• L'esprit de la Forêt


     

    C

    L’esprit de la forêt

    ’était du temps de la grande forêt de Brécilien, ainsi appelait-t-on Brocéliande autrefois. C’était au printemps du monde. Un roi vivait au plus haut d’une tour. Elle se dressait tel un phare sur un océan de verdure immobile.

    Chaque matin avant l’aube, le roi, du haut de cette tour, se pressait au balcon d’orient. Il voulait s’assurer que le soleil viendrait une nouvelle fois honorer de sa présence un nouveau jour. Car il faut savoir que le roi craignait deux choses.

    L’une, qu’un matin, nulle lueur ne vint révéler l’horizon. Qu’un matin, il n’y ait plus de matin ... Qu’un matin, les ténèbres de la nuit demeurassent à jamais sur le monde.

    Son autre crainte était liée à la forêt. Cette vaste forêt dont  il se sentait prisonnier. Elle couvrait une partie de son royaume et continuait de s’étendre, là-bas, bien au-delà des collines lointaines. Elle était si ancienne, malgré le jeune âge du monde, si mystérieuse. Aucun voyageur ne s’y engageait sans appréhension. Et si parfois, le soleil parvenait à réchauffer de ses rayons obliques, d’épais tapis de mousses humides, ces furtifs havres de lumière ne faisaient qu’approfondir la noirceur de l’ombre avoisinante : nourrir l’étrange sentiment qu’elle pouvait être habitée de créatures fantastiques.

    Pendant un temps, il y eut bien un ramasseur de champignons. Un vieil homme aux cheveux blancs et clairsemés. Il errait de-ci, de-là, paisible, courbé vers le sol. Il serpentait incertain, à petits pas,   fouillant d’une baguette de noisetier l’humus parfumé, un panier d’osier sous le bras. Sa présence rassurait. Si on ne le voyait pas, on l’entendait. Si on ne l’entendait pas, on le devinait, on l’imaginait, là, quelque part, tout proche. C’était bien commode. On lui attribuait bruissements et craquements divers.

    Le tranquille ramasseur de champignons aux cheveux blancs et clairsemés, conjurait le mystère de la grande forêt. Puis un jour, au début d’un bel automne, pourtant, il disparut. On ne le vit plus. Alors de nouveau, bruissements et craquements devinrent source d’inquiétudes. Le bel esprit du petit ramasseur de champignon ne pouvait plus rien justifier de ce que l’on ne comprenait pas. Alors il y eut encore plus de récits, d’histoires étranges contées le soir à la veillée dans toutes les chaumières et auberges du royaume. La sombre réputation de la grande forêt grandit dans le cœur de tous, et avec elle la peur de l’obscurité, refuge des mauvais esprits.

    L'esprit de la Forêt


     

    Le roi prit une décision. Une décision radicale. Les gouvernants sont souvent comme ça. Il arriva un beau matin dans la salle du conseil, entouré de quatre nains porteurs de lanternes car le malheureux souverain était arrivé à craindre sa propre ombre. Il fit part de sa décision aux ministres, il fallait soigner le mal ... Par la racine. Si la forêt était crainte de tous, il n’y avait qu’à la raser. Couper tous les arbres, sans exception, les taillis et les buissons.


     

    L'esprit de la Forêt

     

    Le matin suivant, aux premières heures du jour, que le soleil avait une nouvelle fois décidé d’honorer, on fit armer les soldats de lourdes haches. Et comme la tache semblait considérable, il en fut distribué à l’ensemble des hommes valides du royaume. Aussi durant des jours, des semaines, on entendit le son mat des cognées fendant le bois. On entendit de longs grincements, des craquements secs. C’était le chant ultime d’arbres séculaires abattus, jonchant le sol par milliers. Et ce chaos de résonner  en écho dans une forêt, laquelle, de jour en jour, voyait son territoire fondre telle neige au soleil au point de n’en garder le nom que dans la mémoire des hommes qui l’avaient habitée ...

    Qui l’avaient abattue.

    Il n’en resta plus qu’un. Un chêne gigantesque. 


     

    L'esprit de la Forêt

     

    Vingt hommes se tenant la main n’auraient pas pu faire le tour de son tronc. L’histoire dit ... L’histoire dit, l’arbre le plus ancien de cette forêt des premiers âges. Il restait seul, dressé sur une hauteur dominant un paysage désormais meurtri. On sentait ses racines noueuses profondément ancrées dans les entrailles de la terre. Des dalles de granit formaient autour, ‘une muraille naturelle.

    La crête visible d’un dragon lové, recouvert par la poussière des siècles. Combien de haches brisées sur ce tronc tortueux. Combien de scies élimées. On avait tenté d’y mettre le feu ... en vain. Le vieux chêne restait droit et fier. Sa ramure si dense procurait une ombre si profonde que l’on aurait pu croire la nuit endormie à son pied. On s’effraya. Le chêne était maléfique. »L’arbre du Diable ». Ses racines devaient descendre jusqu’en enfer.

    Il y avait, tout au bout d’un vallon, une grotte, une tanière, dans laquelle vivait une Groac’h, sorcière sèche et bossue. Elle connaissait disait-on l’art de la magie. Le roi, toujours accompagné de ses quatre nains porteurs de lanternes s’engagea au creux de cette contrée inhospitalière pour demander conseil.

    - Je te connais roi Luciole, et je connais ta requête ... Si tu n’as aucun doute, prends cette fiole. Tu verseras la totalité de son contenu au pied du chêne tourmenteur. C’est un puissant poison. Grâce à lui, passée la nuit, tu auras vaincu la forêt. Toute la forêt, cependant, sois certain de ton choix.

    Le roi était certain. Si bien qu’il fit comme lui commanda la Groac’h. Le soleil descendait sur l’horizon, le roi se rendit auprès du vieux chêne, ultime représentant d’un passé révolu. Comme il craignait d’approcher l’ombre dévoreuse de la lumière, il ordonna à son capitaine d’arme de répandre le poison entre les racines. Ainsi fut fait. Demain serait un jour nouveau.

    Passa la nuit.

    Au chant du coq noir, avant l’aube, le chambellan empressé vient trouver le roi.

    - Sire, Majesté quelque chose s’est passé ... Une chose terrible. Vous devez venir voir ... Sans perdre un instant.

    Au chant du coq gris, le roi quittait la haute tour dans le ciel ... il chevauchait la morne plaine. Au chant du coq blanc, dans le soleil levant, il arrivait à l’endroit même où se dressait le chêne séculaire. Mais l’arbre n’était plus. Seuls les soldats, les bûcherons formaient un grand cercle. Ils s’écartèrent en silence, laissèrent passer le roi étonné d’un tel recueillement. Le capitaine d’arme, le regard empli d’une grande tristesse s’effaça à son tour laissant le roi découvrir ... Découvrir un cercle de pierre, vieux dolmen oublié.

    Le roi resta stupéfait. Au centre du cercle de pierre, en lieu et place du chêne disparu reposait  ... une jeune femme à la beauté irréelle. Une jeune femme, de celles évoquées dans les chants dédiés aux divinités célestes. Elle semblait endormie, mais son teint laissait à penser qu’il n’en était rien.

    Les premiers rayons du matin caressaient une plaine nue de tout arbre, lentement la lumière réchauffait un paysage blessé. Lentement elle gravissait la pente douce du tertre, gagnait le granit. La lumière vint effleurer le doux visage d’une finesse sans pareil. Un visage auréolé de longs cheveux d’or. Et comme le soleil baignait soudain ce corps vêtu de soie verte, ce corps sans vie, la chaude lumière pâlie.

    Un, nuage masquait le soleil, s’étendait dans le ciel. Un couvercle gris que l’on referme. Un manteau sombre que l’on rajuste sur les épaules quand vient le froid. Il se mit à pleuvoir et ce n’est pas des gouttes d’eau qui tombaient du ciel, non. Ce n’étaient pas des gouttes d’eau, mais des larmes. Alors tous les hommes présents firent comme le roi. Ils tombèrent à genoux et pleurèrent avec le ciel.

    - J’ai ... j’ai touché à l’intouchable, murmura le roi.

    - J’ai tué l’esprit de la forêt. J’ai tué le rêve et le merveilleux. Nous sommes maudits.

    Alors comme s’il se réveillait brutalement d’un mauvais rêve, le roi se ravisa. Son cœur venait de basculer. Son regard s’illumina d’un nouvel éclat ....

    - Peut-être ... Peut-être est-il encore temps ! Tout espoir n’est pas perdu, fit-il le visage inondé de larmes et de pluie.

    - Nous devons faire revivre la forêt. Avec elle son esprit. L’esprit de la forêt doit renaître ... Nous devons semer, planter, chacun de nous doit s’y employer. Commençons par le genêt et la bruyère. Cette eau venue du ciel ne tombera en vain. Au bord de ces étangs qui se forment sous nos yeux, doivent pousser de nouveaux chênes, de nouveaux hêtres, des châtaigniers aussi ....

    L'esprit de la Forêt


     

    Et toutes sortes d’arbres aux feuilles légères pour faire chanter le vent à nouveau. L’espoir n’est pas mort. Mettons-nous au travail sans attendre.

    Alors ... alors chacun s’y employa, quelle que soit la condition. Soldats ou paysans. Bûcherons ou lavandières les enfants soutenant les anciens. Dans tout le royaume, la terre fut ensemencée.

    Il fallut beaucoup de temps. Il fallut toujours du temps au temps pour réparer les erreurs. C’est parfois bien long. Trop long pour une vie d’homme.

    Passèrent les années. Le roi était devenu bien vieux. Ses cheveux avaient blanchi comme autant de plaines et vallons avaient verdi. De nouveau le royaume se couvrait d’une jeune forêt clairsemée  de genêts et d’ajoncs, d’étangs de larmes aux berges touffues. Du haut de sa tour, au balcon d’orient, le monarque s’enthousiasmait à voir chaque aurore révéler cet océan de verdure retrouvé.

    L'esprit de la Forêt


     

     

    Lorsqu’il sentit entamé l’hiver de sa vie, le roi, sans rien en dire prit congé des siens. Le souverain fatigué sa couronne et gagna la forêt. Il ne redoutait plus l’ombre. En toute sérénité il chevaucha sur la route blanche, entre les deux lisières, sur les chemins, les cavées. Il emprunta sentiers et layons. Mit pied-à-terre, se fraya un passage sans les sentes étroites ...

    Puis lorsqu’il n’y eut plus aucune trace à suivre, il sut qu’il était au plus profond de celle qu’i l avait eu crainte jadis. Mais le vieux roi n’avait plus peur. Il progressait au cœur d’épais taillis, éprouvant l’écorce des arbres comme s’ils partageaient ensemble d’anciens secrets. Enfin, il sentit un terrain plus pentu. Le pas se fit plus long, plus lent, alternance d’humus et de mousse. Le souffle court, il parvint au tertre. L’anneau de pierre, le vieux dolmen oublié. À l’endroit même où reposait l’esprit des lieux, un hêtre majestueux étendait ses branches, hautes dans le ciel. Ses feuilles d’or bruissaient au vent léger.

    Dans la lumière du jour finissant, elle apparut soudain d’entre les arbres. Longue silhouette sylphide, auréolée de cheveux aux reflets de lune. Une tunique de soie verte, délicate et légère dans l’air du soir.

    Ce n’était pas les étoiles, tombées du ciel, qui volaient autour de cette apparition fantastique. Juste les esprits de la forêt et des sous-bois. Dans sa main si blanche elle tenait un rameau, rameau de vie. Elle le tendit au roi. Et comme il s’en emparait, les chemins du dedans s’ouvrirent à lui.

    © Le Vaillant Martial


     

     


    votre commentaire
  • Brécilien

    Y

     A une auberge au bout du monde, ancrée sur la falaise. Une auberge à pans de bois. Une auberge aux murs jaunis par des générations de fumeurs de pipe. Le plafond tout de guingois est soutenu par une large poutre.

    Cette poutre issue d’un chêne séculaire, est plus vieille que le plus vieux des marins amarré au comptoir. Plus vieille que l’auber elle-même ... Peut-être plus vieille encore que ne l’est la falaise rongée par l’océan des mondes. A la fin du soir, alors que le silence des voyageurs de l’intérieur cède la place au silence d’une nuit profonde, quand la braise du foyer s’éteint doucement, laissant courir sur les bûches calcinées, des colonnes de nains marchant à la lueur de torches minuscules vers des mines invisibles, on peut entendre ...

    On peut entendre la vieille poutre craquer. Pourtant, à bien tendre l’oreille, elle ne craque pas, elle murmure. La poutre en chêne murmure son passé à qui veut bien l’écouter. Elle murmure le temps où le Pen-Ar-Bed, le bout de la terre, était couvert d’une vaste forêt. Une forêt couvrant l’ensemble d’Armorica, « le pays qui fait face à la mer ».

    On marche dans la lumière rayonnante d’un soleil généreux. L’air est doux sur la peau. Les talus d’herbe haute ponctués de ronciers aux baies tièdes. Les bosquets touffus d’arbres entrelacés accompagnent l’insouciance d’une errance champêtre. Ça sent le chèvrefeuille et l’aubépine, ça sent l’ajonc et la bruyère sauvage. Les oiseaux piaillent, chahutent invisible dans l’opacité du feuillage ...Au détour du chemin creux, se découvre l’orée de la grande forêt. Elle s’étend, s’étire, muraille de verdure barrant la campagne sans autre choix que de rebrousser chemin ou de s’y engager. ... s’y perdre.


     

    Brécilien ... Bréchelien. Le nom chante les songes de contrées merveilleuses qu’elle recèle. Au pied de la lisière épaisse s’entrouvre une bouche noire et profonde ... On y pénètre. On y pénètre comme on prend la mer. Ceux qui entreprennent pareil voyage en ressortiront chargés de récits étranges, d’histoires peuplées de créature fantastiques. Ils en reviendront le regard transformé ... Si jamais ils en reviennent.

    Il y a tant de raison de s’égarer en Brocéliande. Effleurer l’herbe d’oubli, si commune en dehors des sentiers battus. Suivre le « Bonhomme Pensée », coquin, facétieux laissant filer derrière lui les rêveries les plus plaisantes. A s’y abandonner, on marche dans l’oubli du temps écoulé, sans tracasserie aucune d’où mène l’incertitude des pas. Pénétrer en Brocéliande, c’est succomber au charme des dames mystérieuses. Autant de fées invisibles, gardiennes de sources et de fontaines aux pouvoirs étranges.


     

    Il faut se faire à l’idée de croiser le chemin du Meneur de Loups, ce faiseur d’ombres à l’haleine fétide. S’enfoncer au cœur de profonds sous-bois : sous-bois hantés par le chant sinistre d’armures rouillées que portaient de sombres chevaliers errants, le regard sans vie.

    Et dans les fossés bruissant du souvenir des saisons passées, craindre l’emprise de l’homme racine. Celui-ci, le fourbe, saisit la cheville pour ne plus lâcher prise. Il entraîne sa proie, dans la moiteur de souterrains humides. Oublié à jamais. Brocéliande, c’est aussi céder à la tentation de tapis moussus tiédis par un soleil diffus. Tapis de mousses épaisses couvrant les géants de granit endormis. S’y allonger, fermer  les yeux. Trouver refuge dans la faune informe des paupières closes. S’assoupir. Laisser venir à soi les chimères qui peupleront la nuit de rêves mystérieux. Ces rêves à l’image d’écharpes de brumes, s’étioleront entre les arbres fantomatiques ... Et chacune de ses apparitions restera captive du monde sylvain, retenu par mille toiles d’araignées tendues entre les herbes et les fougères, jusque  dans la ramure griffue des arbres noueux. Car il faut savoir, il faut savoir qu’en Brocéliande, ces toiles d’araignées si fragiles que l’on fend d’un pas alerte au cours de promenade s matinales, sont autant de pièges à rêves. Elles capturent les rêveries des hommes. Au matin, lorsque la lumière du jour s’invite à grand-peine. Chacune des perles de rosée, tendues sur le délicat fil de soie est un rêve échoué.


     

    Et comme le jour progresse, s’évapore la rosée. Les rêves se transforment, deviennent songes. Alors ils prennent corps et traversent nos pensées. On les voit ainsi dans les vallons perdus, au cœur de clairières ensoleillées.

    On les devine, là-bas, d’entre les troncs tortueux, sous la surface des eaux rougies par le fer d’épées oubliées. Et ces terres mystérieuses, les songes nous habitent ... La vieille poutre de l’auberge se rappelle à notre imaginaire.

    Écoutez le bois comme il craque. Il nous murmure les vieilles histoires du monde, là-bas, au bord du continent ...

     

    © Le Vaillant Martial


    votre commentaire
  • Les Trois Jean De Brocéliande

    Brignac est une commune située au nord-ouest de Brocéliande, aux confins de Porhoët. Outre le fait d’être située en lisière du magnifique château de la Ryaie et de sa chapelle, cette commune a le privilège de posséder en son sein, la Terre Sainte, constituée par les villages de la « Ville Dérée », « Perquée » et les « Fougerêts ». La légende dit également qu’en cette commune l’on vivait tellement vieux qui fallait aller quérir dans l’église le mat de Brignac pour assommer les habitants qui arrivaient à l ‘âge de cent ans et qui ne parvenaient pas à mourir... Ceci n’est pas sans rappeler la vieille légende du Bretonnant « la légende de Maël béniguet ».

    Ce conte commence précisément à Brignac. Il y avait, à cette époque, dans la commune de Brignac, un jeune homme si fort et vigoureux que toutes les jeunes filles du pays de Mauron n’avaient d’yeux que pour lui. Il était apprenti forgeron et faisait entre ses doigts tournoyer une barre de fer de plus de cent kilos.

        Aussi un jour décida-t-il de s’en aller de par le monde en quête d’aventures. Mais son bâton de cent kilos ne lui suffisait pas. Il demanda de lui en fabriquer un qui soit digne de son nom « Jean des fers ». Pendant plus d’une semaine, le forgeron fondit l’acier pour confectionner un bâton digne de notre homme. C’est avec joie que le maître forgeron vit son apprenti satisfait car il ne lui restait presque plus d’acier à fondre.

         C’est par un matin d’hiver, alors que la lune était encore haute dans le ciel, que Jean des fers prit la direction de Brocéliande. Après plusieurs heures de marche, il arriva en vue de Saint-Léry. Il fut étonné par un bûcheron qui portait seul plusieurs arbres à la fois.

    - Quel est ton nom ? lui demanda-t-il.
    -
    L’on m’appelle, Jean-des-Arbres.
    -
    Te plairait-il de venir parcourir le monde avec moi ?
    -
    Ma foi, pourquoi pas, je commence à m’ennuyer ici.

         Il emporta avec lui quelques arbres, les plus beaux et les plus gros qu’il trouva et se mit en route avec Jean des fers. Après avoir cheminé quelques temps, ils arrivèrent à Tréhoronteuc où leur passage en surpris plus d’un. Arrivés au moulin de la Vallée, à proximité du miroir des fées, ils furent tous surpris de voir le meunier occupé à jouer au palet sous les meules de son moulin.

    - Bigre, dirent-ils, voilà un singulier personnage. Et ils l’interpellèrent.
    -
    Quel est ton nom ?
    -
    Je m’appelle Jean-des-Meules.
    -
    Et il te plairait de parcourir le monde avec nous ?
    -
    Ma foi, bien volontiers, la récolte cette année a été bien mauvaise et n’ayant plus de blé à moudre, je m’occupe comme je peux.

         C’est ainsi que nos trois Jean, des fers, des Arbres et des Meules s’enfoncèrent plus profondément dans la forêt de Brocéliande, en espérant bien y trouver de quoi satisfaire leur soif d’aventures.

         Après avoir marché plusieurs heures, ils se trouvèrent devant un large étang.

    - En faire le tour, nous ferait perdre du temps, dit Jean-des-Arbres et jetant ses arbres, il fit un pont pour traverser cette pièce d’eau.

    Les trois Jean de Brocéliande


         Après avoir marché trois jours, ils arrivèrent soudain au détour d’une clairière devant un immense château abandonné. Comme la nuit commençait à tomber, ils décidèrent d’y dormir. Quelle ne fut pas leur surprise de trouver à l’intérieur du château des lits qui semblaient les attendre. Hormis le bruit des chauves-souris et des chouettes, ils passèrent une excellente nuit.

    -      Et maintenant, à nous la vie de château, dit Jean des fers  en se levant d’un ai joyeux.

       Déjà Jean des Arbres avait fait l’inventaire des cuisines, et revenait tout joyeux

    Les trois Jean de Brocéliande


     

         Vous pouvez aller vous distraire à la chasse si vous voulez, moi je m’occupe de la cuisine, lorsqu’il sera midi, je sonnerai la cloche.

         Jean des Meules et Jean des Fers s’en allèrent ainsi promettant à Jean des Arbres de ramener un sanglier ou quelque autre gibier. Et alors qu’ils étaient occupés à courir un sanglier de forte taille, Jean-des-Arbres au château, faisait mijoter la soupe. Mais tout à coup il vit la suie tomber dans la marmite et déjà, il commençait à maugréer que voici trois pierres qui viennent épaissir son potage.

    « Sans doute une chouette que la fumée a réveillé », pensa-t-il en ajoutant

    - Attends que je t’attrape
    -
    Attrape- moi, si tu le peux lui répondit un drôle de petit bonhomme qui venait de descendre de la cheminée.

    Jean des Arbres ne fut pas long à comprendre qu’il avait affaire à un Korrigan.

         Une rude échauffourée suivit qui se termina, bien entendu au bénéfice du korrigan, qui poussa et coinça Jean des Arbres entre une huche et le mur.

         Déjà midi passé depuis longtemps. Ses compagnons n’entendant pas le clocher sonner, décidèrent de   rentrer au château. À leur arrivée, ils furent tout surpris de trouver Jean des Arbres dans une telle posture.

    - Que s’est-il-passé en cette demeure, pour que tout soit sens dessus dessous ? demanda Jean des Meules.
    -
    Ce château est hanté, il est la propriété d’un korrigan. C’est lui qui l’a mis dans cette fâcheuse posture, dit tout gémissant et tout sanguinolent Jean des Arbres.
    -
    Qu’à cela ne tienne, demain, je te vengerai, répondit Jean des Meules.

         Le lendemain, Jean des Arbres et Jean des Fers, s’en allèrent à la chasse pendant que Jean des Meules jouait le chef cuisinier. Afin de mieux surveiller le korrigan, il avait déposé ses meules à proximité de la cheminée.

         La pendule du château indiquait presque les midis, la soupe de légumes bouillonnait, et Jean des Meules commençait à mettre en doute les déclarations de Jean des Arbres quant à l’existence du Korrigan, lorsque quelques pierres vinrent épaissir le potage qui fumait dans la marmite à laquelle aurait certainement fait honneur Gargantua.

    - Te voici enfin, aurais-tu eu peur de mes meules pour m’arriver qu’à présent ! cria Jean des Meules dans le conduit de la cheminée.
    -
    Peur de tes meules ! Pauvre idiot, tu veux me connaître et bien me voici. Permets-moi de te dire tout de même que le pays d’où tu viens doit être un pays pauvres pour avoir des meules de moulin de si petite taille, en mon pays, il faudrait plus d’un siècle pour moudre la récolte d’une journée.

         Aussitôt, un rude combat s’engagea entre Jean-des-Meules qui devait regretter son beau pays de Théhoronteuc et le korrigan coinça notre Jean entre ses meules avant de le jeter au fond d’un puits asséché.

         Lorsque Jean des Arbres et Jean des Fers arrivèrent, la maison était vide et la soupe était servie, mais sur la terre battue leur compagnon dans tous les recoins du château. Ce n’est qu’en traversant la cour, qu’ils perçurent des cris désespérés venant du fond du puits où se trouvait Jean-des-Meules.

         Aussitôt, Jean des Fers, lui tendit la barre de fer dont Jean des Meules se servit comme d’une corde pour remonter à la surface.

    - Le korrigan est un malin esprit, il vaut mieux quitter ce château qui est sa demeure, dit Jean des Meules en ayant du mal à se remettre de son aventure.
    -
    Quitter cette demeure sans que moi-même, je n’aie testé ma force à ce lutin, il n’en est point question, dit Jean des Fers de Brignac. Demain, c’est moi qui resterai aux cuisines le temps que vous alliez à la chasse.

         Le lendemain, Jean des Arbres de Saint-Lèry et Jean des meules de Trèhorenteuc s’en furent à la chasse, pendant que Jean des Fers de Brignac s’affairait aux cuisines.

     


     

         La soupe mijotait déjà depuis un certain temps lorsque des pierres venues d’on ne sait où, vinrent épaissir le bouillon.

         Alors que la grande barbe du korrigan apparaissait Jean des Fers de Brignac  s’était saisi de sa barre et commençait à en faire goûter la rudesse à notre lutin qui criait pitié.

    Le combat fut de courte durée et cette fois, le korrigan en fut le perdant.

    Jean des Fers, avec l’aide de sa barre, le saisit et l’envoya choir dans une auge de granit.

    Lorsque ces deux compagnons rentrèrent la soupe trônait sur la table.

    Les trois Jean de Brocéliande


     

    - Comment, tu es venu à  bout de korrigan ! s’exclamèrent Jean des Arbres et Jean des Meules.
    -
    Bah, il n’était pas si fort que vous le prétendiez. Venez plutôt avec moi le contempler, je l’ai envoyé dans l’auge de granit au fond de la cour.

         Quelle ne fut pas leur surprise en arrivant au lieu indiqué. Dans l’auge, il ne restait plus que la barbe ensanglantée  du Korrigan.

         Jean des Fers, pestant après tous le Diables, s’empara violemment de la barbe du korrigan en la déchirant.

         Aussitôt un grondement se fit entendre, en se retournant, nos compagnons, virent alors le château tombé en ruines, la terre s’ouvrit brusquement sous leurs pieds, et ils disparurent dans les entrailles de la terre.

         Depuis ce jour, nul n’a entendu parler de Jean des Fers, ni de Jean des Arbres, pas plus que Jean des Meules et encore moins du château hanté par le Korrigan.

     

    © Le Vaillant Martial

     


    votre commentaire
  • L’élue des Pixies


     

    A

    Bigaël avait préparé le repas qu’elle venait à l’instant de déposer sur la table. John son mari ne tarderait pas à rentrer. En attendant, elle jetait un œil par la fenêtre surveillant ses deux filles.

    Leah, l’ainée, avait sept ans. C’était l’âge où l’on commençait à quitter la petite enfance. Elle était devenue plus secrète. Elle avait appris à lire aussi, ce qui s’est traduit par des heures passées dans sa chambre à découvrir mille et une histoires. Ses premiers voyages ... Ses  premiers pas, seule dans d’autres pays merveilleux.

    Charlotte, la petite affichait un caractère tout opposé à celui de sa sœur. Rieuse, jouette, elle passait son temps à explorer le jardin. Elle n’aimait rien tant que l’eau croupie remontée du puits abandonné, qu’elle transvasait en riant d’un vieux pot à l’autre jusqu’à a en arroser le muret de pierres sèches qui marquait la limite du jardin.

    La maison était vieille. Elle appartenait à la famille d’Abigaël depuis des lustres. L’histoire familiale voulait qu’un de ses aïeuls l’eût reçue des villageois en remerciement d’un immense service rendu au village.

    En ce temps de légendes, le Dartmoor  était sous l’emprise de Vixina. C’était une sorcière, une mauvaise sorcière. Elle résidait dans les grottes au pied du Vixen Tor. De là, elle guettait le voyageur isolé, empruntant le sentier qui passait sous les rochers. Elle provoquait alors une brume épaisse, surnaturelle qui empêchait le promeneur d’apercevoir jusqu’à ses propres pieds. Ensuite l’effrayant d’un cri ou de quelque sinistre craquement, elle le déviait du chemin pour le pousser vers les marécages, et le rire de la mégère résonnait dans la lande lorsque le pauvre bougre s’y noyait.


     

    On raconte qu’un beau jour, l’ancêtre d’Abigaël entendit parler de la vilaine. L’homme était un ami des Pixies. Un de ces sachants habitué à leur rendre visite dans leur repaires, souvent sous un Tor, une de ces collines où la roche affleure et qui ont façonné le paysage si particulier du Dartmoor ou sous l’un de ces amas rocheux qui porte un nom les reliant à leur peuple : Pixie, Parlour, Pool, Puggie, Stone, Care, Rings, le pays en est rempli.

    De leur mystérieux peuple, il avait reçu deux cadeaux. Le don de clairvoyance qui lui permettait de voir à travers la brume aussi épaisse qu’elle fut et une bague, un anneau magique qui procurait à celui qui le portait une parfaite invisibilité. C’est ainsi qu’il se rendait sur le sentier menant au domaine de Vixina. Immédiatement la sorcière sentit venir à elle sa prochaine victime. Juchée sur son rocher, elle envoya la brume à la rencontre du promeneur. Mais celui-ci la traversa sans qu’elle ne lui pose le moindre problème. Son don de clairvoyance lui faisait voir le sentier à travers le brouillard  maléfique.

    La sorcière, passé son étonnement, se mit à formuler un sort afin de l’abattre sur l’homme, mais ce dernier ne lui en laissa pas le temps. L’anneau au doigt, il disparut à son regard. Dépitée la sorcière hurla de colère, dévoilant à l’homme invisible sa position. Il fit le tour du rocher, y grimpa et une fois arrivé sans bruit dans le dos de Vixana, la poussa violemment. La sorcière se brisa les os sur les rochers en contrebas et la contrée fut délivrée de ses maléfices.

    C’est ainsi que la famille d’Abigaël hérita de cette petite chaumière aux murs de pierre, transmise au fil des siècles de génération en génération. Ce ne fut pas le seul héritage.



     

    Abigaël conservait précieusement l’anneau magique dans une boite glissée dans la penderie de sa chambre. Quant au don de clairvoyance, elle l’avait également hérité de sa mère, et le père de sa mère avant elle, et ainsi de suite ... Ce don marquait l’amitié entre la famille d’Abigaël et le peuple des Pixies. Seule  la personne dotée du pouvoir de voir à travers le brouillard pouvait communiquer avec les petits êtres. Ce secret était révélé à son héritier et à lui seulement.

    Étrangement seulement un seul héritait du don. Jamais le deuxième, si les suivants. Abigaël avait remarqué dès sa naissance que Leah le possédait. Elle voyait à travers la brume, se riait du brouillard quand petite, elle courait jouer dans le jardin par tous les temps. Plus posée que sa sœur, elle avait ce regard porté vers l’ailleurs celui qui traine longtemps dans les rêves le matin, s’y perd tout au long de la journée. Elle n’avait pas encore rencontré les Pixies qui pourtant s’amusaient chaque jour autour de la maison, prolongeant de quelques mètres le lancer de ballon,, plongeant leur nez curieux dans leur goûter et faisait toutes sortes de grimaces, assis sur le muret du fond.

    Pour les découvrir les sentir, leur parler, il fallait effectuer une sorte de pèlerinage. Retourner sur les lieux où des siècles auparavant, l’aïeul avait reçu les dons. Abigaël avait décidé d’emmener ses filles dans ce lieu magique, pour que le miracle s’accomplisse. Demain elle porterait l’offrande aux Pixies du Wisman’s Wood et les laisserait venir à son aînée.

    Elle appela les filles et tous se mirent à table ; John raconta sa journée au bureau. Abigaël ne pouvait quitte Leah du regard. Elle se demandait si tout se passerait bien le lendemain. Comment sa fille réagirait à l’apparition de ceux dont elle devait certainement soupçonner l’existence.

    Si vois à travers la brume est, finalement, presque normal pour qui possède le don depuis sa naissance, découvrir une foule de petits être aux visages tordus, pouvait se révéler un véritable choc. Il fallait le faire durant l’enfance, avant l’âge fatidique de huit ans où l’esprit se ferme aux autres possibles. Leah les attendrait dans quelques mois, le moment était donc venu.



     Le lendemain matin, Abigaël embarqua avec ses deux filles dans la voiture et prit la route pour le Witsman’s Wood. Les chemins bordés de murets recouverts de mousse conféraient au Dartmoor à la fois une splendeur et une quiétude bienvenue. On s’y sentait bien. Les bois s’ouvrait à la douce lumière de ce sus anglais tandis que les maisons éparses avec leur jardinets soignés et les devantures couvertes de babioles et de pots fleuris  animaient avec grâce et curiosités les voyages à travers de ce comté de Devon si riche en légendes. Mais rien ne pouvait rivaliser avec le Witsman’s Wood. Un paysage unique de chênes recouvert de mousse donnait à cette forêt un air étrange. On entrait dans une toute autre dimension, comme si un petit monde s’était posé là au milieu du nôtre. Depuis quelques années les hivers s’étaient faits moins rudes. Les arbres semblaient se redresser et d’autres essences s’étaient mises à pousser. Malgré ce changement imperceptible pour qui débarquait en ce lieu pour la première fois, Abigaël reconnut la forêt de son enfance, alors encore plus incroyable. Que ce bois fût l’objet de tant de croyances était une évidence. L’une d’elles était connus de par le monde et liait au Witsman’s Wood un terrifiant chasseur sauvage et une meute de chiens de l’enfer qui avaient inspiré les plus grands romans de garous et célèbre chiens de Baskerville d’Arthur Conan Doyle.

     

    Il est vrai qu’au premier ressenti, l’aspect tortueux du paysage pouvait donner le frisson. Surtout quand un banc de brouillard y trainait et qu’on s’y aventurait seul. Il fallait alors un peu de courage pour faire le premier pas dans l’imaginaire des hommes, tout ce qui est recroquevillé, tordu, malformé est mauvais et rien de bon ne pouvait donc vivre dans cette forêt. En réalité si Witsman’s Wood présentait ce visage, c’était pour se protéger des curieux. Les enfants quant à eux ne ressentaient pas cette peur. Pour eux cette forêt prenait l’aspect d’une véritable plaine de jeux. Ils l’exploraient avec délice, grimpant sur les pierres moussues et glissant depuis leur sommet jusqu’au sol. Passant sous les branches grimaçantes, frôlant le lichen pendant et s’amusant follement à deviner des visages, des silhouettes sans les ombres dessinées par la brume ; Tel était le Wistman’s Wood un lieu repoussant pour qui ne savait voir, un lieu magique pour les âmes d’enfants.



     


     

    Assise sur une pierre, Abigaël épiait ses filles. Leah jouait à cache-cache avec Charlotte et ne semblait accorder d’importance aux Pixies qui s’étaient rassemblés pour observer les deux jeunes humaines. Ils imitaient les filles sautant d’un rocher à l’autre ou se dissimulait derrière le tronc d’un chêne. Ils lançaient de drôles de grimaces à leur attention, mais Leah ne montrait aucun signe indiquant qu’elle les voyait. Il y en avait de toutes les tailles. Des grands, mesurant plus ‘un mètre de haut, jusqu’aux plus minuscules, de la hauteur d’une fourmi, presque invisibles aux yeux d’Abigaël. Las d’être invisible aux yeux de Leah, ils regagnèrent un à un l’abri de leur pierres au fur et à mesure que s’avançait la journée. Certains avaient chipé un peu de nourriture dans le panier qu’avait apporté Abigaël gratifiant au passage leur complice d’un clin d’œil que la femme leur rendait. Beaucoup couraient nus, d’autres portaient des haillons  qui devait si l’on se fiait à leur apparence malheureuse, être aussi vieux qu’eux. Il faut dire que leurs petits corps bruns ne craignaient pas la froideur de l’hiver ni le soleil sec de l’été.

    Leah s’était assise et avait l’air de rêver. Elle tournait le dos à sa mère qui détourna les yeux, laissant à son aînée toute la richesse de cette expérience unique. Elle ne se doutait pas un instant que le contrat venait d’être noué. Sa fille devenait elle-même une « sachante ». À partir de ce jour, elle assurerait la relève de la famille. Abigaël porta alors son attention sur sa cadette. Charlotte comme à son habitude sautillait, débordant de la même énergie dont elle avait preuve depuis leur arrivée au Witsman’s Wood. Sa pétillante insouciance fit sourire sa mère. Une heure passa encore avant qu’elle n’appelle ses filles et regagnent ensemble la voiture familiale pour rejoindre leur cottage.

    Sur le chemin Abigaël aperçut une eriophorum qu’on appelait ici  l’herbe aux Pixies. C’était une herbe magique dont usaient les malicieux  elfes pour vous perdre dans la brume. Il suffisait de passer à côté pour qu’un brouillard dense se lève et vous fasse hésiter sur la voie à prendre. Un pas de travers et vous étiez éconduits par les Pixies. Fort heureusement pour la conductrice ce jour-là, aucune brule  à l’horizon et dans quelques minutes, elles seraient à la maison.


     

     

     

    Ce soir-là, Abigaël coucha ses filles avec une pointe d’impatience. En bordant Leah, elle tenta de lui faire raconter sa rencontre avec les Pixies, mais la petite fille fit mine de ne pas comprendre. Qu’à cela ne tienne, la mère reviendrai vers elle plus tard. La transmission du secret était un passage délicat et avouer que l’on avait vu des créatures jusque-là associées à des légendes n’était pas chose facile. Elle déposa un doux baiser sur le front de la fillette et sortit. Depuis le couloir, elle entendit des chuchotements en provenance de la chambre de Charlotte.


     

    La porte était entrouverte et elle jeta un œil à l’intérieur. Sa cadette était occupée à jouer avec un chiffon. Elle entra dans la pièce et l’interrogea sur cette occupation. Charlotte lui répondit qu’elle s’amusait avec son nouvel ami.

    - Et peut-on savoir ma chérie, où tu as déniché ce petit ami poussiéreux ? s’exclama la mère en désignant du doigt la boule de tissu grisâtre qui retenait tan l’attention  de sa fille.

    - Eh bien dans le bois, cet après-midi, Maman !

    À cet aveu, Abigaël jeta un œil plus attentif au vieux chiffon et dans un clignement de paupières, elle entrevit le visage d’un Pixie grimaçant.

    Le Wistman’s Wood est un bois de chêne pédonculés qui possèdent la particularité de s’être recroquevillés au fil du temps. Cette firme  naine, tordue de l’arbre s’explique par les hivers rigoureux que subissait cette région avant le réchauffement climatique. A ces chênes étranges se mêlent quelques bouleaux pubescents et différentes mousses et lichens couvrant les roches et pierres qui parsèment les lieux. Le tout forme un paysage unique, un bout de forêt magique où les Pixies, ces elfes typiques du Devon et des cornouilles grimacent avec plaisir.

    © Le Vaillant Martial

     

     

     


    2 commentaires
  • Jean le fort et les trois barons

       Il était une fois un jeune pâtre dans une ferme de basse-Bretagne. Il avait pour nom Jean et passait pour être bas d’esprit. Tous les jours il partait avec ses moutons, au lever du soleil, et ne s’en retournait que quand il était couché.

       Un jour d’été que la servante lui avait porté-sur la grand-lande des crêpes et du lait baratté pour son repas, il répandit quelques gouttes de lait sur ses habits, et, comme il faisait chaud, de nombreuses mouches vinrent s’y poser. D’un seul coup du plat de la main il en tua dix-huit.

    - Dix-huit ! S’écria-t-il, après les avoir comptées ? Quel homme je suis ! ...
    -
    Je suis vraiment bien bon de rester ici garder les vaches et des moutons comme un imbécile, au Diable, mon maître, avec ses vaches et ses moutons ! Je veux voyager, pour voir si je trouverai quelque part un homme capable de lutter avec moi. Dix-huit d’un seul coup ! ...
    -
    Je suis vraiment bien bon de rester ici à garder des vaches et des moutons, comme un imbécile, au diable mon maître, avec ses vaches et ses moutons ! Je veux voyager, pour vois si je trouverai quelque part un homme capable de lutter avec moi. Dix-huit d’un seul coup ! ...

       Et il laissa là son troupeau et partit. Dans la ville  plus voisine, il fait écrire en grandes lettres dorées sur un ruban qu’il enroule autour de son chapeau : « J’en tue dix-huit d’un seul coup ! »

    Puis il se remet en route, et arrive à Paris. Il va tout droit frapper à la porte du roi.

    - Que demandez-vous, mon garçon ? lui dit le portier.
    -
    Le roi n’aurait-t-il pas besoin d’un bon domestique, capable de tout faire, comme pas un autre ?
    -
    Il est partit un garçon d’écurie, hier, et il faut le remplacer.
    -
    Eh ! bien, prenez-moi, et vous verres quel homme je suis.

       On lui confia une des écuries du palais. Les chevaux qui s’y trouvaient étaient tous maigres et de triste mine, par suite des mauvais soins du palefrenier qui venait de partir. Jean en fit, en peu de temps, les plus beaux et les meilleurs des écuries royales. Le roi le remarque, lui en fit compliment, et le prit même en affection particulière.

    Cette distinction méritée excita la jalousie des autres palefreniers, et ils complotèrent à sa perte.

    Un d’eux alla un jour trouver le roi et lui dit :

    - Sire, le palefrenier Jean a dit qu’il était homme à vous débarrasser des trois géants.

       Il y avait dans un château voisin, au milieu d’un grand bois, trois géants qui faisaient au roi tout le dommage et le mal possibles. Ils ravageaient ses moissons, lui enlevaient bœufs, moutons et chevaux et vivaient à ses dépens. Maintes fois il avait envoyé ses armées contre eux, mais toujours elles se faisaient battre et lui revenaient dans le plus piteux état.

       Ces trois géants faisaient donc le malheur et le désespoir du vieux roi. Il fit aussitôt appeler Jean en sa présence et lui dit ?

    - Vous avez dit que vous êtes capable de me délivrer des trois géants ?
    -
    Je n’ai jamais rien dit de semblable, mon roi, répondit Jean, étonné d’une pareille demande.
    -
    Vous l’avez dit, et il faut que vous teniez parole, ou il n’y a que la mort pour vous.
    -
    Et si je vous délivre des trois géants que me donnerez-vous ?
    -
    Si vous me délivrez des trois géants, je vous donnerai ma fille en mariage.
    -
    Eh ! Bien à la grâce de Dieu ! J’en ai tué dix-huit d’un seul coup, et je ne suis pas homme à reculer devant trois, quel qu’ils soient.

    Il partit là-dessus.

       Tous les jours, les trois géants venaient boire à une belle et grande fontaine qui était dans le bois.

     

       Jean monta sur un grand chêne qui étendait ses branches au-dessus de la fontaine, avec un sac rempli de pierres, et attendit, en silence. Les géants vinrent boire, selon leur habitude. Jamais il n’avaient vu de monstres aussi affreusement laids. L’aîné s’étendit de tout son long, sur le ventre et se mit à boire à la même fontaine. Jean lui lança une pierre sur la nuque. Il se retourne et dit :

    - Lequel de vous m’a lancé une pierre ?
    -
    Personne ne t’a touché, répondirent les deux autres.
    -
    Ne recommencez pas où il vous en cuira.

       Et il se pencha de nouveau sur la fontaine et se remit à boire.

       Jean lui lança une seconde pierre plus forte que la première. Le géant se relève furieux, se précipite sur celui des deux frères qui est le plus près de lui, et le tue net. Puis il se remet tranquillement à boire. Jean lui lance une troisième pierre. Il se précipite sur son autre frère, et le tue comme le premier.

    - Je vous apprendrai, dit-il, à me lancer des pierres, pendant que je bois !

       Et il remet encore à boire, Jean lui lance des pierres, dru, comme grêle, cette fois. Furieux, et ne sachant plus à qui s’en prendre, le géant trépigne, grince des dents et pousse des cris sauvages qui font trembler et fuir tous les animaux du bois. Il aperçoit enfin Jean sur son arbre, et lui crie :

    - Ah c’est toi hanneton !  (prends ta faucille ) ! Tu es cause que j’ai occis mes deux frères que voilà ! Descends vite de là que te mange !
    -
    Oui, oui, tout de suite, répondit Jean, car ne t’imagine-pas, vilaine bête, que j’ai peur de toi, tu vas voir tout à l’heure qui je suis !

       Et il descendit de l’arbre.

       Le géant, la bouche grande ouverte, s’avançait sur lui, pour le dévorer, quand il aperçut ces mots écrit sur le ruban qui entourait son galurin : « J’en tue dix-huit d’un seul coup ». Et il s’arrêta court, la bouche grande ouverte.

     

    - Est-ce vrai ce qui est écrit sur ton chapeau ? demanda-t-il, calmé soudainement.
    -
    Certainement que c’est vrai, et tu vas voir, à l’instant, à qui tu as affaire.
    -
    Quel homme tu fais alors ! ...Tiens soyons amis, et nous n’aurons pas, à nous deux, nos pareils au monde. Viens avec moi à mon  château, je te présenterai à ma mère et nous boirons et jouerons ensemble.
    -
    Je veux bien, dit Jean, mais prends bien garde de me jouer quelque mauvais tour, ou il t’en cuira.

    Et ils se dirigèrent ensemble vers le château.

    - Où sont tes deux frères ? demanda la mère des géants à son fils aîné, en le revoyant revenir sans les deux autres.
    -
    Je les ai tués
    -
    Comment vilaine bête, tu sa tué tes deux frères !
    -
    Je les ai tués, mère, mais voici un petit homme que je vous amène, et qui à lui seul, vaut mieux que mes deux frères.
    -
    Que veux-tu dire malheureux ?
    -
    Voyez ce qui est écrit autour de son chapeau : « J’en tue dix-huit d’un seul coup ! »
    -
    Est-ce vrai cela ?
    -
    Parfaitement vrai, mère, et sans cela, vous le sentez bien, il ne serait pas à présent en vie.

      La vieille, pleine d’admiration, comme son fils, pour un pareil homme, se calma soudain et se contenta de dire :

    - Eh ! Bien, allez tous les deux me chercher de l’eau à la fontaine, pour que je vous prépare le dîner.
    -
    Allons chercher de l’eau à ma mère, pour qu’elle nous prépare le dîner, dit le géant à Jean.

       Il y avait au bas de la cuisine deux tonneaux de cinq barriques chacun qui servaient aux géants pour approvisionner la maison en eau.

    Quand Jean les vit, il dit au géant :

    - Comment c’est avec es coquilles de noix que vous allez chercher de l’eau à la fontaine ?
    -
    Vous ne trouvez pas que ce soit assez grand ? demanda le géant.
    -
    Des coquilles de noix, vous dis-je, prenez ma pioche et ma pelle, mettez-les moi sur une civière et partons avec.
    -
    Pourquoi une pioche, une pelle et une civière ?
    -
    Pourquoi imbécile ? Mais pour apporter la fontaine ici, et nous éviter ainsi la peine d’aller tous les jours jusqu’à elle.
    -
    Non pas, non pas, il ne faut rien déranger à la fontaine – une si belle fontaine ! -  j’aime mieux aller chercher seul de l’eau.
    -
    Vas-y, donc, imbécile quant à moi, je ne t’aiderai point.

     Le géant alla chercher seul de l’eau à la fontaine, et, quand il fut de retour, il dit à sa mère :

    - Si vous saviez, mère, comme ce petit homme est fort !
    -
    Serait-il plus fort que toi ?dit la vieille.
    -
    Oh oui, imaginez-vous qu’il voulait arracher la fontaine du lieu où elle se trouve, dans le bois, et l’apporter ici, dans la cour du château !
    -
    Je ne veux pas qu’il fasse cela, qu’il ne touche pas à mon fontaine !!!!
    -
    Aussi ne l’ai-je pas laissé faire, et j’ai été cherché seul de l’eau.
    -
    Eh bien, allez à présent me cherche du bois, pour que je vous fasse des crêpes.
    -
    Allons chercher du bois à ma mère, pour qu’elle nous fasse des crêpes dit le géant à Jean.

      Et ils se rendirent tous les deux à la forêt. Le géant se mit à arracher des arbres un à un, comme des panais dans un champ. Jean le regardait faire, étonné.

    - Combien en veux-tu emporter ? lui demanda-t-il.
    -
    Une douzaine, au moins, répondit le géant.
    -
    Rien que cela ? N’y-a-t-il pas une bonne grosse corde au château ?
    -
    Pour quoi faire ?
    -
    Pour quoi faire, imbécile ?  Mais pour que j’emporte une bonne charge, un quart du bois par exemple, afin de ne pas revenir ici aussi souvent.
    -
    Oh dans ce cas, laisse-moi faire tout seul car ma mère ne serait pas contente du tout, si on lui détruisait sa forêt.
    -
    Comme tu voudras, mais je vais te laisser seul alors.

       Et le géant apporta à lui seul à sa mère la provision de bois dont elle avait besoin.

    Quand ils furent de retour au château, le géant dit à Jean :

    - Allons jouer aux boules, dans la grande avenue, pour attendre que les crêpes soient prêtes.

    Il y avait là, dans une avenue fort, longue, un galet rond pesant sept cent livres.

    - Voyons, dit le géant, en la montrant du doigt à Jean, à qui lancera ce galet le plus loin. Va à l’autre bout de l’avenue, je te le jetterai d’abord, puis tu me le retourneras.

    - C’est cela, dit Jean, voyons à qui lancera le galet le plus loin.

       Et il se rendit, à l’autre extrémité de l’avenue. Le géant prend la pierre, la lance et elle va tomber aux pieds de Jean.

    - Ce n’est pas mal, dit celui-ci. À mon tour à présent, et attention ! Regarde bien, je vais te lancer si haut que tu al perdras de vue, et qu’elle ira retomber dans mon pays, à cinq cent lieues d’ici.
    -
    Non, non ! Ne fais pas cela, Jean, je t’en prie, car je serais désolé que mon galet fût perdu, un si beau galet !
    -
    Je veux bien te le laisser, une braie bille d’enfant, retournons à la maison, voir où les crêpes de la vieille sont prêtes.

     

      Et ils retournèrent au château. Les crêpes étaient prêtes, et il y en avait un ta énorme sur la table.

    - J’aime beaucoup les bonnes crêpes, avec du lait dit Jean.
    -
    Et moi aussi, dit le géant, à qui en mangera le plus.
    -
    J’accepte dit Jean.

       Et voilà, les crêpes de disparaîtrent dans la gueule du géant, dont le ventre était énorme et tendu à crever. Celui  de Jean paraissait ne lui céder guère.

    - Allons, à présent, chasser dans la forêt, dit-il au géant.
    -
    J’aimerais mieux dormir un peu, répondit celui-ci.
    -
    Dormir ? Allons donc ! Si vous ne pouvez pas me suivre, il faut vous avouer vaincu.
    -
    Non, non allons à la chasse.

       Jean sautait les fossés et les buissons assez lentement, malgré sa charge, le géant, au contraire, tombait sans cesse, roulait à terre et tirait la langue comme un chien. Ce que voyant Jean, il fit semblant de n’en pouvoir plus aussi et se laissa rouler à terre, en disant :

    - Nous avons mangé trop de crêpes !
    -
    Oui, répondit le géant.
    -
    Il n’y a qu’une chose à faire !
    -
    Que faut-il donc faire ?
    -
    Débarrassons-nous de ce que nous avons pris de trop.
    -
    Mais comment se débarrasser de ce que nous avons pris de trop ?
    -
    Rien de plus simple. La moindre chose vous arrête, vous. Tenez, regardez-moi.

       Et, prenant un couteau, il fit semblant de s’ouvrir le ventre, tandis qu’il n’ouvrait que son gilet et sa chemise et donna passage aux crêpes qui se répandirent en tas autour de lui. Le géant en resta tout ébahi.

    - Fais-en autant, lui dit Jean, et tu t’en trouveras bien, comme moi.

      Il prit son couteau grand comme un sabre, et s’en ouvrit pour tout de bon le ventre et l’estomac. Un torrent de crêpes et de sang s’en échappa. Mais bientôt il tomba lui-même sur le dos, pour ne plus se relever, il était mort.

       Jean prit alors sa couse vers le palais du roi. Il arriva tout essoufflé, et dit au vieux monarque :

    - Allons ! Sire, votre fille est à moi.
    -
    Comment ?  ma fille est à toi, tu es drôle ?
    -
    Oui, vous me l’aviez promise, si je vous délivrai de trois géants ?
    -
    Eh ! bien ?
    -
    Eh ! bien, je vous ai délivré des trois géants, car ils sont morts. Et si vous ne me croyez pas, accompagnez-moi jusqu’à la forêt, et je vous fournirais la preuve de ce que je vous dis.

       Le roi l’accompagna jusqu’à la forêt, et put s’assurer qu’il était réellement délivré de ses plus terribles ennemis. Il en fut si content, qu’il embrassa Jean et lui dit :

    - Ma fille est à toit avec ma couronne !

       Et les noces furent célébrées immédiatement, et il y eut pendant quinze jours de belles fêtes et de grands festins, auxquels tous les habitants du pays furent invités, les pauvres  aussi bien que les riches, de telle sorte que tous les soirs on rencontrait des gens ivres couchés dans les douves, le long des routes.

       La grand-mère de mon grand-père, qui était du pays, fut aussi invitée, et c’est ainsi qu’il en est venu des nouvelles jusqu’à moi, et  que j’ai pu vous raconter les choses exactement comme elle se sont passées.

    François Marie-Luzel, Contes Inédit, 1882.

    © Le Vaillant Martial

     

     

     


    votre commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique
================================== 1- jssants.js (external javascript jsfile) ================================== ================================== 2- jssaints.js (external javascript jsfile) ================================== ================================== -3 sants.html (html file) ================================== JavaScript code/Saint's Day
Breton calendar - Saint's Day : 
...Calendrier français :