• Le Meneur de Loups ...

    Le Meneur de Loups


     

    Auprès de l’âtre, le soir venu, y’ a des langues comme ça, des langues bien pendues, de celles qui racontent d’inquiétantes histoires... Des histoires à faire frémir les enfants, parfois même leurs parents. Des histoires particulières qui restent collées dans le creux des oreilles, si elles ont été mal nettoyées J. Après pour s’en défaire ça devient impossible, ça s’accroche, ça tente d’entrer dans les petits trous de la mémoire. Ça tourne et tourne dans la tête, ç a devient obsédant. On ne fait plus qu’y penser. Une fois couché, on reste seul  dans le noir avec des images qui nous visitent. Elles sortent de derrière les meubles, remontent le long des murs, glissent au  plafond ... On voudrait les chasser rien n’y fait.

     

    À quoi bon fermer les yeux très forts. Elles sont là et elles y restent. Les images se promènent sur l’’écran noir de nos paupières fermées. On a beau remonter son drap au ras des trous de nez... Se mettre sur le ventre, les bras blottis le long du corps, la tête sous l’oreiller avec juste un petit trou pour respirer ce qu’il faut d’air frais.

    On aimerait tant que le sommeil soit le premier à nous trouver, bien avant ces terribles fantômes nocturnes à l’origine du moindre bruit anodin. Ces petits craquements soupçonneux qui nous font garder les yeux grands ouverts à voir des choses dans le noir... Des choses qui, peut-être n’existent pas.

    Le Meneur de Loups


     

    Parmi ces fantômes, ces vagabonds de l’esprit, il en est un. C’est ... Le Meneur de loups. Il hante les nuits de Brocéliande et des landes alentour. Il rôde, on le lui connaît pas de autre que la frondaison des forêts. Peut-être parfois la ruine d’une forge, celle d’un moulin abandonné. Pour certains il est grand, large d’épaules, pour d’autres, sec comme un bois mort d’hiver. Il porte sur le dos un long manteau de laine aux couleurs des saisons. Sur la tête, ce peut être une étoffe nouée recouverte d’un large feutre vif-argent. Parfois une toque de fourrure aussi noire que le jais, attachée sous un menton saillant.

    On ne voit le Meneur de Loups que sui lui-même le souhaite. Pour le reste, ce n’est qu’une ombre dans les sous-bois, un souffle sur les fougères. On le devine, glisser au loin, dans la pénombre d’un chemin creux, longeant un fossé. Malgré les sabots de bois qu’il porte aux pieds, son pas reste silencieux. Il se mêle aux bruits de la forêt, il se confond parmi les arbres morts tant son teint bruni épouse celui de l’écorce. L’homme n’est jamais seul, toujours suivi à distance par des animaux bruissant dans l’épaisseur des taillis, à peine visible dans le crépuscule. Un homme mystérieux dont on croit qu’il commande aux loups comme le commun des mortels peut se faire obéir des chiens domestiques. Il n’est pourtant pas si sombre que le veut la légende. Car la légende est mordante pour le Meneur de Loups. Parmi les langues bien pendues, certaines rapportent à qui veut l’entendre...

    Ce Loup-Gris, ce vagabond surgi d’ailleurs, qui peut-il être d’autre qu’un proscrit réfugié dans la solitude des forêts obscures. Et ça brode dans les chaumières, certains l’ont vu, beaucoup l’affirment... L’homme, par-dessus son manteau se couvre la peau d’une de ses bêtes. Il prend la dépouille d’un grand mâle, un dominant, pour se faire reconnaître comme tel par sa meute sauvage. Et cette dépouille malodorante puant l’urine et le feu de bois donne les pouvoirs et l’aspect du  loup. L’œil  transperce a nuit, le flair répond soudain aux besoins d’une voracité nouvelle, cette attirance pour la chair fraîche. N’est-ce pas là, le portrait d’un dangereux criminel ravageur et de troupeaux d’enfants égarés ?


    Et pourtant...

    « ... Il arrive au Meneur de Loups d’aider un voyageur égaré. C’est selon son humeur, selon l’intensité du froid, il apparaît d’un coup, surgissant de nulle part. Ses bêtes, se devinent par l’ombre d’une échine courbée et deux prunelles de feu. L’Homme-Gris se manifeste avec cette économie de mots qu’ont les âmes solitaires. Que dire, c’est vrai, de son odeur animale. Taciturne, il imposera la compagnie peu engageante de deux des loups de sa meute.

    Le Meneur de Loups


     

    Ils ramèneront l’égaré sur le bon chemin. La paupière plissée et l’œil torve, le maître décide des bêtes les plus amènes, puis lance un ordre plus sec qu’un coup de trique donné sur une table de chêne. L’extrémité de sa lèvre supérieure se relève en un rictus grimaçant, d’entre ses dents serrées et jaunies, il siffle des sons aigus. Les deux bêtes se mettent aussitôt en route : l’autre n’a plus qu’à suivre sans délai, d’un pas rapide et assuré. Toutefois !... les ragots ont du vrai. Gare de ne pas trébucher sur une souche, une racine en travers ! S’il venait à rouler à terre, les deux bêtes auraient tôt fait de retrouver leur élan naturel. Les poils du dos hérissés, les crocs jaillissants sous les babines retroussées. En trois bonds, les loups se jetteraient sur le malheureux bougre et n’en feraient qu’une seule bouchée. »

    Le Meneur de Loups


     

    L’origine du Meneur de Loups est diverse. De bouche à oreille on rapporte, on murmure d’autres récits...

    «... Au fond des tavernes voûtées dans l’arrière-salle de certaines aux murs couverts de suie, il est un autre voyageur, celui-ci n’est en rien égaré. Il aborde l’homme solitaire, déconcerté devant son pichet aussi vide que l’est sa bourse et son gosier sec.

    - Pourquoi, Diable, s’arrêter en si bon chemin ? Allons l’ami, encore une bouteille. Goûte-moi celle-ci. Elle t’est offerte !... Bois ! Bois donc encore et encore... 

    Voici comment l’élégant cornu, le Diable lui-même vient ajouter de nouveaux tourments aux âmes en dérive. Cette bouteille qu’il offre si volontiers est une bouteille d’un breuvage alambiqué. Il suffit d’en prendre une rasade, juste y tremper les lèvres pour ne plus s’arrêter. Le malin sait y faire pour accoutumer aux vices. Le pauvre gars ne s’aperçoit de rien. Il repart avec le sentiment d’une ivresse joyeuse à peu de frais.

    Les jours s’écoulent. À la pleine lune suivante,  l’homme découvre son malheur. Passé le crépuscule, il éprouve le besoin irrésistible d’une promenade nocturne. Sitôt qu’apparaît l’astre de la nuit, le voilà prit de nausée. Ça le gratte, le démange sur l’ensemble du corps. Alors le poil commence à pousser, un poil dru. L’homme (mais est-ce encore un homme) se couvre d’un pelage sombre, il sen fort, il sent la bête. Son regard prend l’éclat de la lune à laquelle il rend hommage, déchirant la nuit d’un hurlement lugubre. Ses mains velues sont devenues pattes griffues. De terribles crocs garnissent sa gueule allongée animée du seul désir de mordre. Il faudra une innocente victime pour mettre fin à la terrible malédiction du loup-garou. »

    Aujourd’hui encore, lorsque la brume du soir nappe les eaux rouges des étangs de Comper, on devine à peine la silhouette d’un homme, là-bas tout au fond, sous le couvert, à l’orée du bois. Tandis qu’il s’approche de la berge nue, des ombres furtives s’engagent derrière lui, glissent de la lisière à la rive...

    Elles vont s’y abreuver. Alors L’homme-bête les rejoint. Il hume le nez au vent puis à quatre pattes vient étancher sa soif de même manière, jouant des épaules à faire sa place entre ses congénères.

    Peut-être n’est-ce qu’une vision, un autre fantôme de Brocéliande. L’esprit du Meneur de loups, l’homme garde sa légende.


     

    Le Meneur de Loups


     © Le Vaillant Martial

     


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  • Guenièvre

    Guenièvre 

    Guenièvrelanc-fantôme ou blanche-fée, voilà ce que signifie Guenièvre en Gallois. Et ce prénom lui allait si bien... Bien plus que l’on ne pourrait croire....

    Fille de Léodagan de Carmélide, roi de l’une des nombreuses tribus de Bretagne, elle fut élevée pour devenir reine du pays de Logres 

    Mais elle était destinée à un bien plus grand avenir que de régner sur un petit clan Breton...

    Et ceux qui la côtoyaient auraient pu le deviner.

    Toute petite déjà, elle n’était pas ordinaire, ne serait-ce que par sa longue et belle chevelure d’or.

    Mais c’est surtout sa façon d’être, singulièrement raffinée, que l’étincelle étrange au fond de ses beaux yeux verts rendait légèrement énigmatique.

    C’était pourtant une petite fille simple et espiègle qui aimait courir dans les prés et jouer aux bords des rivières. D’ailleurs on entendait souvent son rire cristallin éclater au loin.

    Peut-être était-elle avec les fées dont la subtile présence apparaissait parfois au gré des reflets changeant de l’eau ?

    En grandissant, elle garda sa blondeur d’enfant et son joli teint de lait et rangea définitivement ses robes verdies et salies par l’herbe et la boue pour adopter de plus belles toilettes, plus en accord avec son rang.

     Devenue jeune fille, elle devint tout simplement sublime.

    Aussi c’était toujours un choc lorsqu’on la voyait pour la première fois, tant son incomparable beauté éclipsait toutes les autres.

     

    Guenièvre

    Le roi Arthur, pour unifier les clans bretons passa les premières années de règne à parcourir la Bretagne de long en large et c’est tout naturellement qu’il fit halte chez le père de Guenièvre, son ami Léodagan, fidèle dès la première heure.

    Lorsque les regards de la jeune femme et di roi se croisèrent, leur sort en fut jeté...

    Arthur vit au-delà de beauté, au-delà de sa grâce et de ses manières exquises, il vit la reine de Bretagne.

    Le roi était beau, jeune et charismatique....

    Et Guenièvre succomba aussitôt à son charme.

     

    Ainsi, ce fut avec grand bonheur que Léodagan accepta de donner la main de sa fille au jeune roi.

    En guise de dot, il offrit une mystérieuse table ronde qu’il avait reçue après la mort d’Uther Pendragon. L’on dit même que ce fut Merlin en personne qui la fit fabriquer.

     

    De là à penser que l’enchanteur avait tout manigancé pour que ladite table se retrouve dans le château de Camelot, il n’y avait qu’un pas....

    Quoi qu’il en soit le roi Arthur épousa la belle Guenièvre par un beau jour d’été et ce fut une cérémonie empreinte de beauté et d’émotion.

    Toute l’assemblée présente sut qu’il se scellait là, une page de légende.

     

    Ce jour-là, Guenièvre devint la souveraine, la plus prestigieuse et la plus admirée de son temps.

    Pourtant, elle devint plus que cela encore...

    Car lorsqu’elle devint reine, quelque chose en elle se réveilla. Comme une grandeur cachée.

    Guenièvre était déjà sublime et délicate, mais elle devint détentrice d’un pouvoir ancien, perdu au fil du temps.

    Ainsi la magie s’éveilla.

     

    La magie des déesses des temps immémoriaux...

    Celles pour lesquelles les hommes se sacrifient,

    Celles qui provoquent les désirs les plus fous

    Celles qui vous élèvent spirituellement.

     

    Et la paix ‘installa sur le royaume...


     

    Mais un beau jour, un jeune chevalier du nom de Lancelot du Lac frappa à la porte de Camelot et tout bascula. Guenièvre aimait le roi Arthur d’un amour sincère et profond.

    Mais son cœur était si vaste.

    Lancelot quant à lui, fut littéralement transpercé par l’amour...

     

    Conscient de leurs rôles respectifs, Guenièvre et Lancelot restèrent à l’attraction fulgurante qui les étreignait. Mais la passion qui les avait saisis ne laissa place à aucune nuance, à aucun compromis et ils devinrent inévitablement amants.

    Ils surent  garder le secret un temps.

    La reine était si belle, qu’elle fit chavirer bien des cœurs. Et pas seulement ceux des preux et courageux chevaliers.

    Un certain Mélégant, fils du roi de Baudemagu, la désira tellement plus que tout qu’il finit par l’enlever.

    Lancelot, fou d’inquiétude, se lança à sa poursuite bien sûr. Il dut affronter de nombreux dangers et subit trois étonnantes – mais non moins périlleuses – épreuves afin de la délivrer.

    Leur amour en sortit grandi.

    Guenièvre réalisa alors à quel point Lancelot était prêt à  se sacrifier pour elle.

    Il est vrai qu’il la vénérait, comme une icône.

    Peut–être était-il le seul à voir en elle la véritable déesse qu’elle était ?

    Il lui vouait un véritable culte peut-être parce qu’elle représentait à ses yeux la femme parfaite, l’objet d’une quête charnelle mais aussi spirituelle qui demandait sacrifice et dévouement absolu ?

    Leur amour devint si puissant et impérieux qu’ils en devinrent imprudents.

    Et le roi Arthur après bien des avertissements qu’il refusait de croire, finit par se rendre à l’évidence.

    Sa reine et son ami le trahissaient.

     

    La tradition l’obligea à bannir Lancelot et à condamner Guenièvre au bûcher.

    Mais après moult combats et péripéties, Guenièvre fut délivrée.

     

    Cependant, Lancelot fut définitivement chassé de Camelot et du royaume alors que Guenièvre reprit sa place auprès d’Arthur.

    Quelque chose se brisa alors.

    Le fragile lien qui unissait la couple royal était rompu.

     

     Guenièvre

     

     

    Toute sa vie, Guenièvre fut très aimée et admirée, mais elle fut aussi convoitée comme on désire s’accaparer un beau joyau ...

    Certains même la jalousèrent au point de l’accuser injustement de complot et ceux-là, ils se réjouirent de sa disgrâce.

     

    Mais seul Lancelot vit sa véritable nature.

    Car oui Guenièvre était une déesse....

    Une déesse détentrice du féminin sacré.

    Celui des prêtresses celtes, filles de Dana, la mère de tous les dieux, dont elle était l’héritière.

    Le féminin sacré, énergie créatrice, détentrice du pouvoir d’abondance, de procréation... De la vie.

     

    Tant qu’elle fut après d’Arthur, le royaume fut prospère et la paix régna sur la Bretagne unifiée.

     

    Mais, la chute de Guenièvre scella la mort du royaume.

    Car la force solaire de Guenièvre, blessée, se voilà, se cacha et devint lunaire.

     

    Arthur partit guerroyer et laissa le royaume à Modred, le fils de sa sœur Morgane mais qui était aussi son fils.

     

    Pour s’emparer du royaume de son père, Modred voulut posséder Guenièvre et reformer un couple royal et sacré avec elle.

    Mais Arthur eut vent de ma traîtrise et rentra à Camelot. Cependant la guerre entre Modred et son père fut déclarée et l’affrontement inévitable.

     

    Modred et Arthur se battirent, s’entretuèrent et Excalibur fut rendue à la Dame du Lac.

     

    Et Guenièvre se retira dans un couvent.

    On ne la vit plus jamais...

    Mais elle ne disparut pas pour autant de nos cœurs.

     

    Elle restera pour toujours, la reine par excellence, la divine souveraine détentrice d’un pouvoir sacré oublié d’un trop grand nombre.

     

    Guenièvre 

     

     

    © Le Vaillant Martial 


     


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  • Mélusine

    Mèlusine

     

     

    Je suis née de l’amour d’un roi et d’une reine,
    Je suis comme l’eau,
    Insaisissable, et mystérieuse.
    Je suis une fille,
    Je suis une mère,
    Je suis une fée
    Je suis Mélusine.

     

    Entends mon histoire, toi qui passe ...
    Entends ma vie.
    Entends ma tragédie.
    Car c’est une histoire d’amour et de promesse tenue,
    Car c’est une histoire de secret et de trahison

     Et cette histoire, mon histoire, comme un matin de printemps ...

     Élinas avait quitté son château à l’aube, comme à l’accoutumé. Il aimait préparer seul  son destrier à la lueur des flambeaux et l’entendre hennir d’impatience alors qu’il traversait la cour, sombre et silencieuse. Il aimait le crissement du cuir et le cliquetis des boucles et anneaux qui s’entrechoquent, alors qu’il enfourchait sa monture.

     Mais par-dessus tout, il aimait pourfendre la brume des douves tandis qu’il se ruait bruyamment sur le pont levis et s’élançait à bride abattue dans la plaine.

    Il parcourait alors ses terres dans le seul but de faire corps avec son cheval, de sentir le vent gifler le visage et surtout de s’enivrer de liberté.

    Liberté qu’il n’avait jamais eue, lui, élevé pour être souverain, lui, le roi d’Écosse.
        Rien n’était plus beau à ses yeux que cette liberté
        Rien ....

    ... jusqu’à ce qu’il pénètre dans cette forêt, aux confins de son royaume.

     La soif l’avait mené à une petite clairière, au centre de laquelle, une jolie fontaine disparaissait presque entièrement sous un grand roncier.

     Il mit pied à terre et homme et cheval s’abreuvèrent bruyamment. Il ne remarqua la beauté de la source, pas plus que l’incroyable et si particulière lumière dorée du soleil levant qui perçait entre les troncs et inondait les lieux d’une atmosphère onirique.

    Il ne remarque pas tout cela, car il était homme et beaucoup d’homme ne voient pas ces choses- là.
        Tout comme il ne remarque pas qu’on l’observait ...

    Elle était là, ma mère, assise de l’autre côté du muret. Magnifique et ensorcelante.
       Elle était là, Persine la fée, immobile attendant que l’homme ait fini de boire. Car l’homme est ainsi, il a certaines soif à étancher. 
       Je suis née de l’amour d’une fée et d’un roi... Et cet amour a éclos à l’instant même où Élinas posa les yeux sur Persine.
      Et désormais, rien ne serait plus beau et plus précieux aux yeux d Élinas que cette jeune fille, cette fée si blonde, si mince si  parfaite.

    Rien ...
        Bien sûr, il voulut l’épouser sur le champ.
        Il ignorait encore que c’était une reine, la reine des fées d’Écosse.
        Et qu’une reine a des exigences...
       Fou d’amour, Élinas accepta toutes ses conditions. Conditions qui ne semblaient, d’ailleurs pas si extravagantes que cela, puisque la fée refusait simplement qu’on la vit du temps de ses couches.

    Ainsi le roi prêta serment à la reine.
        Et Persine dit oui à Élinas.
       Tous deux enfourchèrent alors le beau destrier noir et chevauchèrent à travers bois et collines et vallées pour annoncer la merveilleuse nouvelle.
       
        De retour au château, les festivités furent aussitôt organisées et le mariage fut bientôt célébré dans la joie et l’allégresse.

    Seul Mataquas, premier-né du roi, fils de la défunte femme d’Élinas, resta sur sa réserve et n’accueillit pas cette union avec autant d’enthousiasme que les autres.

    Je fus l’aînée des trois filles que Persine donna au roi. Ils me nommèrent Mélusine.
        Puis Mélior et Palestine vinrent au monde et puisque mon père tenait sa promesse, nous vécûmes heureux.... jusqu’à ce que....

    Jusqu’à ce que la simple jalousie de mon demi-frère, Mataquas, se transforme en véritable haine. Une insidieuse et perfide malveillance qui se murmure à l’oreille d’un père, et qui avec le temps, le pousse à l’irréparable.

    Ainsi, Élinas, ce père que j’aimais tant, finit par rompre son serment. Il poussa la porte de la chambre où ma mère nous baignait toutes les trois. Et s’en fut fini de notre bonheur.

    Pour vous humains, donner et reprendre votre parole est chose aisée. Ce ne sont que des mots à vos yeux et les mots s’envolent comme des feuilles mortes balayée par le vent de l’oubli.

    Pour nous, fées et être magiques, un serment, ce sont des lettres de feu qui s’inscrivent dans notre sang, dans notre peau et qui scellent notre destinée et celle de nos enfants. Rien ne s’envole, tout reste inscrit en nous ... Pour toujours. Renier une promesse, c’est nous arracher le cœur. Brise un serment, c’est nous priver d’air.

    Nous n’avons alors d’autre choix que de fuir.
        Fuir pour respire à nouveau.
        Fuir pour survivre.

     Persine est désormais perdue pour Élinas. Car l’amour qui les unissait est devenu signe de mort. Elle l’aimait, soyez en certain et sa vie n’avait plus de sens sans lui. Plutôt que de le quitter, elle aurait pu rester et mourir et mourir sur le champ.

    Mais Persine était mère.
        Ainsi, pour ses filles,
        Pour qu’elles aient un avenir,
        Persine
    les prit dans ses bras et s’envola avec elles dans un nuage de fumée.

    Elle s’envola,
        ivre de colère,
        Ivre de peine, Elle s’envola le cœur brisé.

    On raconte que le roi Élinas, qui n’était désormais plus mon père, remplit la baignoire, où nous nous lavions, de toutes les larmes de son corps et de son cœur.

    Maudite nature humaine... Qui vous rend à la fois si forts et aimables, ou si faible et détestables.
        Ma mère se réfugia sur l’île d’Avalon. L’île des fées où nous nous sentions en sécurité.
        Chaque latin, elle nous conduisait au sommet de la colline d’Éléonos pour nous montrer l’horizon et la lointaine Écosse.
        Et chaque matin, elle nous racontait son histoire.
       On ne brise pas le cœur d’une fée, sans conséquence...

    Au fil du temps, le sien s’était rempli de rancœur et dérivait peu à peu.
        Quinze années passèrent.
        Quinze années à la voir s’enfoncer dans la tristesse et folie.
        Nous devions faire quelque chose...

    J’avais soif de vengeance.
        Élinas
    était responsable. Il devait payer.
        Nous étions jeunes et bien que fées, nous pensions simplement.
        Nous étions et parce que fées, nous étions puissantes.

    Alors, un soir, je réunis mes sœur et leur soumettais mon idée.
        J’étais l’aînée, elles acquiescèrent.
        J’ai cru qu’elle le haïssait
        J’ai cru bien faire
        J’ai cru ...

     Ainsi, notre père Élinas roi d’Écosse, fut enfermé dans  la montagne de Northumberland... pour toujours.

    Ma mère ne réagit pas comme prévu...
        D’ailleurs, qu’avions nous imaginé ?

    Son amour brisé l’avait plongé dans un abîme de douleur, mais en vérité, elle n’avait jamais souhaité de mal à son époux. Elle pleurait son amour perdu, c’est tout. Ce que nous avions fait, ce que j’avais fait, la plongea définitivement dans le chaos et sa rage déferla sur moi.

    Elle était puissante, ma mère.
        Elle aurait pu me tuer.
        Elle fit pire...
        Elle me maudit.

    Ainsi je fus condamnée à me transformer en serpente en dessous de la taille tous les samedis  que je vivrais. Et si par bonheur, je trouvais mari, jamais je ne devrais m’en séparer et jamais il ne devrait me voir ces jours-là, sans quoi je vivrais un tourment éternel ! Malgré cela, ma mère me prédit de nombreux enfants aux cœurs nobles et fiers, comme leur grand-père, et dont les noms resteraient dans les mémoires.

    Voilà ce que furent les dernières paroles de ma mère, Persine-la-Fée, car elle s’envola aussitôt.
        Je ne la vis plus jamais, ni dans le monde des fées, ni dans le monde des hommes.

    D’aucuns disent avoir entraperçu une silhouette au sommet de la colline d’Éléonos, debout face à l’horizon ...
        Pardon.

    J’avais poussé mes sœurs à l’irréparable. Plus rien ne serait comme avant...
        Nous nous séparâmes.

    Mélior devint la reine des étoiles filantes et Palestine, la princesse des cygnes blancs.
        De bien belles destinées, bien méritées...

    Quant à moi je restais seule.
        Avec ma peine
       Avec mes erreurs.
       Et ce terrible goût amer que procure le sentiment d’avoir tout gâché.

    Je quittai Avalon et revins parmi les hommes.
        J’errai longtemps sans but, hantée par ma terrible faute,

    Et puis les souvenirs de la bienveillance de mon père, l’amour de ma mère, et la gentillesse de mes sœurs balayèrent peu à peu ma douleur.

    Et le chagrin se mua en douce nostalgie.
        Le soupir de l’âme...

    Mes pas me menèrent dans une petite forêt poitevine près de Lusignan . Je m’y plus et c’est près de la fontaine de , où je m’étais réfugiée, que je trouvai un semblant de paix.

    Et sous ces grands arbres protecteurs, je devins une femme.
        Je croyais passer ma vie sous ces vénérables chênes, à converser avec le vent, les animaux et le petit peuple.
        Mais il en fut tout autrement...

    C’était une belle nuit d’été, chaude et silencieuse et la brillante comme jamais.

    C’était une nuit où les souvenirs remontent à la surface et nous laissent éveillés. On y  voyait comme en plein jour alors, pour le changer un peu les idées, je décidai de me baigner.

    J’ai toujours aimé cette petite morsure lorsque l’on entre dans les eaux nocturnes. Ce froid intenses vous saisit alors, puis vous apprivoise peu à peu. Enfin, charmeur, il vous invite à vous allonger entièrement ans cette exquises fraîcheur.

    Le sensation de cette eau vive et claire caressant mon corps nu, tandis que sa longue chevelure ondule autour de moi, m’a toujours transportée de bonheur.

    Tandis que j’admirais le ciel étoilé, une légère brise se leva et fit danser quelques fleurs parmi les milliers qui jonchaient le sol. D’un geste, je transformai ce petit courant d’air en un tourbillon merveilleux qui les fit toutes s’envoler.

    Leur étrange et gracieux ballet les porta au gré de ce vent fantastique et malicieux pour finir par les déposer délicatemnts sur les eaux de mon bain, me recouvrant presque totalement.

    Qui aurait pu deviner un visage affleurant à la surface de cette fontaine fleurie ?
        Je devins invisible ...
       Je me laissai alors submerger par le parfum subtil et envoûtant de ces fleurs de cerisiers et laissai porter là où les fées s’abandonnent...

    Pendue dans cet ailleurs, je n’entendis pas les sabots fouler l’herbe de la clairière et l’homme sauter de sa monture.
        Je ne l’’entendis pas non plus s’avancer vers la fontaine et laisser tomber lourdement sur le muret.

    Lorsque j’émergeai de ma rêverie, il était assis, avachi même, le visage en foui dans ses mains encore gantées et semblait porter toute la douleur du monde sur ses épaules.

    Lorsqu’il finit par lever la tête, je crus voir des larmes briller sous le clair de lune.
        Je le trouvais terriblement beau
        Je le trouvais ...

    Mon cœur se serra et je voulus aussitôt le réconforter.
        Lorsque j’émergeai de la fontaine seulement vêtue de pétales, il tomba à la renverse.
        Nous les fées, ne réalisons pas toujours l’effet que nous produisons sur les hommes...
        Mon apparition le stupéfia, mais ne l’effraya pas pour autant.

    La surprise passée, il se releva et après m’être habillée, j’osai m’approcher.
        Alors tous deux assis au bord de la fontaine, nous fîmes connaissance et il me raconta ce qui le tourmentait.

    L’après-midi même, lors d’une chasse au sanglier, Raymondin, tel était son nom, avait accidentellement tué son oncle le Comte de Poitiers ...

    Étourdi par le chagrin et la culpabilité, il avait enfourché son étalon et avait chevauché jusqu’ à ne plus savoir où et qui il était. Épuisé, il avait fini par mettre pied à terre dans cette clairière.

    Pendant qu’il se confiait, je sentais mon cœur s’ouvrir. Ce cœur pourtant encore et toujours meurtri.

    Ce cœur blessé qui pensait ne jamais battre pour un homme. Comme un papillon qui déploie ses ailes et laisse derrière lui sa chrysalide plein de larmes et de peine.

     Nos regards se croisèrent alors, et je vis la flamme. Je vis ses sombres pensées battre en retraite, reculer devant elle. Je vis la noirceur de sa douleur. Je vis l’amour.

     L’amour qui venait de frapper nos deux cœurs aussi certainement que sa flèche avait frappé celui de son oncle.

     Je frissonnais, il me prit dans ses bras. Nos destins étaient scellés.

     Lorsque je lui dis que j’étais une fée, il sourit. Lorsque je lui demandai de ne jamais chercher à me voir le samedi, sans poser de question. Il jura. Lorsque je lui dis qu’il serait riche, il acquiesça. Lorsque je lui dis que nous aurions beaucoup d’enfants, il m’embrassa. Il ne me demanda qu’une chose, l’épouser et j’acceptai.

     Nous ne voulions pas attendre. Le mariage aurait donc lieu dans la semaine. Seulement, mon beau chevalier était pauvre et ne possédait qu’une terre isolée et aride. Je fis donc apparaître une chapelle, dans un lieu digne de notre amour. Et ce fut une très belle cérémonie. Puis, le château de Lusignan, vit le jour en jour et une nuit ....

    Ce fut ma première prouesse, mais pas la dernière. Car, pendant que mon époux parcourait la Bretagne, je me fis bâtisseuse.

     J’ai aimé ces temps heureux où la nuit je parcourais nos terres qui s’étendaient désormais aussi loin que le regard se porte. Secondée par une armée de lutins, gnomes et farfadets, je choisissais alors les plus belles collines pour y de somptueuses et puissances citadelles.

    Ainsi, les forteresses de Partenay, Tiffauge et Talmont et les châteaux de Mervent, Vouvant, pour ne citer que ceux-là, virent le jour en une nuit.

    Quiconque nous surprenait dans notre ouvrage, nous voyait tout abandonner sur le champ. Tels sont les fées et le petit peuple....

    Portée par notre amour et la promesse tenue, j’offris la fortune à mon bon Raymondin et nos dix fils – bien que tous affublés d’un état physique disgracieux – finirent de combler notre bonheur.

    Mais, Raymondin avait un frère... Un frère particulièrement jaloux. Un frère qui aurait pu s’appeler Mataquas tant il  était lui aussi, vil et mesquin. Un frère qui se nommait Forez. Le comte Forez.

     Notre richesse fut trop grande, trop soudaine et trop visible. Ne dit-on pas : Pour vivre heureux, vivons cachés ?

      Un samedi tandis que le comte rendait visite à Raymondin, il s’étonna, une fois de plus, de ne pas me trouver. Il saisit alors ce prétexte  pour lui faire part de rumeurs à  mon sujet.

    Infidélité, disait-on. Sorcellerie, même. Mon époux n’y prêta l’oreille.

    Mais, samedi après samedi le comte Forez lui répéta les mêmes histoires et ....

    Et, une flamme finit par s’allumer et elle n’avait plus rien à voir avec celle de l’amour.

    Alors, Raymondin finit par faire un trou dans la porte interdite et m’ découvrit prenant mon bain.

    Jusque à la taille je demeurais son épouse, toujours belle à ses yeux, mais en dessous du nombril, mon corps se transformait en une queue de serpent.

    Il trouva cela monstrueux, mais parce qu’il  m’aimait encore et toujours, il fit mine de ne rien avoir vu, chassa son frère et reprit le cours de sa vie.

    Je feignis de m’être rendu compte de rien et fit de même.
        Je crois que tout était rentré dans l’ordre ...

    Pourtant le feu sournois du doute, de la peur du surnaturel – les diableries comme vous dites – poursuivait son chemin.

    Et ce feu s’embrasa lorsque l’un de nos fils, Geoffroy pourtant un valeureux et preux chevalier, apprit que son frère préféré Fromont venait de se faire moine à Maillezais. Fou de rage et d’incompréhension, il en brûlait l’abbaye . Tous les moines périrent dans l’incendie, ainsi que notre fils Fromont.

    J’étais terrassée par le chagrin. Tous ces moines morts... Et puis, Fromont était si doux et si aimable... Il aurait fait un merveilleux moine...

     L’acte de Geoffroy était impardonnable mais, presque malgré moi, je le défendis en lui cherchant des excuses.

        Quelles soient humaine ou fées, les mères font ainsi.
       
    Raymondin, l’homme bon, honnête et droit que j’aimais ne comprit pas.

    Le feu avait tout embrasé.
        Les corps et les cœurs.
        Le feu de la, de la colère et de la souffrance.

    Ivre de douleur. Raymondin reporta sa rage sur moi, et me tenant pour responsable des tares de nos enfants, m’accusa publiquement d’être « une très fausse serpente. »

    Mon cœur s’est déchiré en un millier de lambeaux à jamais éparpillés au gré des vents mauvais.

    Et j’ai hurlé.
        J’ai hurlé toute ma douleur...
        Et toute ma peine.
        J’ai hurlé à m’en briser la voix.

    Je ne pouvais y croire.
        L’histoire ne pouvait pas se répéter ainsi.
        C’était trop cruel.

    J’ai senti alors se joindre à moi, les cœurs de toutes les fées trahies.
        J’ai même senti le cœur meurtri de ma mère...
        J’ai senti leur rage et la mienne se jeter dans ce torrent de fureur.
      

    Et ce déluge monter en moi...
        J’ai cru devenir folle.
        Mon cri s’est fait rugissement.
        Je crois même que les tours ont tremblé.

    Ce cri bestial et primaire résonne encore à mes oreilles.
        Le cri de la trahison.
        Et puis, à bout de souffle, je me tus.
        J’ai ré ouvert les yeux et les ai plantés dans ceux de mon mari.
        J’ai su qu’il regrettait déjà ses paroles...

    Ô mon amour... Qu’as-tu fait ?
        Il pleurait.
        Mais toutes ces larmes mêlées aux miennes ne pourraient effacer ses paroles.
        C’était trop tard.
        J’étais maudite.
        À jamais.

    Désespérée, je me jetai par la fenêtre et, devenue serpente pour toujours, je disparus.

    Mèlusine

     

    On dit que Raymondin se fit ermite et erra sans but jusqu’à la fin de sa vie.
        On dit que je veillai sur chacun de mes fils et sur toute leur descendance.
        On dit que j’apparus en pleurs avant le décès de chacun d’eaux.
       On dit qu’à chaque changement de propriétaire de mon beau château de Lusignan, on peut m’apercevoir, douloureuse et gémissante, errante comme une âme perdue.

     On dit, on dit ...

     Voici mon histoire, toi qui passe.
         Voici ma vie et ma tragédie.

     Je suis une fée deux fois maudite,
         Je suis serpente à jamais,
         Je suis Mélusine.

     

    - Quelle triste histoire ... Maudite par sa propre mère, et bien que sa différence ait été acceptée par son mari, condamnée à quitter les êtres qu’elle aimait...

    - Cette contrée et merveilleuse et terrible à la fois ... Un instant nous nous perdîmes toutes les deux dans nos pensées.

     Mon regard se posa sur la boîte. Je n’y avais pas prêté attention, mais il s’exhalait de ce petit écrin de nacre une odeur d’encens. Un subtil mélange de santal et myrrhe. Je n’aurais su dire si ce mariage était heureux ou pas. Mais un peu entêtant, sûrement. L’odeur de Mélusine peut-être ?

    - Jadis et à l’insu de tous, reprit l’Ondine, Mélusine y cacha une de ses écailles. Pour qu’on ne l’oublie pas et pour qu’un jour une prêtresse ou une magicienne brûle cette infime partie d’elle, brisant, enfin, la malédiction qui l’oblige à erre sans fin, sans but, alors que tous les siens ont disparu depuis bien longtemps. Elle ne souhaite qu’une chose, les rejoindre au pays des morts.

    Pensive, je reste à considérer l’écaille contenue avec perplexité.

    - Une prêtresse ou une magicienne, dites-vous, demandai-je enfin. Où vais-je pouvoir en trouver une ?

    L’Ondine me fit un de ses sourires énigmatiques dont elle avait le secret et je compris que le devais lui faire confiance. Elle ne m’avait pas confié quelque chose d’aussi précieux sans raison.

    Je souris à mon tour.

    - Je vais devoir te quitter. Je suis trop loin de mon lac et je ne peux survivre longtemps hors de l’eau.

    - Et l’eau de la fontaine ou de la rivière ?

    - Pas les mêmes eaux, pas les mêmes énergies.

    - Je comprends. Au fait, comment vous appelez-vous ?

    - Je me nomme Aylinen...

    - Et moi Ada.

    Nous échangeâmes un regard et l’Ondine se leva

    - Prends soin de toi. Adieu vieille et belle dame.

        Je la regarde s’éloigner superbe. Incroyable et singulière rencontre ... Je ne l’oublierai jamais.
       Incroyable et singulière rencontre... Je ne l’oublierais jamais.

    L’écaille mordorée et la larme brillaient dans leur écrin. Je refermai la boîte pour l’enfouir dans ma poche. J’y retrouvai mon petit caillou. Machinalement, je le sortis. Gros lisse et rond.

    Sa constance me fit du bien.
        Pourtant, à bien y regarder, une nouvelle marque se dessinait à la surface.
        Un simple triangle, pointe en bas, jouxtait la première figure.
        Je crois que mon petit compagnon de pierre me racontait quelque chose. Un jour je comprendrais...

    Une larme éternelle... Une larme d’Ondine. Triste et magnifique présent.
       Aylinen
    m’avait touchée au plus profond de mon cœur. Je me sentais si petite, si misérable, face à un tel être.
       Comme en réponse à mes états d’âme, il se mit à pleuvoir.
        Je trouvai refuge sous la frondaison d’un splendide tilleul. Il sentait bon.

    Une odeur délicate et suave et pourtant si intense qui emplissait l’air d’un parfum exquis de fleurs, doux et sucré.
       Impressionnant et majestueux, et probablement millénaire, il dégageait néanmoins une impression de tendresse et de grande féminité.

    Peut-être ses feuilles en forme de cœur m’inspiraient-elles tout particulièrement ?
        Je pensais à Aylinen.
       J’avais le sentiment d’être restée une éternité auprès d’elle.

    Je décide de me poser un moment et de me laisser la possibilité d’intégrer, d’assimiler toutes ces incroyables et remarquables rencontres, révélations, confidences et même enseignements.

    C’était une pluie d’été légère et chaude.
        Sous mon dôme de feuilles, je rêvassai de longues heures et le temps passa.
        Entre somnolence et éveil, je profitais de l’instant. Rien que l’instant.

    Mèlusine

     

    Je m’émerveillais de tout. Car tout était beau.

    Les oiseaux semblaient jouer un opéra connut d’eux seuls. Merveilleuses mélopées, charmantes et enchanteresses. Leur chant me berçait doucement tandis que je m’amusais du bal des écureuils qui montaient et descendaient les arbres à la recherche de nourriture. L’un d’eux s’aventura même jusque dans mon sac alors qu’il me croyait endormie. Je le laissai me subtiliser quelques champignons de ma réserve tout en essayant de ne pas rire trop fort. J’aperçus même au loin, quelques biches apeurées et une famille de sangliers fouissant la terre fraîche.

     

    Cette immersion dans la nature me fit un bien fou.
        Je restai ainsi plusieurs jours.
        Ces quelques jours de repos m’avaient permis d’assimiler, un tant soit peu, les récents événements. Surprenants, bouleversants.
       Pourtant une part de moi les estimait également naturels et presque ordinaires...
       Curieuse sensation.

    C’est donc toute ressourcée et pleine d’allant qu’un matin, je repris la route.

     Les pluies printanières avaient cessé depuis longtemps et le ciel, déjà clair et dégagé, présageait une belle journée.

     

    Mèlusine


     

    Chemin faisant, mes pas finirent par m’amener devant un très joli bosquet fleuri.
        Il embaumait.
        Rien de moins.

    Toutes plus odorantes et plus éclatantes les unes que les autres, les myriades de fleurs me faisaient tourner la tête. J’avais envie de toutes les sentir, de toutes les toucher.

    Les arbustes gorgés de fruit de toutes sortes, formaient des entrelacs de leurs délicates et fines branches. Tout était merveilleusement orchestré ... On aurait dit l’œuvre d’un artiste.

     - Je me suis donné tant de mal....

    Toute à ma contemplation, je ne l’avais pas entendue approcher.
        Émergeant de ce bel ouvrage, une gracieuse et charmante jeune fille me souriait.

    Sa longue chevelure blonde, ornée d’une multitude de fleurs jaune, couvrait pudiquement son corps nu et menu.

    Ses grands yeux ambres, qui lui mangeaient le visage, sublimaient sa peau pâle et diaphane et lui conféraient une mine étrange, à la fois rayonnante et confusément mystérieuse.

    - C’est magnifique. Quel travail !

    - Pas vraiment... pour une Dryade, fit-elle en pointant vers moi son index qui se transforma lentement en bourgeon. Ce dernier s’ouvrit immédiatement, devint une superbe rose, puis disparut à peine éclose.

    - Incroyable....

     Son sourire timide soulignait joliment sa beauté juvénile.

    - Je me nomme Ezelwen, gardienne des fleurs chuchota-t-elle.

    - Ada, murmurai-je, pour me mettre au diapason

    Elle paraissait si fragile.

    - Tu sembles apprécier mon travail, vieille femme, poursuivit-elle.

     Je me penchais pour sentir une fleur.

     

     - Vous êtes une artiste, mademoiselle.

    - Merci ... Artiste peut-être, conteuse sûrement. Veux-tu que je te raconte une histoire.

    - Avec grand plaisir, Ezelwen.

    - Les fleurs, elles, adorent cela. Ce sont de petites coquines qui aiment les histoires d’amour. Peu importe comment elles finissent d’ailleurs.

    Elle m’invita à m’asseoir sur une jolie souche tout ornée de glyphes[1], et fit de même.

    - Les fleurs sont les véritables artistes, en fait. Je les aide un peu, c’est vrai. Mais si tout est beau et harmonieux autour de nous, c’est grâce à leur chant.

    - Leur chant ?

    - Oui, elles chantent... Et leurs mélopées sont si belles qu’elles font chavirer les cœurs.

    - Je l’ignorais.

    - Peu le savent. Et c’est très bien comme cela. C’est leur petit secret...

    - Je suis honorée de le partager avec vous.

    - Jadis, tu le savais.

    - J’ai tout oublié de mon passé.

     La Dryade me caressa le bras et poursuivit.

    - Elles content ce dont elles furent témoins, autrefois. Baisers dérobés, confidences et trahisons. Ainsi, elles deviennent ceux et celles dont elles narrent l’histoire.

    - Connaissent-elles l’histoire de ce petit caillou ? demandais-je après l’avoir sorti de ma poche.

    - Pas ces fleurs-ci. D’autres peut-être...

    - Dommage.

    - Désolée... Veux-tu-entendre des récits d’autrefois ? Du temps où tu vivais parmi nous.

    - Avec plaisir.

    - Je serai leur interprète.

     Les yeux levés vers le ciel, elle réfléchit un instant et finit par sourire.

    - Oui... Celle-là sera bien, dit-elle pour elle-même.

    © Le Vaillant Martial

     

     



    [1] Inscription, trait gravé en creux


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  • Les Aboyeurs

    Les Aboyeurs

     

    Alertée, une pie s’était envolée du plus vieux des chênes de Brocéliande. La jacasse filait vers l’ouest à tire-d’aile, lorsqu’elle se refléta sous elle le vif éclat du « Miroir aux Fées ». Sa surface si calme, donnait l’illusion d’un morceau de ciel échoué au cœur de la forêt. La pie se laissa chuter et vont se poser sur la basse branche d’un hêtre doré. Il étendait son ombre tiède en bordure de l’étang paisible, un étang d’une grande pureté ...

    D’anciens récits affirmaient qu’un lit bordé de draps frais trempés dans cette eau claire, offrait au dormeur l’assurance de rêves aux vertus divinatoires.

    À quelques pas du hêtre était un pont de bois, en contrebas duquel l’eau vive d’un ruisseau caressait l’abord d’une longue pierre couchée sur le sol. On aurait pu penser qu’elle fut un lavoir naturel. C’est du moins ce qu’avaient considéré ces trois sœurs, trois commères, de celles qui ont la langue bien pendue, elles s’affairaient à battre le linge tandis qu’un jeune freluquet, cousin de celles-ci tendait une corde pour y faire sécher les draps propres.

    Tout à leur ouvrage, souillant l’onde pure de ce miroir d’eau, les commentaires allaient bon train, sur les uns, sur les autres des villages voisins. Et malgré la distance, plus d’une oreille devait siffler, siffler aussi fort que doit le faire le vent d’hiver lorsqu’il s’engouffre sous la porte. Et comme les premiers paniers étaient déposés auprès de l’étendoir, le jeune benêt remarqua la pie, perchée là-haut.

    D’un grand geste, il voulut la chasser... Mais la pie sautillait sur sa branche et l’observait de son œil rond. Alors, l’imbécile lui jeta le premier caillou venu. Un caillou insignifiant, un caillou rond et blanc.


     

    - Va donc au diable, « L’agasse » lance-le « sans cervelle », la fiente qui sort de ton derrière va bien finir par souiller ces draps tout frais !

    L’oiseau jacassa par trois fois avant de s’envoler, sous les aboiements répétés d’un chien, compagnon du garçon, jusqu’alors affairé à renifler le pied des arbres. Ainsi en est-il du destin d’un sac à puces.

    L’affaire aurait pu en rester là.

    Mais nous somme en terre de Brécilien.

     Juste le temps de compter dix heures, sonnées au clocher de Tréhorenteuc... Sur le chemin, là-bas, y’a une femme sans âge qui avançait, elle avançait d’un pas traînant, elle s’appuyait sur son pen-bas, un bâton de marche à tête ferrée. Arrivée au milieu du pont, elle s’arrêta, sembla reprendre son souffle, rajusta le capuchon de son épais manteau. On ne voyait rien de son visage. Mais tandis que l’on devinait son attention portée sur les lavandières et le badin qui les accompagnait, en bas ça gloussait et ça piaillait, ça ricanait de fadaises et autres niaiseries...

     

    - Ohé, mes bonnes gens ! interpella la bonne femme d’une voix nasillarde, z’auriez pas une piécette à me lancer ?... Un morceau de pain pour apaiser les gargouillis de mon ventre. Allons mes braves, un petit geste !... S’il vient du cœur, il peut être réparateur de quelques mauvaises pensées et autre malheureuse intention », ricanait-elle comme elle jetait un regard au grand dadais.

    - Tiens mon garçon, reprit-elle, je crois bien que ce caillou blanc et rond t’appartient, n’est-ce pas ? Et de jeter la pierre au pied du jeune homme interdit.

    - Passe donc ton chemin pouilleuse ! Tu as dû t’égarer. Nous n’avons rien ici pour toi, et quand bien même ! Nous le garderions pour notre chien !!! Rétorqua l’une des trois sœurs.

    - C’est ma foi vraie, lança une autre railleuse, va plutôt promener ton manteau de poussière au vent d’ouest ! Du balai, vieille chouette !

    Et tandis que le grand échalas renvoyait le caillou à la mendiante en poussant des « Hou-Hou » moqueurs, la dernière des lavandières encourageait le chien à chasser l’indésirable. Le cabot excité grognait, remontait le talus tout en aboyant. Il tournait autour de la femme restée impassible, et le chien de gueuler, de sauter sur place, encouragée par ses maîtres en contrebas.

    À peine remarqua-t-on la mendiante dégager doucement un pan de son manteau. Se révéla une main diaphane et délicate, les doigts étaient fins. La paume ouverte s’offrit au chien. Comme s’il obéissait à un ordre silencieux, l’animal cessa ses aboiements. Il s’apaisa. Devenu docile, il vint adresser quelques coups de langue avant de se coucher, asservi aux pieds de la silhouette soudain grandie. D’un geste lent et mesuré, la blanche, cette si jolie main se leva à hauteur du visage, elle dégagea celui-ci du capuchon qui le maintenait dans l’ombre. L’instant d’un souffle... Magique. Le temps resta suspendu. Auprès du lavoir, les autres s’étaient tus, médusés de ce qu’ils découvraient. Une voix lumineuse rompit le silence. L’harmonie d’une langue merveilleuse épousa l’air frais du matin. Pourtant, si le ton était posé, il se fit impérieux :

    Is trua liom da chas,
    Nil acmhaim agam air
    As seo amach...

     

    Tels des pics aiguisés, chacun des mots transperçaient le cœur des pauvres bougres ; Sans qu’ils ne l’eurent jamais entendu parler auparavant, ils perçurent tout de l’étrange langage. Ils comprirent le sens de chaque mot porté à leurs oreilles, et le poids des reproches était à ce point lourd, que leurs pieds s’enfoncèrent dans le sol, ils s’enfoncèrent jusqu’aux chevilles, jusqu’aux mollets... Ils ne purent fuir, condamnés à écouter. Ils s’enfoncèrent jusqu’aux genoux.

    - ... Vous êtes ici en terre magique. Vous êtes dans cette partie du monde qu’affectionnent les fées, mes semblables. Vous devez payer vos égarements. Il semble que vos cœurs sont devenus plus durs, plus froids que la pierre sur laquelle vous étiez affairés. Vous souillez sans aucune attention le seuil de ma maison. Puisqu’il en est ainsi, à compter de ce jour...

     À compter  de ce jour..., m’entendez-vous, pour vous blâmer de tous ces outrages, vous blâmer du manque de respect à l’égard des habitants de cette forêt, auxquels vous jetez si facilement la pierre, pour vous châtier de cette indifférence faite à l’infortune, pour toutes les mauvaises paroles que vos bouches ont crachées aux quatre vents, pour vous punir enfin d’avoir lancé ce chien contre moi, vous serez condamnés.

    Vous serez condamné à aboyer vos peurs et vos tourments. Tel ce chien, à quatre pattes vous tournerez sur vous-mêmes, chaque fois que vous éprouverez le désir de vous asseoir. Vous reniflerez le derrière de quiconque croisera votre chemin, de qui conque viendra vous saluer le matin. Et pour laisser à réfléchir vos descendances respectives, vos rejetons hériteront d’un fardeau comparable dès lors qu’ils s’engageront sur une terre magique occupée par les être merveilleux. Néanmoins le sortilège sera rompu à la condition qu’au cours d’une même journée, l’un d’eux honore pas trois la « Grande Forêt » réparant ainsi chacun des affronts que vous avez commis aujourd’hui.

    Ce n’est pas tant que ces paroles étaient alambiquées, non ... Mais prisonniers de la tourbe à mi-cuisse, la peur avait rendu les quatre misérables, sourds à ce qui venait d’être dit. Ils n’avaient retenus que la sévérité du jugement les concernant, le reste s’était perdu au plus profond des bois.

     

    Il est dit des paroles envolées qu’elles ne peuvent se rattraper, pas même avec le plus fin des filets à papillons.

    Le manteau de la dame du lac tomba lourdement, comme s(il avait glissé des épaules de la fée. Mais... il n’y avait plus personne sur le pont de bois, juste un vêtement poussiéreux au sol, et... une pie à l’œil noir et rond ! La pie s’envola, décrivant un grand cercle au-dessus du « Miroir aux fées », puis elle disparut, loin par-delà les arbres.

     


     

    Les misérables eurent bien du mal à se libérer de la tourbe profonde. Et c’est à quatre pattes qu’ils se carapatèrent de ces rives étranges, suivi du chien, courant derrière eux. Tous aboyaient. Ils braillaient comme s’ils avaient mille diables à leurs trousses. Après qu’ils eurent franchi cette frontière imperceptible, laissant à « rebrousse chemin », le monde magique, les trois femmes et l’homme sentirent en eux renaître le sens de l’équilibre. Le désir de se tenir debout. Cependant, ils continuaient de courir, le regard épouvanté. Ils recouvrirent aussi la parole, mais ces paroles étaient chargées de détresse. Surtout, leur frayeur se renforçait  lorsqu’ils voyaient l’un deux courir droit vers un arbre pour, soudain à quatre pattes en faire le tour et lever la jambe, laissant une tache brune auréolée, qui son jupon, qui son pantalon.

     

    Mais... Le pire était à  venir 

     

    Au village, on vit arriver quatre déments filer droit à l’église. Ils avaient en tête de trouver le recteur. Si la grand-rue était presque déserte, il y avait bien quelques passants affairés. Et le sortilège de se manifester de plus belle, chacun des ensorcelés détournant son chemin pour s’empresser de renifler le derrière des uns, celui des autres. Le tumulte qui s’en suivit fit sortir les curieux sur le seuil des maisons. « Dame ! Pour une fois qu’il se passait quelque chose !!! ». Tous ces curieux, c’étaient autant de nouveaux postérieurs, de sabots, de souliers à flairer.

    Une pissette par ci... Une reniflette par-là. On vociférait, on s’emportait... On se fâchait tout rouge. On ne vient aux mains. Le recteur, un petit homme rond, attiré par les éclats de voix, parut à la fenêtre du presbytère. Il lui fallut de la détermination pour s’interposer, apaiser les esprits. Fallut bien qu’il prit sur lui, le recteur, à s’étonner de ce que ces quatre enragés, malgré sa soutane, lui réservassent le même sort qu’aux autres, lui l’homme d’église.

    Assisté de solides gaillards, parmi ceux  les plus redoutés aux jeux  de luttes bretonnes, on emporta avec vigueur, les fauteurs de trouble jusqu’à une porte dérobée de la sacristie.

    Quelques coups de goupillon trempé d’eau bénite ne pourrait être que salutaire. Même si désormais isolés de la cohue extérieure, les forcenés semblaient avoir retrouvé une attitude plus raisonnable. Certes, il y eut encore un bref instant d’égarement après qu’ils fussent invités à s’asseoir. Chacun fit plusieurs fois le tour de sa chaise avant d’y prendre place, à la manière que font les chiens au moment  du coucher...

    Le calme revenu, ils furent interrogés sur les raisons de cet insolite comportement. En homme avisé, le recteur imaginait bien à l’origine quelques diableries. S’ensuivit la confusion d’un récit entrecoupé de plaintes animales. Les trois sœurs se lamentaient de tant d’infortune. Au terme d’une histoire qu’il jugeait sacrilège, le bon prêtre commença par rejeter avec véhémence, toute existence de fées et autres Dames du Lac. Il sermonna avec sévérité ces ouailles égarées pour tant de crédulité, frénétique, il les signa, par trois fois, y compris lui-même et les costauds demeurés présents, il joua en abondance du goupillon comme s’il voulait exorciser la terre et le ciel. Se ressaisissant enfin, il suggéra une vision plus « chrétienne «  des événements passés. Il faut savoir que cette interprétation est à l’origine de quelques contes populaires, contes fantaisistes à dormir debout : comment ces ignorants n’avaient-ils pas reconnus la Vierge-Marie dans toute sa splendeur, venue réprimander ces mauvaises âmes pour leurs trop nombreux péchés !!!

     


     

    Ainsi fut conservée dans les mémoires, la « Malaventure » de celles qui furent appelées depuis les « Aboyeuses », évinçant avec discrétion toute implication de la gente masculine, irréprochable. Toujours est-il que pour ces quatre-là, la cruelle réalité avait scellé leur destin. Quoi que l’on put faire, le sortilège persista, si bien qu’ils se terrèrent dans leurs chaumières. Si l’on passait au large de celles-ci, des aboiements que percevait le passant, il était bien difficile de savoir s’ils appartenaient aux chiens ou à leur maître.

    Y’en a qui disent que pour chacun de ces malheureux, lorsque le dernier grain de sable fut passé dans le sablier. Karrig An Ankou, l’ouvrier de la mort vint les chercher selon l’usage. Mais à chaque fois pour ces quatre-là, on entendit hurler, hurler à mort, et ce, jusqu’à l’autre bout du pays, et bien au-delà, par-delà le « Miroir aux Fées ». Mais ces hurlements, ce n’étaient pas ceux des chiens, non !... Ce n’était pas ceux des chiens.

     

    Et le temps a passé...

    ... Le temps a passé, la prophétie s’est accomplie.

     

     

    Les Aboyeurs

     

    De génération en génération, les enfants, les petits enfants de leurs enfants subirent la malédiction héritée de ces ancêtres malveillants. Pour ces infortunés héritiers, le terrible fléau s’abattait sur une existence jusqu’alors paisible, dès lors qu’ils passaient la frontière invisible d’une « Terre Magique ». Qu’ils s’en éloignent, le charme était rompu, pour un temps seulement ! Il faut savoir... Il n’est pas de « Terres Magiques » qu’en forêt de Brocéliande. Ils sont nombreux dans les campagnes ces cercles de pierre et autres allées couvertes, hantés par de facétieux lutins nocturnes. Ces croisées de chemins veillées par de sulfureux démons cornus, jusqu’aux abords de modestes chapelles bâties sur d’anciens lieux de cultes oubliés. Une source discrète entourée de narcisses, une lande isolée un menhir couché sur la rive d’un étang, lavoir surnaturel fréquenté par de funèbres lavander noz (les lavandières de nuit).

     

    Autant de lieux à l’approche desquels certains ont appris à leurs dépens l’origine maudite de leur lignée familiale ! De-ci de-là, les bavards et les commères ragotaient à plaisir, qui sur ce malheureux désireux d’étancher sa soif à l’eau claire d’une fontaine... Celle-ci, engagée sur les chemins creux du « Tro Breizh » et d’autre encore, tous emportés de soudaines convulsions, s’ébattre, et aboyer comme de vulgaires chiens. !


     

     

    Un matin de printemps, une jeune fille aux cheveux de feu, errait sur un petit chemin bucolique, de ceux qui vous entraînent à l’orée des bois, bordés de haies, refuge d’oiseaux turbulents et de papillons épars. L’air frais du matin portait des parfums d’ajonc et d’aubépines en fleurs. Des odeurs étranges de terriers obscurs au fond desquels se cachaient des mondes merveilleux régentés par des reines coupeuses de têtes. La jeune fille insouciante, n’avait d’autres pensées que ses adorables préoccupations, le bel âge de croire encore au prince charmant, l’âge de croire aux fées. Si pour le premier, la pauvre naïve déchantait bien vite, le fait de croire aux secondes était, pour elle, de bon augure.

    Sur le chemin de campagne, l’herbe fraîche lui montait au-dessus des mollets. Le bas de sa robe alourdie par la rosée matinale. Le hasard voulu que ses pas la mène à franchir la lisière de Brocéliande. A la fraîcheur du matin, s’ajouta celle de la Grande Forêt. Et comme elle s’aventurait plus en avant, charmée par le chant du coucou, son esprit rêveur fut interpellé par un bruissement répété là au creux d’un bosquet.

     

    Cette manie qu’ont les enfants de se mêler, de ce qui ne les regarde pas ! La jeune fille, un temps immobile, s’approcha à la manière d’une espiègle qu’elle était. Le bruissement avait cessé... Pour reprendre, plus vigoureux. Elle s’accroupit, d’une main prudente, écarta le feuillage... Alors, alors elle tomba nez à nez avec un lapin, la patte prisonnière d’un collet. D’une voix  aussi douce que pouvait l’être ses gestes délicats, elle libéra le pauvre animal. Un instant elle garda la boule de poils tremblante au creux de ses bras, lui proposa un peu de pain qu’elle gardait dans sa poche avant de relâcher la bestiole trop heureuse de se carapater par petits bonds, sous d’épaisses fougères.

    L’affaire aurait pu en rester là... Mais nous sommes en terre de Brécilien.

     

    Les Aboyeurs


     

    Enchantée de cette nouvelle rencontre, la jeune fille enhardie s’aventura plus profondément sur le chemin forestier, elle sautillait, l’humeur légère et le chemin devint sentier, le sentier finit en une étroite sente bordée d’herbes folles... Tout au bout, là-bas, d’entre les arbres, perce la lumière éblouissante d’une vaste clairière. D’étranges reflets irisaient les troncs. Ils glissaient sur l’écorce, remontaient dans la frondaison, jouer avec les feuilles complices... La jeune fille comprit les chatoiements du soleil sur le miroir scintillant d’un étang, un étang caché dans son écrin de verdure. Elle s’approcha à la façon de celle qui ne souhaite pas réveiller celui qui dort, presque sur la pointe des pieds... Surprendre une biche au bord de l’eau, peut-être une fée ! Il y en avait par ici. Elle s’engagea, la main posée sur la rambarde mousse. Ses pas firent craquer le petit pont de bois. Des yeux, elle suivit le vol léger d’une libellule aux couleurs diaprées...

    Alors elle sursauta !  

    Avec peine elle remonta un petit Sur une pierre couchée, léchée par l’onde paisible de l’étang, une vielle femme se tenait debout, courbée sous le poids des années, le menton an appui sur son bâton. Telle une apparition elle restait là, immobile, enchâssée dans son long manteau sombre. Elle paraissait enracinée dans le granit. Son regard fixait celui de la jeune fille.

    - Bonjour, ma mignonne, souffla la vieille. Ne sois pas effrayée, je longeais la rive de ce bel étang en quête de quelques baies pour apaiser ma faim. Je pensais que le nom du lieu me serait favorable, fit-elle en ricanant. La vieille marque un silence. Se retournant de la jeune fille, elle promena son regard sur le plan de l’eau paisible.

    - Connais-tu cet endroit, mon enfant ? Connais-tu son nom ?... « Le Miroir aux fées » !... De vieux récits laissent entendre que six d’entre elles vivent dans un palais, situé là, juste sous la surface. Qui pourrait croire !... Mais toi, fait la vieille transperçant de nouveau le regard innocent, toi, tu crois encore aux fées, n’est-ce pas ?... Je le vois dans tes yeux. C’est bien tu as raison.. Il ne faut pas cesser d’y croire. C’est important pour leurs survies. Sais-tu qu’à chaque fois qu’une personne dit ne plus croire à ces êtres merveilleux, l’une d’entre elles meurt, quelque part dans le monde. Il faut garder un peu de féerie au fond de ton cœur. Allons, fait la vieille, je te laisse à ta rêverie, j’irai bien trouver à grappiller quelques baies un plus loin, conclut-elle en claudiquant.

    Avec peine, elle remonta un petit talus. Hésitante, la jeune fille l’interpella :

    - Si vous souhaitez, je... j’ai au fond de ma poche un morceau de pain, du pain au levain. J’en gardais pour grignoter dans les bois, peut-être distribuer des miettes aux oiseaux... Ce n’est pas grand-chose, mais... prenez si la faim vous tourmente !!!

    La vieille se retourna

    - Je ne veux pas te priver, es-tu certaine ?

    - Assurément, il me reste les miettes pour les oiseaux, répondit-elle souriante, joignant le geste à la parole.

    La jeune fille prononça à peine ces derniers mots que la voici prise d’’une soudaine et violente toux... Comme si elle venait, d’avaler un moucheron ! La vieille se précipita vers elle, et violemment, lui tapa par trois fois dans le dos. Alors la gamine cracha... Elle cracha un mauvais lutin cornu ! Puis un deuxième... La vieille continua de frapper avec force vigueur un troisième semblable aux deux premiers roula sur le sol !!! Tous trois jurèrent comme les pires des charrons avant de s’enfuir dans les profondeurs méconnues de la forêt.

    Ce jour-là prit fin l’enchantement des aboyeurs de la forêt. Les trois fautes étaient effacées par l’attitude d’une jeune fille ignorante de la malédiction issue de ses pitoyables ancêtres.

    Elle ressentait un profond respect de la forêt, sa fantaisie lui faisait croire encore aux fées et surtout, elle était habitée par le souci de l’autre. Ainsi les trois vices exprimés par sa lointaine ascendante, n’avaient plus aucune place en elle.

    © Le Vaillant Martial

     

     


      

     

     

     

     


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  • La bûche d'or


     

    La bûche d’or

    A

    vec la nuit, le froid était venu, plus mordant. Lentement la lune s’extirpe à grand-peine des griffes acérées que tendaient les arbres fantomatiques vers un ciel étoilé dépourvu de nuage. De toute sa pâleur, la belle de nuit révélait une forêt scintillante, blanchie par le gel.

    Au centre d’une petite clairière, dégagée, l’hiver précédent par de rudes bûcherons, trois charbonniers vêtus, gardaient une fouée auprès de laquelle ils tentaient de se réchauffer. La meule de bois couverte de terre se consumait doucement. Une épaisse fumée s’élevait dans l’air glacé. C’était ... Une nuit de Noël et en ce sir si particulier, la coutume voulait que l’on tirât au sort celui qui aurait la charge de veiller la fouée. Prendre garde qu’elle ne s’éteignit. Ses compagnons auraient le privilège exceptionnel  de quitter la forêt pour gagner le village, prendre part à la messe de minuit. Et juste après la sainte-messe, profiter d’un généreux bol de soupe fumant. Ma doue beniguet ! Quelle belle opportunité.

     

    Ce soir le sort voulut que Jaouen, le plus jeune des trois, saisit la courte-paille de ses doigts gourds !

    - Dame ! Pas possible que ‘est qu’il pensa en lui-même, jugeant d’un œil désabusé ce bout de brindille ridicule.

     

    Le cœur gros Jaouen suivit du regard la lueur vacillante des deux hommes avant qu’elle ne disparaisse, mangée par l’épaisseur du sous-bois et bientôt il n’y eut plus que d’épars craquements secs, estompés de loin en loin ... Puis plus rien. Juste le silence de la nuit. Le jeune charbonnier restait seul avec l’hiver, isolé du monde, seul face à sa fouée.

     

    Au début, il s’affairait vaguement, tournait autour de la meule, mais sans vent ni risque de pluie, il se trouva vite désœuvré. Il restait là, ballot, les mains au fond des poches. Il poussa la chansonnette, fit résonner sa guimbarde, mais le métal lui mordait les lèvres, et le cœur n’y était pas. Il fit les cent pas, puis finit pas s’asseoir au plus près qu’il pût de la meule fumante à se frotter ses mains noircies.

    Jaouen s’abandonna à ses pensées. Les minutes semblaient des heures. En tailleur, les bras croisés recroquevillés sur lui-même, les pensées devinrent des songes.

    Le songe des rêves.

    Et dans la nuit alentour, la forêt glacée scintillait à la lumière spectrale de l’astre mort.

     

    Le Jeune charbonnier se réveilla piqué par le gel, son vêtement recouvert d’une pellicule de neige. Autour de lui, tout était blanc, et la fouée ... La fouée ne fumait plus. Il se redressa vivement pour s’ébrouer, tapant des pieds tant ils étaient engourdis. Jaouen se dé désolait de pareille bêtise. Il pestait, s’attribuait tous les noms d’oiseaux, se lamentait sur son misérable sort ... Lorsqu’il avisa au-dessus des arbres, là-bas, dans la nuit, une lueur rougeâtre et quelques flammes qui s’élevaient à une hauteur prodigieuse. Il pensa que d’autres charbonniers, dont il ignorait la présence avaient allumé une belle flambée pour se protéger des tourments de la neige. Jaouen tout heureux de ce providentiel voisinage quitta d’un preste pas sa clairière en direction d’où brûlait le feu. Il pourrait s’y réchauffer un temps et demander quelques tisons ardents pour relancer sa fouée.

    La bûche d'or

     

    S’il ne fut pas bien difficile de s’orienter, le cheminement au cœur de la forêt était ardu. Il fallait composer avec les fossés, taillis et ravines. Il fallait composer avec la neige sur le sol gelé. Jaouen se perdit en détours. C’est alors, c’est alors qu’au sortir d’’une coulée d’entre les arbres, il aperçut au-devant de lui les flammes généreuses d’un large foyer situé au beau milieu d’une clairière ... Enfin !

    À cet instant minuit sonnait.

     

    Il reconnut le clocher lointain des forges de Paimpont. Le jeune imprudent se trouvait au bord de la Crezée de Trécilien, un lieu étrange dont la légende affirmait que s’y rassemblaient les divinités de la forêt pour célébrer certains rites oubliés du monde des hommes.

     

    C’est pas qu’il était poltron, Jaouen, pas plus que superstitieux, pourtant il sentit germer un brin d’inquiétude, Peut-être valais-il mieux rebrousser chemin que de tenter ....le Diable. Mais il avait froid, et sa fouée était éteinte ! Dans ces conditions, il devait rester courageux ! Non ! Il ne fallait prêter aucune attention aux calembredaines de bonne femme à la langue trop pendue ! Il décida de s’avancer plus en avant, aller juger par lui-même. Dame ! Il était de la famille des charbonniers, un gars des bois, il était ici chez lui.

    Et si inquiétantes qu’elles furent, les silhouettes noires et crochues des arbres n’allaient pas le faire changer d’avis ...

    Même à sembler se mouvoir d’une lenteur extrême, telle cette branche ... Et cette autre se lever, se dresser, se tendre pour saisir Jaouen le charbonnier, soudain saisi d’épouvante. Car chacun des troncs semblaient se dédoubler et des êtres difformes s’en détacher, s’extraire de l’écorce.

     

    Quelqu’un lui prit la main, alors il vit dans la lueur rougissant du brasier  un long, un joli visage auréolé d’une chevelure auburn et baissant le regard. Jaouen découvrit que le froid de l’hiver ne semblait en rien attendre la charmante créature. Son autre main fut saisie à son tour et ces ombres inquiétantes, qu’il craignait l’instant d’avant, se révélèrent comme autant de nymphes de la forêt. Dans ce qui ressembla à une farandole silencieuse, les êtres merveilleux entraînèrent le jeune humain vers la clairière magique de Trécilien. Leurs pas étaient légers dans la neige poudreuse. Pas un mot s’échappait, juste des rires des petits rires aussi légers que la course folle de la farandole.

     

    Emporté par cette course irréelle, toutes ses peurs s’évanouir par enchantement, et sans appréhension, il jaillit hors de la lisière tel un jeune faune bondissant parmi les nymphes. Le brasier était immense, dressé dans la nuit. Les brindilles qui s’en échappaient, dansaient au ciel avec les étoiles revenues. Une douce chaleur inondait la Crezée au point que de neige il n’y avait point. Tout autour de ce grand feu gesticulaient-en des gigues facétieuses, elfes et lutins des bois, aux sons de grelots joyeux. D’ordinaires adversaires, les parisettes coiffées des quatre saisons tournoyaient au bras de Tourmentines échevelées et Robien Goodfellow, ce coquin d’outre-manche, le petit cornu à queue de chèvre, faisait résonner sa cornemuse loin dans la profondeur des bois. Et les sylvains, faunes et nymphes, tous les esprits de la forêt étaient présents pour célébrer le bel hiver, car les êtres de la forêt aimaient à célébrer chaque saison recommencée. Et là parmi cette fabuleuse assemblée des autres mondes, à l’orée du grand feu se chauffait le maître de cérémonie, le dieu des chênes.

     

    Le dieu des chênes fut bien étonné à la vue d’un être humain. Cependant, s’il s’en étonnait, il fut rassuré au constat que ce dernier ne portait aucune hache à son côté. On imagine aisément combien un bûcheron n’avait pas sa place dans le cœur des arbres.

     

    Le dieu des chênes fit venir à lui cet énergumène bien audacieux. Il voulait s’enquérir des raisons d’une présence inopportune. Jaouen le charbonnier se livra sans faire de mystère, sans même minimiser sa responsabilité ... Et si par générosité, d’un ou deux tisons ardents il pouvait bénéficier ...

     

    - Prends ce fer et pique dans le feu. Emporte avec toi ce dont tu as besoin et n’y reviens pas. Fais en bon usage, répondit gravement le dieu des chênes.

     

    Ainsi fut fait, il emporta deux tisons bien rougis.

     

    Jaouen s’en retourna à sa clairière avec le sentiment d’avoir poussé la porte d’une rêverie oubliée par quelque promeneur assoupi l’été passé. Tout et si étrange au cœur de Brécilien.

    Les tisons ravivèrent très vite le feu et au matin, lorsque les compagnons de Jaouen pénétrèrent la clairière, tous deux affichaient un sourire satisfait au vu de la fouée fumante tout autant que du plaisir d’avoir passé la Noël parmi les leurs. Lorsqu’ils échangèrent quelques nouvelles, Jaouen se garda bien d’évoquer son incroyable aventure.

    La bûche d'or

    Le surlendemain, après que les trois charbonniers eurent étouffé leur fouée pour en extraire me charbon de bois, les deux compères de Jaouen s’affairaient à la mise en sac du combustible destiné aux forges. Jaouen quant à lui étalait les cendres l’esprit encore habité par les évènements de la veille dont il n’était plus tout à fait certain de les avoir vécus.

    Soudain au centre du cercle encore fumant, in vif éclat le rira de sa réflexion. Il s’agenouilla. Du revers de la main, il dégagea ....

    Oooh ! Était-ce possible ? Là-bas deux autres étaient occupés à charger les sacs d’une charrette à bras tout en échangeant quelques plaisanteries grivoises. Ils ne prêtaient aucune attention à Jaouen qui porta de nouveau un regard ébahi sur sa découverte. Bouche bée ! Il n’en croyait pas ses yeux !

     

    Mais pourtant ... Si c’était bien deux pépites. Deux énormes pépites d’or ! Et pas des petites, des grosses ! Grosse comme le poing fermé de Mathurin ... La brute locale de la lutte Bretonne. Dame Gast,  C’est dire !!! Peut-être en y avait-il d’autres ? Fiévreusement, il remua la cendre en vain. Alors d’un coup, il comprit. Ça ne servait à rien de chercher plus, il n’y aurait que deux pépites pas une de plus. L’air de rien, il jeta un rapide coup d’œil vers ses compagnons.

    Ni vi, ni connu, Jaouen glissa son secret au fond de sa poche en prenant soin de mettre par-dessus son mouchoir et sa discrétion.

     

    La bûche d'or


     

    - Dis-nous, Jaouen, t’as bien une tête de simplet à sourire bêtement de la sorte depuis le matin se moquaient ses deux aînés.

    - Vas-tu donc pas cesser, hein ? Quel benêt tu fais ! On dirait un qui a marché sur l’herbe d’oubli.

     

    Mais Jaouen se moqua bien de ses fanfaronnades de se ses compères. Il n’était plus vraiment là. Il était loin. Jaouen loin dans ses pensées. IL ne connaissait pas grand-chose au monde, c’est vrai, pourtant, il savait bien qu’on ne trouvait pas de pépites en terre de Brécilien. Ces fabuleuses pépites, elles avaient à voir avec sa rencontre merveilleuse. C’était à ne pas en douter. Il avait ramené bien plus que de simples tisons ardents. Le dieu des chênes lui avait fait don de deux tisons magiques. Et chacun avait produit une pépite. S’il avait su, Jaouen, il en aurait pris trois ou quatre. Quatre ou cinq, une dizaine ! Des brassés de tisons ardents.

    La bûche d'or 

    Il était loin dans ses pensées Jaouen, il était encore plus loin dans ses projets. Il ne se voyait plus charbonnier. Plus du tout. Il se voyait dans une belle demeure. Maître d’un manoir tiens ? Un manoir avec des cheminées dans chacune des pièces. Et chaque soir, il tirerait à la courte paille, avec lui-même pour savoir qui de lui ou de lui aurait le plaisir de surveiller une belle flambée dans l’âtre, tout à déguster de bons vins et savourer quelques volailles rôties qu’il aurait chassées sur ses terres. Car il irait chasser à cheval dans le matin brumeux, accompagné de ses chiens ...

     

    - Oh Jaouen !!! T’es où donc Jaouen, T’es vraiment un drôle ce jour. Quoi qu’t’as bu, dis mon gars, Jaouen, t’es avec nous ?

     

    Non, il n’était plus avec Jaouen. Il était parti. Il les avait laissés là. Il n’avait donné aucune explication. Jaouen était parti sans se retourner sur son passé. Il a pris la route de Paris loin vers l’Est. Il est allé vendre ses deux pépites  d’or. Pour ne courir aucun risque, le malin avait pris soin de bien les noircir avant de les dissimuler dans un sac de charbon de bois qu’il portait par-dessus son épaule. Jaouen reçut beaucoup d’argent en échange de ces deux pépites. L’argent lui suffit pour acquérir un manoir et quelques terres qui allaient avec. Et dans le grand salon aux tentures épaisses, chaque soir, Jaouen profitait à volonté de bonnes flambées laissant courir son regard sur  les poutres ornées de peintures délicates. Il aimait à regarder mourir le feu, en songeant à cette vie misérable de charbonnier, bienheureux de s’en être affranchi.

     

    Ces instants d’oisiveté alternaient avec de longues chevauchées dans les prés et les bosquets alentour. Il finit pas sombrer dans une paresse insouciante.

    La bûche d'or

     

    C’était l’avant-veille de Noël, Jaouen avait couru la campagne tout le jour, il rentrait au petit trot, traversant un bois. Devant lui, la forêt nue semblait se voiler de brume. A l’instant de fendre les première nappes, Jaouen sentit une diffuse odeur de brûlé. Ce n’était pas de la brume. De la fumée. Il y avait un feu. Son passé ressurgit, il pensa  à la proximité des charbonniers ; La nappe était trop vaste, trop épaisse, elle gagnait l’ensemble des sous-bois. Un feu de broussailles peut-être ? Les yeux lui piquaient et son cheval manifestait une évidente nervosité. Jaouen gagna la lisière au plus vite et il comprit.

    Au loin, une épaisse colonne noire de fumée montait du manoir en flammes. La bâtisse brûla toute la nuit. Au matin, il n’y avait plus rien. Rien que des cendres fumantes. Jaouen était désespéré. Il était revenu à son point de départ, si ce n’est que le cercle de cendres était plus vaste.

    Et comme il fouillait sans conviction, cette étendue de cendres en quête de quelque objet sauvé du brasier. Il songea à regret au plaisir ressenti u nan plus tôt, à la vue des pépites découvertes dans cette même poussière du passé qu’il piétinait. UN an ! Un an tout juste ce soir !!! Et pourquoi la Crezée de Trécilien ne serait pas, cette année encore, leu de célébration du bel hiver !!! Jaouen n’avait plus d’autre bien que son cheval. Il monta en selle, se mit en route pour le pays mystérieux de Brécilien.

     

    Ils traversèrent la campagne du pays Gallo, franchirent vallons et collines. Ils avaient pour compagnons le soleil rasant d’hiver et des airs de violons évoquant quelques balades éperdues au cœur des landes grises.  Aux portes de Brocéliande, malgré la fraicheur du soir, le cheval écumait, son cavalier était fourbu.

     

    Joyeux le cocher des forges de Paimpont chantait l’Angélus. Jaouen abandonna son cheval pour continuer à pied. Après avoir emprunté au garçon d’écurie une lanterne, un seau de fer et quelques vêtements élimés, il salit ses mains à la manière de charbonniers. Ceci fait, il tourna le dos à l’étang des Forges et s’enfonça dans la forêt longeant le ruisseau de Trécilien.

     

    L’air du soir embaumait les arbres mouillés. La petite lanterne convenait fort bien à cette nuit de Noël. De son pas régulier, Jaouen brassait l’épais tapis de feuilles mortes. Parfois son pied butait, râpait sur d’invisibles racines, un gros caillou mouillé. Il suivait le chant discret du ruisseau pensant l’avoir perdu ... Pour le retrouver  plus loin grâce au son clair d’une courte cascade. Il erra un temps infini en quête d’une lueur, l’éclair d’un brasier. Il s’arrêtait souvent, l’oreille tendue avec l’espoir de quelques chants diffus, de musiques étranges ...

    Mais il n’y avait rien à entendre. Rien d’autre que les bruits de la nuit, si familiers aux charbonniers. Rien de plus que l’impact clairsemé des larmes de pluie suspendues aux arbres tombant au sol.

    Au cœur de cette incertaine veillée de Noël, une église  lointaine invitait à la messe de minuit.

    La bûche d'or


           Pour qui cherche le merveilleux, se perdre en Brécilien, c’est trouver son chemin. Et comment mieux  se perdre qu’à voir surgir un grand cerf monté par un elfe légère, agrippée à ses bois ... Et l’improbable équipage de disparaître dans les taillis suivi d’un lièvre portant sur son dos un individu étrange, pipe au bec, coiffé d’un haut de forme à grelots.

    - Dépêchons-nous ! Dépêchons-nous ! rouspétait ce dernier, les réjouissances auront débuté sans nous.

     

    En trois bonds tous disparurent dans une même direction. Jaouen n’eut pas le temps de s’étonner. Il s’empressa de les suivre guidé par les bruissements qu’il percevait encore et au chant clair du grelot. Bientôt, il perçut des notes de  musique. Des notes lumineuses. Elles venaient à lui, errant dans l’air du soir. Elles flottaient dispersées. Elles étaient cent. Elles étaient mille à virevolter comme autant de lucioles dorées dans la ramure invisible des arbres. Et plus Jaouen approchait, plus les notes suspendues illuminaient la nuit. Il marchait au cœur de mélodies légères et les sylphes et les nymphes marchaient dans ses pas. Il entra dans la clairière comme dans un rêve retrouvé. Au centre, un  brasier s’élevait en une large colonne de feu. Des flammes de toutes les couleurs jaillissaient et les rondes des danseurs évoquaient un théâtre d’ombres révélant les silhouettes de créatures fantastiques.

     

    Son chapeau malmené entre les mains. Jaouen s’avança non sans crainte. Il fut tout de suite emporté dans une farandole, puis par une autre. Personne ne paraissait tenir compte de sa condition d’humain. Il passait de main en main. On lui saisissait le bras. Tournicoter dans un sens ... Virer de l’autre.

     

    La bûche d'or


      Les gigues endiablées se succédaient sans que Jaouen ne puisse s’en extraire. Il était pareil à l’imprudent tombé dans la mer du haut des falaises, prisonnier de tourbillons d’eaux écumantes, balayé sans fin par des vagues déferlante sur la côte. Lui, Jaouen, n’allait pas se noyer, juste mourir d’épuisement. Combien de malheureux avaient ainsi péri de s’être aventuré en terre magique, condamnés à danser jusqu’au chant du coq noir. Au coq gris disparaissait la folle compagnie, au chant clair du coq blanc, le téméraire gisait sans vie.

    Jaouen chancelait, ses jambes fléchissaient ... Il y eut soudain une grande clameur.

     

    Le Dieu des chênes venait de paraître. Majestueux. L’être de bois vint prendre place face au foyer. Et comme il esquissait le geste de s’asseoir, sur un trône invisible, de son corps d’écorce sèche grandirent branches et racines allant s’ancrer dans le sol formant ainsi un trône végétal digne d’un roi. L’énorme tête noueuse toisa l’assemblée féerique et malgré une absence apparente d’yeux elle exprimait une grande satisfaction du bon déroulement des festivités. La clameur redoubla d’intensité avant de retomber d’un coup. Le Dieu des chênes venait de remarquer la présence de Jaouen il le fit venir à lui.

    - Encore toi, donc !

     

    Le souffle court, Jaouen balbutiait. Les pieds en dedans, le regard baissé, il se montrait confus de cette nouvelle intrusion, justifiant à nouveau sa présence inopportune par un manque d’attention à l’égard de sa fouée. Cette nuit encore, le mauvais sort l’avait désigné pour veiller la meule de bois. Cette nuit encore, il s’était endormi ... Au réveil, la meule ne fumait plus. Si par bonté, il avait pu profiter de quelques tisons ardents ... Sept ou huit ... Peut-être une dizaine. Le temps était si humide.

     

    - Une douzaine de bonnes braises ne seraient pas de trop ? Le feu aurait ainsi toutes ses chances de reprendre au plus vite ? Sans vouloir abuser. J’ai avec moi un baquet de fer d’une bonne contenance.

    - Ainsi, donc ta fouée s’est à nouveau éteinte. Tu fais un piètre charbonnier ... Et bien soit, pique dans le feu charbonnier, Pique dans le feu et tire les bûches que tu veux ...

     

    Déjà, Jaouen avait en main, un tisonnier qu’il planta vivement dans le rondin le plus proche. Et le Dieu des chênes d’ajouter comme une sentence ....

    - Nous verrons si tu dis vrai ?

     

    La bûche d'or



     

    Jaouen crut vaciller ... Il se ressaisit et sortit un premier tison du feu. Il jeta celui-ci dans son baquet de fer puis en tira un second rejoignant le premier. Lorsqu’il pique le troisième ... Lorsqu’il piqua le troisième ..., il tenta vainement de le ramener à lui ... Rien n’y faisait ! Jaouen s’arc-boutait, tirant de toutes ses forces tant qu’il pouvait ! Par quelques mauvais sorts la pièce rougeoyante ne bougeait plus. La chaleur du foyer devenait insupportable. Elle lui chauffait la face, le brûlait au point qu’il voulut lâcher le pique, fiché dans la bûche incandescente, mais ses mains, ses deux mains semblaient rivées au tisonnier ! Des flammes commençaient à lécher le métal  chauffé ... Autour du brasier, l’ensemble des peuples de la forêt  dansait, sautait en de larges cercles, emporté par la folle musique où se mêlaient trompes et cornes, lyres et bombardes, violes et balafons  et personne n’entendit Jaouen, tant la clameur festive était grande.

     

    Au matin une brume diaphane couvrait la Crezée de Trécélien. En son cercle subsidiait un cercle de cendres fumantes. Un peu à l’écart, dans une herbe mille fois foulée, un vieux seau versait sur le côté. Son contenu, quelques morceaux de bois, finissaient de s’y consumer.

     

    Une légende rapporte qu’à cet endroit, un chêne a poussé. Il a grandi, il s’est épanoui, au milieu de la Crezée de Trécélien.

     

    La vérité est tout autre. Y’en a qui disent avoir vu au plus profond d la forêt, une bien étrange silhouette. Elle hante depuis des siècles les sous-bois de Brocéliande.

     

    Certains évoquent une créature longue effilée, pareille à un homme, si ce n’est sa peau pareille à l’écorce des arbres, noueuse, crevassée. Ses bras et ses cheveux évoqueraient de longues branches tortueuses. Cet être mystérieux rôde erre et se lamente doucement. Si on ne le voit pas, on peut l’entendre, on peut l’entendre au son creux d’un baquet de fer qu’il traîne avec lui. Chaque fois qu’il heurte une racine, un  rocher le bruit se propage et résonne bien loin dans la forêt.

     © Le Vaillant Martial

     


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  • Rêveries en Brocéliande


     

    D

    élicatement posé sur une fleur de compagnon rouge à la corolle grande ouverte, un papillon, ailes déployées, paraissait prendre un bain de soleil. Il déroula sa trompe pour sucer un peu de nectar avant de s’envoler et atterrir à nouveau. Le sol lui sembla bien plus singulier que celui qu’il connaissait en ce sous-bois. L’odeur  était tout aussi particulière. Le papillon inspecta la matière sur laquelle il s’était posé, faisant prudemment bouger ses pattes.

    Comment aurait-il pu deviner qu’il s’était sur  ... un nez. L’appendice nasal ainsi décoré d’une jolie paire d’ailes appartenait à une petite fille allongée sous un vieux chêne, endormie. Dérangée dans sa sieste par un chatouillis du lépidoptère, elle esquissa un geste vers son visage. Le papillon réagit instinctivement à l’ombre projetée pour se replacer aussitôt la menace écartée sur l’objet de sa curiosité. Se glissant maintenant au niveau des narines, il provoqua l’inévitable éternuement qui acheva d’veiller la demoiselle.

    C’était une petite fille de quatre ou cinq ans. Une brunette aux yeux noisette, légèrement bridés, ornant un visage doux, rond aux pommettes relevées et sur lesquelles on devinait les traces de larmes qui les avaient inondées quelques heures plus tôt ...

    Elle s’appelait Nimuë. Elle avait accompagné=é ses parents au château de Comper, en Bretagne pour une exposition d’œuvres fantastiques. La journée s’était clôturée par une balade en forêt. Elle s'était tenue un instant au pied d’un arbre d’or et s’était imaginée dans une forêt enchantée, où les troncs dorés étaient surmontés de feuillages multicolores, où les oiseaux chantaient l’hymne des fées ... Elle s’était perdue dans ses pensées, en ces terres magiques qui l’emmenaient loin, très loin, transformant la réalité d’un monde d’adultes pour se rapprocher de sa propre conception de l’univers, rempli de créature ailées de diadèmes  et de trésors oubliés. Dans ses jeux, un maigre bâton de bois mort devenait la plus belle des épées et le poney dans la prairie, la dernière des licornes. Sans oublier son chien dragon, ses poules-dinosaures et le Royaume Perdu au fond de son jardin ...


     

    Dans la clairière baignée des derniers rayons du soleil, le papillon a disparu. C’est à présent un tout autre animal qui se tient à quelques pas de la petite fille. Revenue de ses souvenirs, Nimuë observe, bouche ouverte, une biche qui lui rend un regard profond, brillant et noir. Le cervidé avance tête baissée au travers du champ de fleurs bleues. L’une après l’autre, ses pattes semblent glisser sans bruit jusqu’à ce que l’animal ne soit plus qu’à quelques centimètres de la petite égarée. Nimuë n’ose bouger. C’est la première fois qu’elle voit une biche d‘aussi près. Le cervidé s’approche encore, la renifle et blottit son museau dans le creux de son bras.

    La fille et la biche demeure ainsi un instant avant  qu’une main potelée ne se pose sur la fourrure douce, soyeuse et se mette à la caresser. La forêt se tait. Nul chant d’oiseau, nul vol d’insecte ne viennent troubler cet adorable tableau. La lumière se fait cristalline et l’espace de quelques secondes, les fleurs d’azur se couvrent de scintillement. Une pause hors du temps comme si la forêt toute entière avait retenu sa respiration avant que les feuillages ne se remettent à bouger. La biche s’écarte, exécute un léger bond et se retourne vers Nimuë. La petite fille effectue quelques pas dans la direction de l’animal. Ainsi, un jeu de poursuite s’installe. De bond en bond, de pas en pas, les deux êtres quittent le bosquet de bouleaux au tapis bleuté pour s’enfoncer plus avant sous les ramures des chênes et des hêtres. Le long d’un chemin invisible connu de la biche elle seule. Nimuë pénètre les secrets de Brocéliande.

     


        Ainsi, Nimuë, pendant toute la promenade, modifiait à son gré un coin de paysage, un amas de fougère ou l’ombre d’un arbre racorni en château, chevaliers et dragon ... Tout occupé à ses plaisirs imaginaires, la petite fille s’était soustraite l’espace d’une seconde à la vigilance de ses parents, eux aussi distraits par la beauté de la forêt de Paimpont que les troubadours nomment encore Brocéliande. Cette petite seconde avait suffi pour séparer leurs chemins. Obnubilée par ses rêves, elle se mit à courir à la poursuite d’'êtres de songes. Le temps que sa mère réalise son absence, il était trop tard.

    D’abord, les parents s’étaient mis à regarder partout, élevant la voix au fur et à mesure que l’angoisse augmentait. Enfin, ils crièrent, hurlèrent, le nom de leur fille, mais la petite Nimuë était déjà très loin, très loin de l’endroit où ils tenaient. De son côté, Nimuë entendait bien leurs cris, mais pour elle ceux-ci n’étaient que de légers murmures. Les voix dans les bois s’étouffent au fur et à mesure qu’ils traversent les buissons, les feuillages, les herbes ... Surtout, elle ne pouvait deviner d’où provenait l’appel de ses parents. Là aussi, la forêt se jouait des sons pour vous désorienter. Plus elle entendait l’écho des cris, plus elle prenait la mauvaise direction. Comble de son malheur, ses parents avaient maintenant rebroussé chemin. Ils espéraient que leur fille s’était souvenue de l’arbre d’or au pied duquel ils s’étaient arrêtés quelque temps plus tôt.

    Perdue, affamée, Nimuë fit ce que tous les enfants de son âge font en de pareils cas. Elle se mit à sangloter, pleurer. Une heure passa encore avant que la petite, fatiguée de cette longue journée et de ses gémissements, s’endormit au pied d’un vieux chêne majestueux, tordant ses bras puissants vers le ciel. Nimuë l’avait observé quelques minutes, couchée entre deux racines. Elle lui avait trouvé un air apaisant, une sagesse ancienne – était-ce de la magie ? – ce qui avait achevé de la calmer. Ses paupières s’étaient fermées sur un sommeil d’épuisement ... Les muscles de son  visage se détendirent, sa respiration se fit longue et régulière. On devinait maintenant que la petite fille avait trouvé le réconfort en ses songes ....  

     Entrouvrant les yeux, Nimuë suit de son regard encore engourdi le vol irrégulier de l’insecte coloré. Ses lèvres se soulèvent lentement en un léger sourire. Elle observe un moment, comme figée le bal aérien du paillon virevoltant.

    Nimuë a maintenant le bras tendu, paume ouverte. Le lépidoptère s’approche, se pose. Puis au bout de quelques secondes, il repart dans les airs, tournoie un moment et se dirige vers une futaie de bouleaux. Nimuë se lève à son tour et accompagne l’insecte au milieu de ces colonnes blanches, son regard attaché aux mouvements fluides du papillon, l’esprit aimanté à ses ailes colorées. Derrière me bosquet un nouveau spectacle l’attend. Un parterre de fleurs composées de milliers de clochettes bleues. Un flux de lumière solaire vient casser les pétales d’azur tandis qu’une bise légère les fait se mouvoir simultanément. La petite fille croit entendre une musique, de légers tintements rassemblés en des accords merveilleux. Elle se souvient de ses premiers jours sur terre, à cette berceuse que le mobile placé au-dessus de son berceau entonnait chaque soir. Lui vient à l’esprit l’image d’ailes, de papillons. Tiens, oui, c’étaient des papillons se souvient-elle, mais au-delà de la musique, de ces images, il y avait une voix, si douce ... si douce ...


     

    Dans la clairière baignée des derniers rayons du soleil, le papillon a disparu. C’est à présent un tout autre animal qui se tient à quelques pas de la petite fille. Revenue de ses souvenirs, Nimuë observe, bouche ouverte, une biche qui lui rend un regard profond, brillant et noir. Le cervidé avance tête baissée au travers du champ de fleurs bleues. L’une après l’autre, ses pattes semblent glisser sans bruit jusqu’à ce que l’animal ne soit plus qu’à quelques centimètres de la petite égarée. Nimuë n’ose bouger. C’est la première fois qu’elle voit une biche d‘aussi près. Le cervidé s’approche encore, la renifle et blottit son museau dans le creux de son bras.

    La fille et la biche demeure ainsi un instant avant  qu’une main potelée ne se pose sur la fourrure douce, soyeuse et se mette à la caresser. La forêt se tait. Nul chant d’oiseau, nul vol d’insecte ne viennent troubler cet adorable tableau. La lumière se fait cristalline et l’espace de quelques secondes, les fleurs d’azur se couvrent de scintillement. Une pause hors du temps comme si la forêt toute entière avait retenu sa respiration avant que les feuillages ne se remettent à bouger. La biche s’écarte, exécute un léger bond et se retourne vers Nimuë. La petite fille effectue quelques pas dans la direction de l’animal. Ainsi, un jeu de poursuite s’installe. De bond en bond, de pas en pas, les deux êtres quittent le bosquet de bouleaux au tapis bleuté pour s’enfoncer plus avant sous les ramures des chênes et des hêtres. Le long d’u chemin invisible connu de la biche elle seule. Nimuë pénètre les secrets de Brocéliande.


    Les pas de Nimuë se sont hésitants lorsqu’ils passent à travers l’écorce éclatée d’un arbre mort et sur lequel lianes, mousses et lichens se sont accrochés : on aurait dit une porte grossièrement taillée, une embrasure improvisée osée là, en pleine forêt.

    De ses mains menues, Nimuë cherche la prise pour passer l’obstacle végétal. De l’autre côté  un décor sombre l’accueille. Fort heureusement le regard doux de la biche, sa présence à ses côtés, rassurent la fillette et c’est ensemble qu’elles s’enfoncent sous les pins posant sabots et pieds sur le chemin d’aiguilles sèches. IL ne leur faut que quelques minutes pour venir à bout de ce passage désolant où seuls les troncs droits dominent et où les branches touffues cachent le ciel.

    La biche l’attend devant un tas de grosses pierres. Nimuë comprend qu’elle  l’invite à grimper. Une fois de l’autre côté, elle appelle l’animal, s’inquiète de ne pas le voir venir. Elle grimpe derechef sur un des rochers, mais du côté obscure de la forêt, nulle trace de la biche.

    Devant cette absence, Nimuë s’effondre. Le chagrin la submerge et les larmes coulent trouvant une fois de plus le chemin de ses petites joues rondes avant de tomber sur la pierre. A force et à mesure que la fillette pleure, les larmes se rassemblent en un maigre filet qui serpente maintenant sur le sol comme un cours d’eau qui affleure aux pieds des roches


        C’est un ruisseau large de deux mètres environs. On y voit une eau clair jaillissante entre de gros galets et des branches échouées ici et là. Le flot s’obstine à vouloir passer les barrages empierrés et de courtes vaguelettes claquent sur la roche. Les quelques gouttelettes ainsi projetées, retombent dans l’eau en un tintement de clochette qui se mêle à la musique de l’onde vagabonde. Et c’est dans ce doux vacarme que se perdent les sanglots de Nimuë, dans cette onde forestière que son regard embué de larmes se noie  ...  Soudain une ombre passe. La voici qui repasse et passe encore. Secouée de ces derniers reniflements, Nimuë est une fois de plus intriguée. Quelle est donc cette chose fugace qui file à toute allure sans qu’elle puisse y accrocher son regard ? Les ultimes sanglots disparus, la cause de son étonnement se pose sur un petit rocher de l’autre côté du ruisseau.

     

     

     

     

      C’est un oiseau. La petite fille est charmée par cette apparition. Elle ne peut se détacher de ces superbes couleurs. Un dos bien bleu, un ventre de feu où le roux domine le blanc, une blancheur que l’on retrouve bien plus présente au niveau du cou. De son œil noir et pétillant l’animal fixe Nimuë. Puis d’un coup d’aile il s’envole, monte vers le ciel et effectue un piqué droit sur elle, avant de se retourner vers la rivière et de se poser sur une pierre blanche que Nimuë n’avait pas remarquée. Le voilà maintenant qui recommence. Il s’envole, revient, et comme par enchantement, lorsqu’il se pose apparait une nouvelle pierre blanche.

    En quelques allers-retours, le petit être a maintenant tracé un chemin au milieu. Nimuë se lève, essuie d’un revers de manche son visage mouillé  et pose un pied sur le première blanche, puis l’autre sur la deuxième. Ainsi de suite jusqu’à traverser l’onde et se retrouver sur l’autre rive.

    Orientant son regard vers la rivière, elle constate que le bel oiseau a disparu et que la berge opposée se couvre d’obscurité alors que de son côté, des lueurs rosés, semblables à celles des aurores, annoncent l’éveil de la journée.

    - Qui va là ? qui va là ?

    Nimuë dirige son regard vers le sol et fait malgré elle quelques pas en arrière de stupeur. Un drôle de créature, haute comme trois pommes, se tient debout, juste devant elle, son long nez tordu dressé en sa direction, des yeux piquants pointé sur elle. Ses jambes, ses bras ressemblent à s’y méprendre à des branches tortueuses alors que son chapeau plat noué d’un ruban s’échappe sur de larges oreilles pointues animales ... Elle a le visage rongé de mousse et le corps couvert par un habit que l’on devine ancien au vu du nombre de trous et lambeaux qui l’ornent.

    - Je m’appelle Nimuë et tu es qui ?

    - Nous sommes des Korrigans. Nous sommes des Korrigans.

    - Nous ?

    À peine le mot échappé de la bouche de Nimuë, qu’une dizaine de ces êtres biscornus sortent des fougères. Tous différents dans leurs grimaces, tous semblables dans leurs apparences.

    Les lutins entourent l’enfant, l’inspectent de toutes parts. L’un renifle ses cheveux, l’autre lui compte les doigts de la main, un autre s’obstine à vouloir connaître le nombre de pieds dont elle est pourvue sans y parvenir vraiment, ce qui fait éclater de rire la fillette. Son rire a pour effet d’entrainer l’un des Korandons à se lancer dans des pitreries plus drôles les unes que les autres. Acrobaties et culbutes en tous genres se succèdent, amusant follement la petite. Le spectacle de ce clown des bois aurait pu durer indéfiniment si le plus costaud des Korrigans n’y avait mis un terme au moyen d’une branche abattue sur la tête du malheureux.


     

    - Voilà, fini les pitreries, fini les pitreries ! A la Dame te conduisons ! A la dame te conduisons !

    Abandonnant là le pauvre Korrigan assommé, les autres se mettent à tirer, pousser la petite fille, l’obligeant à les suivre ; Leur  allure se fait de plus en plus rapide et Nimuë est soulevée par cette horde de nains pressés. Elle voit défiler les branches entrecoupant un ciel d’un bleu profond et irréel. Sur sa gauche, elle aperçoit un troupeau de chevreuils blancs tandis qu’un coup d’œil furtif sur l’une des branches d’un chêne plus que centenaire lui fait entrevoir un gros hibou dont la face revêt, l’espace d’une seconde, les traits d’une vieille femme. Plus loin encore elle croit deviner un taureau rouge s’éloignant des arbres ...

    Cette partie de la forêt lui semble étrangement familière et ce sentiment, la rassure. En cet instant, elle n’a pas peur. Elle se laisse emporter par la troupe de Korrigans et se complait à observer  toutes les merveilles de ce lieu.


     

    Ils quittent le bois et traversent de hautes herbes desquelles s’envolent toutes sortes de papillons, de libellules, de demoiselles ... Mais elle n’a pas le temps de s’y arrêter tant l’allure de ses porteurs s’est accélérée. Tout tourne, tout bascule.

    Nimuë ouvre les yeux. Elle est à présent étendue sur un drap de soie bleu. Les Korrigans ont déguerpi. Elle se redresse doucement. De-ci de –là surgissent encore des insectes volants lui renvoyant un éclat d’azur, d’or ou d’argent. Faisant volte-face, elle se tient maintenant devant un mur de roseaux qui se dresse vers le ciel, lui cachant la vue plus avant. Nimuë de lève sur la pointe des pieds pour distinguer ce que cachent les petites massues brunes. Elle voit alors se dessiner sous ses yeux un large miroir. C’est un plan d’eau, un étang à la surface, légèrement tremblotante. Le regard posé sur cette étendue bleuie des reflets du ciel, Nimuë observe une image, une image, un songe, un rêve ... De la surface des eaux, dans un tourment silencieux, apparaît un magnifique château de cristal. Et de ses portes grandes ouvertes, arrive une belle dame tout de blanc vêtue. Son visage resplendit la grâce, la beauté et dans ses yeux ‘un vert profond se devinent l’essence même de l’amour, l’origine de la vie, l’étincelle primordiale de la nature sauvage. La petite fille n’éprouve aucune peur en cet instant précis. Au contraire, une joie immense la submerge lorsque la dame se présente à elle.

    - Je suis Viviane, fille de Dyonas, je fus le papillon, la biche et l’oiseau qui te guidèrent jusqu’ici, petite fée. N’aie crainte, je te sais perdue. Mais en te perdant, tu as retrouvé les tiens. Reste près de moi, demeure à mes côtés et je prendrai soin de toi éternellement.

     La voix était douce, si douce ... et puissante, envoûtante. Nimuë saisit la main pâle tendue vers elle et suit la belle dame sur le lac. La fillette et la fée pénètrent ensemble dans le château, les portes se refermant derrière elles. Dans un éclair de lumière aveuglante elles disparaissent ...

    Il ne fallut que quelques secondes pour que le buisson d’aubépine se couvre de mille fleurs blanches au parfum délicat. Et encore moins de temps pour que de terre surgissent jacinthes, anémones et parisettes. Peu importait l’ordre des saisons, seule la volonté de la petite demoiselle s’imposait ici. Elle s’amusait beaucoup à sautiller d’un côté et de l’autre du ruisseau faisant éclore à chaque envolée des plants de violettes. Et lorsque ses mains dessinaient des arcs dans les airs, on voyait naitre des petits papillons. Aux couleurs vives qui s’éloignaient  à la manière des bulles de savon s’échappant des jeux d’enfants. La même lueur de plaisir brillait maintenant dans les yeux de Nimuë. La forêt était devenue son jardin. Les près, son terrain de jeux. Cela faisait des mois qu’elle vivait ici. Passant des heures chaque jour à écouter Viviane, subjuguée par la douce voix de la fée. Celle-ci lui contait les prouesses chevaleresques de cet enfant qu’elle avait autrefois recueilli. Elle lui soufflait le secret de ce mage endormi et qui était devenu au fil des siècles le cœur battant de Brocéliande. Chaque mot, chaque phrase n’étaient que passion pour la jeune fille qui ne se souciait plus du monde d’avant.

     

    Elle apprenait la magie des fleurs, le langage des oiseaux. Elle dansait au milieu des rondes des fées, s’amusait follement des taquineries des Korrigans. Elle avait oublié les larmes, les chagrins et les blessures. Et sous le regard tendre de Viviane, elle virevoltait de charme en découverte.

    Les jours passèrent, les mois et les années. Nimuë devint une magnifique jeune femme. Ses pouvoirs grandissants, elle pouvait aujourd’hui commander aux vents ou encore jouer de la harpe des fées dont les cordes étaient fabriquées dans les rayons de lune d’été. Ainsi passaient les jours en Brocéliande entre émerveillements et enchantements.

    La jeune femme accompagnée de la Dame, se promenait dans la forêt. Viviane, poursuivant son enseignement des mystères de la nature à son apprentie, toujours avide de nouveaux savoirs. Elle lui apprit à ce jour-là à ressentir les imperceptibles et innombrables filaments qui de leur réseau s’étendant sur la forêt permettaient aux fées de percevoir toute agression ou de retrouver tout être instantanément. Nimuë prit l’exercice très au sérieux et se connecta au mycélium. Elle parcourut ainsi en une seconde l’ensemble de la forêt. Ressentit l’appel du faon à sa mère, l’oisillon tombé à terre et le renard alléché se précipitant à sa rencontre. Elle sentit les promesses des fruits à venir et les parfums naissants de l’automne. Tout à coup, elle se figea. Son esprit s’était heurté à un arbre mort qui irradiait étrangement. Regardant au travers des yeux d’une corneille perchée non loin de là – un autre de ces tours que Viviane lui avait enseignés – elle vit alors le châtaignier d’or. Un murmure s’éleva en son esprit, un écho faible, un cri étouffé ... Elle eut du mal à reconnaître cette voix. Soudain, elle ouvrit les yeux. Elle s’était remémorée la voi de son père. Une avalanche de souvenirs s’empara de son esprit et elle ne put résister au cri qui, cette fois, lui déchira la gorge.

     

    Tout lui était revenu. Son enfance, sa différence. La voix de Viviane au-dessus de son berceau. La voix de sa mère apaisant ses douleurs, chassant ses malheurs de petite fille. Elle sombra, comme déchirée par ses deux vies parallèles que tout opposait. Alitée, souffrante, rien ne semblait pouvoir la guérir. Ni la magie de la Dame du Lac, ni les pitreries des Korrigans. Aucun philtre, aucune herbe, ni breuvage, ni sort. Elle restait de marbre face aux tentatives de la guérir de ce mal, de ce spleen qui s’était accroché à elle comme les serres d’un rapace à sa proie. Figée dans une incompréhension totale, elle errait entre deux mondes. Cela dura des semaines. Et puis un jour, elle se leva, alla trouver Viviane et lui dit qu’elle voulait rentrer chez elle. La dame du lac la conduisit jusqu’à un bassin de pierres où jaillissait une source.

    Nimuë ouvre les yeux. Elle est à présent étendue sur un drap de soie bleu. Les Korrigans ont déguerpi. Elle se redresse doucement. De-ci de –là surgissent encore des insectes volants lui renvoyant un éclat d’azur, d’or ou d’argent. Faisant volte-face, elle se tient maintenant devant un mur de roseaux qui se dresse vers le ciel, lui cachant la vue plus avant. Nimuë de lève sur la pointe des pieds pour distinguer ce que cachent les petites massues brunes. Elle voit alors se dessiner sous ses yeux un large miroir. C’est un plan d’eau, un étang à la surface, légèrement tremblotante. Le regard posé sur cette étendue bleuie des reflets du ciel, Nimuë observe une image, une image, un songe, un rêve ... De la surface des eaux, dans un tourment silencieux, apparaît un magnifique château de cristal. Et de ses portes grandes ouvertes, arrive une belle dame tout de blanc vêtue. Son visage resplendit la grâce, la beauté et dans ses yeux ‘un vert profond se devinent l’essence même de l’amour, l’origine de la vie, l’étincelle primordiale de la nature sauvage. La petite fille n’éprouve aucune peur en cet instant précis. Au contraire, une joie immense la submerge lorsque la dame se présente à elle.

    - Je suis Viviane, fille de Dyonas, je fus le papillon, la biche et l’oiseau qui te guidèrent jusqu’ici, petite fée. N’aie crainte, je te sais perdue. Mais en te perdant, tu as retrouvé les tiens. Reste près de moi, demeure à mes côtés et je prendrai soin de toi éternellement.

     La voix était douce, si douce ... et puissante, envoûtante. Nimuë saisit la main pâle tendue vers elle et suit la belle dame sur le lac. La fillette et la fée pénètrent ensemble dans le château, les portes se refermant derrière elles. Dans un éclair de lumière aveuglante elles disparaissent ...

    Il ne fallut que quelques secondes pour que le buisson d’aubépine se couvre de mille fleurs blanches au parfum délicat. Et encore moins de temps pour que de terre surgissent jacinthes, anémones et parisettes. Peu importait l’ordre des saisons, seule la volonté de la petite demoiselle s’imposait ici. Elle s’amusait beaucoup à sautiller d’un côté et de l’autre du ruisseau faisant éclore à chaque envolée des plants de violettes. Et lorsque ses mains dessinaient des arcs dans les airs, on voyait naitre des petits papillons. Aux couleurs vives qui s’éloignaient  à la manière des bulles de savon s’échappant des jeux d’enfants. La même lueur de plaisir brillait maintenant dans les yeux de Nimuë. La forêt était devenue son jardin. Les près, son terrain de jeux. Cela faisait des mois qu’elle vivait ici. Passant des heures chaque jour à écouter Viviane, subjuguée par la douce voix de la fée. Celle-ci lui contait les prouesses chevaleresques de cet enfant qu’elle avait autrefois recueilli. Elle lui soufflait le secret de ce mage endormi et qui était devenu au fil des siècles le cœur battant de Brocéliande. Chaque mot, chaque phrase n’étaient que passion pour la jeune fille qui ne se souciait plus du monde d’avant.

     

    Elle apprenait la magie des fleurs, le langage des oiseaux. Elle dansait au milieu des rondes des fées, s’amusait follement des taquineries des Korrigans. Elle avait oublié les larmes, les chagrins et les blessures. Et sous le regard tendre de Viviane, elle virevoltait de charme en découverte.

    Les jours passèrent, les mois et les années. Nimuë devint une magnifique jeune femme. Ses pouvoirs grandissants, elle pouvait aujourd’hui commander aux vents ou encore jouer de la harpe des fées dont les cordes étaient fabriquées dans les rayons de lune d’été. Ainsi passaient les jours en Brocéliande entre émerveillements et enchantements.

    La jeune femme accompagnée de la Dame, se promenait dans la forêt. Viviane, poursuivant son enseignement des mystères de la nature à son apprentie, toujours avide de nouveaux savoirs. Elle lui apprit à ce jour-là à ressentir les imperceptibles et innombrables filaments qui de leur réseau s’étendant sur la forêt permettaient aux fées de percevoir toute agression ou de retrouver tout être instantanément. Nimuë prit l’exercice très au sérieux et se connecta au mycélium. Elle parcourut ainsi en une seconde l’ensemble de la forêt. Ressentit l’appel du faon à sa mère, l’oisillon tombé à terre et le renard alléché se précipitant à sa rencontre. Elle sentit les promesses des fruits à venir et les parfums naissants de l’automne. Tout à coup, elle se figea. Son esprit s’était heurté à un arbre mort qui irradiait étrangement. Regardant au travers des yeux d’une corneille perchée non loin de là – un autre de ces tours que Viviane lui avait enseignés – elle vit alors le châtaignier d’or. Un murmure s’éleva en son esprit, un écho faible, un cri étouffé ... Elle eut du mal à reconnaître cette voix. Soudain, elle ouvrit les yeux. Elle s’était remémorée la voix de son père. Une avalanche de souvenirs s’empara de son esprit et elle ne put résister au cri qui, cette fois, lui déchira la gorge.

     

    Tout lui était revenu. Son enfance, sa différence. La voix de Viviane au-dessus de son berceau. La voix de sa mère apaisant ses douleurs, chassant ses malheurs de petite fille. Elle sombra, comme déchirée par ses deux vies parallèles que tout opposait. Alitée, souffrante, rien ne semblait pouvoir la guérir. Ni la magie de la Dame du Lac, ni les pitreries des Korrigans. Aucun philtre, aucune herbe, ni breuvage, ni sort. Elle restait de marbre face aux tentatives de la guérir de ce mal, de ce spleen qui s’était accroché à elle comme les serres d’un rapace à sa proie. Figée dans une incompréhension totale, elle errait entre deux mondes. Cela dura des semaines. Et puis un jour, elle se leva, alla trouver Viviane et lui dit qu’elle voulait rentrer chez elle. La dame du lac la conduisit jusqu’à un bassin de pierres où jaillissait une source.

    - Cette fontaine, les hommes la nomment Jouvence. Ils pensent qu’elle à le pouvoir de redonner jeunesse à quiconque le désire. Comme pour les pierres de schiste rouge qu’ils prennent naïvement pour la tombe de Merlin, ils s’en viennent ici déposer des offrandes et prières. Mais ils se trompent. Merlin ne réside pas sous cette tombe. Il vit en nous, en chaque arbre, en chaque être de Brocéliande. Et Jouvence ne redonne pas exactement la jeunesse comme ils le prétendent bien que son pouvoir puisse u faire penser. Tu n’es ni la première, ni la dernière à venir rejoindre  mon monde. Et ni la première ni la dernière à vouloir en repartir. Je ne peux t’empêcher, mais sache que si tu décides de me quitter, il te faudra oublier. Et voilà le véritable pouvoir de Jouvence. C’est une eau d’oubli. Bois-en quelques gouttes et tu retrouveras ta famille.

    - Merci ma Dame. Mon cœur se déchire à vous quitter, mais le souvenir de l’amour de mes parents, l’idée même de leur souffrance lorsqu’ils  m’ont perdue et celle de la joie lorsqu’ils me retrouveront me dictent ma décision. Mais sachez que jamais je ne vous oublierai ....

    Sur ces mots, Nimuë plongea ses mains dans l’eau du bassin et les porta en coupe jusqu’à ses lèvres. L’eau avait un goût de miel. Elle n’était pas fraîche comme on pouvait s’y attendre, mais au contraire, dotée d’une douce chaleur qui se répandait en elle. La jeune fille s’assoupit aussitôt.

    Hélas, Nimuë, tu as déjà oubliée. Braves Korrigans, portez la chère enfant  à la limite de notre domaine. Qu’elle rejoigne les siens et que nous retournions au rêve. Allez, faites donc ?

     Les nains s’exécutèrent et disparurent dans les fourrés, emportant le corps endormi de Nimuë. Sur le visage de la fée, une étincelle brilla au coin de son œil droit. Une fine perle, semblable à la rosée coula le long de sa joue.

    Nimuë fut réveillée par son nom plusieurs fois prononcé. En entrouvrant les yeux, elle aperçut le visage d’un étranger, une moustache lui couvrait la lèvre supérieure et elle vit un uniforme. Le gendarme était accompagné d’autres personnes, mais très vite une voix singulière se distingua de la cohue. Sa mère apparut et la serra dans ses bras. Elle se mit à pleurer en l’embrassant.

    - Nimuë ! Oh Nimuë, si tu savais combien ton père et moi avons eu peur ! Cela fait des heures que l’on te cherche ... Comment es-tu revenue ici ? Oh, je suis si heureuse, si heureuse, mon bébé, mon trésor ....

     La petite fille ne conservait aucun souvenir de ce qui s’était passé. Elle regardait autour d’elle, toujours chaleureusement enserrée dans les bras de sa mère. Elle vit un arbre mort, un arbre d’or et lui trouva un air curieux.

     

     

    Son père accourut et la couvrit de baisers. Sur les visages on pouvait lire la satisfaction et le soulagement. La disparue avait été retrouvée ; Au-delà des sourires de tendresse et de bonheur, alors qu’on l’arrachait à ce lieu, Nimuë s’attacha aux arbres, aux branches et dans leurs nœuds, elle devina des visages grimaçants, des yeux perçants, des oreilles perdues, des entrelacs de lianes, de mousse, de lichens ... et de la forêt monta une musique, légère, presque imperceptible. Elle se souvint alors.

    C’était la berceuse du mobile à papillons. La musique de ses premiers rêves.

    Brocéliande est la forêt légendaire où se sont déroulées de nombreuses histoires liées à Merlin, Arthur et les chevaliers de la Table Ronde. Sa première citation remonte au début du XIIe siècle. Nombreux sont ceux à identifier la mythique sylve à la forêt Bretonne de Paimpont. Ce rapprochement fait d’ailleurs quasiment l’unanimité  des avis depuis la fin du XVIIIe siècle même si certains citent encore Huelgoat, la forêt de Lorge ou d’autres massifs sylvestres du côté de Dol, Paule ou aux alentours du Mont Saint-Michel.

    À côté du château de Comper, près de Concoret, on peut voir le Val sans Retour, Tombeau de Merlin, la Fontaine de Barenton et autres traces féeriques liées aux légendes Arthuriennes.

     


    © Le Vaillant Martial

     

     

     

      


     

     


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  • Les trois roches de Tréban 

     

     

    Y’

    a des histoires, comme ça... Des histoires à dormir debout. Celle-ci est authentique. Je la tiens du père du grand-père du père de ma mère. C’est dire combien elle est vraie.

    Il est un mystère de ceux qui se perdent dans la nuit des temps. Personne n’ jamais si ni pourquoi, ni comment, cependant, c’est un fait avéré. Nul ne peut le contester : une fois par siècle, durant la nuit de Noël, les pierres dressées situées en divers lieux de Brocéliande et partout ailleurs en terre de Bretagne, ces pierres dressées dont on dit qu’elles ont été posées là pour éviter au pays d’être emporté par le vent ....

    Écoutez !  Écoutez bien ! Ouvrez grand vos oreilles... Une fois par siècles, ces pierres dressées s’envolent ! Elles s’envolent ! Elles s’envolent pour aller boire à la mer !!!

     Et tandis qu’elles sont au loin, parties s’abreuver, les pierres voyageuses offrent à la lumière de la lune le merveilleux spectacle de trésors enfouis sous chacune d’elles, car il faut savoir, il faut savoir que les pierres dressées sont gardiennes de fabuleux trésors. Tous les cent ans, tandis que s’égrainent les douze coups de minuit, ces gardiennes silencieuses se soulèvent lentement de leur base, titans de pierre en lévitation, elles s’élèvent dans la nuit glacée, abandonnant un temps les richesses insoupçonnées à l’éclat scintillant de la voûte dorée.

     La belle affaire !!! Tout cet or à ciel ouvert ! Combien d’ignorants ont cru mettre à profit cette absence providentielle. Faire main basse sur ces fortunes offertes !!! Combien d’entre eux, s’étaient précipités au fond de ce trou, occupés qu’ils étaient à remplir poches et besaces de pièces sonnantes et trébuchantes, combien d’entre eux cupides, n’ont pas senti de derrière l’horizon le retour des gardiennes de pierre. Chacune fendant le ciel étoilé tels de lourds projectiles propulsés par les catapultes du Géant Goulaffre. Combien d’imprudents ont fini plus plat J qu’une galette à l’andouille sous le poids de leur avidité. Car c’est ainsi que les choses se passent. Au douzième coup de minuit, les menhirs reprennent lourdement leur place. Couvrant à nouveau pour le siècle à venir ces trésors méconnus du savoir des hommes.

     Ce sont trois pierres qui reviennent dans la nuit, trois pierres repues d’eau de mer. Mais alors qu’elles vont reprendre leur emplacement respectif, celles-ci découvrent trois trous béants, plus noirs que le charbon !

     

     

     

    Pas la moindre piécette d’or ne reflète la clarté lunaire dont se nourrissent les trésors pour  garder leur éclat. Il n’y a rien d’autre que la terre, de la terre tassée et quelques racines tortueuses. Nul ne saura jamais si les Korrigans cornus, ces êtres malicieux aux pattes de bouc sont venus reprendre ce qu’ils avaient caché aux yeux du monde. Car ce sont eux, Ar Korriganned qui enterrent sous les pierres dressées, un pécule accumulé au cours des siècles, le fruit de menus services et diverses fourberies. Puis un jour, une nuit, ils s’en viennent récupérer leur bien pour traiter quelque sombre affaire.

     Ce sont trois pierres désœuvrées, recluses au plus profond d’un vallon humide et sombre. Elles n’ont rien d’autres à s’occuper  que de regarder filer le temps. Et comme le temps peut être long pour une pierre qui a connu l’ailleurs ; Ces trois-là se meurent dans cette immobilité devenue éternelle. Seules voyagent les gardiennes. Les trois pierres ne sont plus que de simples roches, noyées parmi d’épaisses fougères. Hormis les oiseaux et quelques animaux, il n’y a que le vent à les visiter. Dans la frondaison des vieux arbres, son friselis porte les histoires du monde. Alors les pierres l’interrogent et le vent répond ....

     Il leur murmure le cours des choses. Il porte les nouvelles des saisons, de ce que la terre sera fertile ou non. Le vent raconte, il raconte les hommes, leurs amours, leurs colères portant l’infime senteur de parfums discrets ou l’odeur âcre de cités en flammes. Le vent raconte la paix ou la guerre. Il porte avec lui le souvenir de la mer, celui d’océans lointains. Il souffle le résidu de tempêtes violentes. Le vent gémit les peurs ancestrales de la grande forêt. Il siffle entre les branches, se glisse dans les troncs creux se faisant l’écho du Meneur de loups. Et les trois pierres écoutent. Elles écoutent mais les récits, portés par le vent ne font qu’attiser le regret d’un tel isolement. Quitter ce triste vallon à l’écart du monde. Elles se lamentent sur leur sort.

     

    Passe le temps ...

    Souffle vent ...

     

     

    Et les pierres de sentir la couche d’humus, vestige des saisons passées, s’accumuler, s’amonceler au cours des années. Un matin, toujours recommencé tandis qu’un soleil invisible caresse la cime des plus hauts arbres, la quiétude du vallon est troublée par un froissement d’herbes sèches. Ce n’est pas le vent porteur de nouvelles, pas plus qu’une biche ou quelque animal de la forêt. Pourtant il s’agit bien d’un pas. Un pas régulier, empreint d’une certaine lenteur. Une vieille femme courbée par le poids des âges se fraye un chemin entre les fougères. Son manteau rapiécé couvre un tablier à la poche garnie d’herbes diverses. Son bonnet de lin laisse paraître une tignasse broussailleuse de cheveux aussi blancs que neige.

     Et la vieille avance, elle a le souffle court et marmonne pour elle-même. C’est une Groac’h, une sorcière. Elle vit en ermite au fond des bois dans une cabane faite de branches et de torchis. Elle y fait sécher des plantes et des racines, prépare des potions, expérimente divers onguents. Elle laisse macérer des mixtures incertaines ... À vivre ainsi dans la forêt elle en connaît bien des secrets, elle comprend le langage de chaque animal, de chaque essence d’arbres. Elle sait les signes, le pourquoi du bruissement d’un buisson, celui de l’écorce fendue, la feuille qui s’agite seule, là-bas, malgré l’absence de vent. Et comme elle s’approche des trois pierres, elle ressent. Elle entend leur plainte intérieure. Alors la sorcière s’arrête un instant.

    Les yeux clos, elle écoute... Elle écoute et pose sa main sur la roche.

    Ce sont trois pierres dressées qui ont la nostalgie de leurs voyages passés. Certes une fois par siècle, mais qu’est-ce qu’un siècle pour une pierre.

    Ce sont trois pierres désireuses de quitter les profondeurs humides d’un vallon isolé. Ce sont trois pierres désœuvrées. Jamais elles n’ont éprouvé la douce tiédeur d’une caresse ensoleillée. Le lieu est tant encaissé. Le soleil ne s’y hasarde pas. L’épaisseur du feuillage et l’ombre dévorent le moindre rai de lumière. Ce sont trois pierres qui veulent partir.

     

    « Mais... Les pierres doivent demeurer là ou Dame nature a souhaité qu’elles soient : »

     Ce sont trois pierres qui veulent partir !

    - Je n’ai pas cette faculté, répond la vieille. On me considère sorcière, je ne suis en rien magicienne

    - Nous pouvons t’offrir ce pouvoir. Celui de nous porter. Nous mener en un endroit de la forêt que nous choisirons.

     

    La vieille ricane sous son capuchon.

     - Nous pouvons te payer pour ce service que tu nous rendrais

     La vieille se gausse...

     

    - Des pierres, me payer ! La belle histoire ! Paroles de conteur, assurément

    - Je partagerais avec toi l’enseignement de Cloch Labhrais, « La pierre qui parle ». Elle donne des réponses et connaît les mystères d’avant le temps des hommes, propose la première des trois pierres.

    - Je soufflerais à ton oreille l’un des plus vieux secrets du monde, celui de l’écho, Mac Alla, le « fils du rocher ». Comment il se déplace plus rapide que le vent. Ainsi selon ton désir, tu pourras rivaliser de vitesse avec lui », offre la seconde.

    - Je te céderais un fragment de moi ! Tu n’auras qu’à placer  le caillou sur ta langue. Alors, tu ressentiras plus jamais la soif et profiterais d’une longévité semblable à la mienne, promet la troisième.

     Ainsi fait, la vieille accepte. Rajustant son tablier devant, derrière, sans aucun effort, elle cale une pierre sur le dos, les deux autres sous chaque bras.

     Chemin faisant, elle remonte le vallon plus facilement que si elle portait trois miches de pain. Et tandis qu’elle trottine, les trois pierres s’émerveillent déjà du paysage.

     

    Ces dernières commentent la beauté des sous-bois clairsemés de jonquilles, l’épaisseur des tapis moussus. Elles n’en finissent pas de s’étonner du spectacle qu’offre le jour, elles n’ont jamais voyagé qu’entre les douze coups de minuit.

     

    - Il serait bon de me dire où vous souhaitez que je vous dépose, s’enquiert la vieille. Si je n’ai aucune peine à vous porter, ne comptez pas sur moi pour vous porter au bout du monde.

    - Nous n’avons pas cette prétention, rassure la pierre sur le dos. Le bord d’un étang nous conviendra parfaitement. Il y en a alentour. Du temps où nous voyagions, nous pouvions les deviner, à l’aller comme au retour, luire sous le clair de lune. Le bord de l’un d’entre eux évoquerait le bord de mer  où nous avions coutume de nous abreuver.

    - Il n’est pas question d’un tel endroit ! manifeste la pierre portée sous le bras gauche. S’en est assez de l’humidité. Un coin au sec nous conviendrait mieux. Une lande en plein soleil serait le plus agréable des emplacements !s

    - Vous n’y pensez pas, s’exclama la pierre côté droit, nous serions soumises aux vents, à la pluie, au gel plus que partout ailleurs. Nous finirions par nous éroder plus vite que le veut notre condition ! Autant mettre à profit les services de notre aimable guide pour gagner le haut d’un vallon à une vue dégagée sur le monde. Nous aurions des siècles de contemplation devant nous.

    - De près comme de loin, nous ne voulons plus entendre parler du petit vallon quel qu’il soit ! s’emportent les deux autres. C’est absolument exclu. Nous ne reviendrons pas dessus...

    - ... Pourtant, un joli point de vue ! Toucher les nuages...

    - ... Je vous assure, rien ne vaudrait le reflet du soleil sur l’onde paisible d’un étang...

    - ... Quel beau site qu’une lande mystérieuse ! Imaginez au crépuscule !... Un voile de brume étrange glissant vers nous ! Et si les contes ne mentent pas, la visite merveilleuse de petits êtres facétieux conterait nos nuits de gigues joyeuses !...

     C’est à ce point qu’en était le débat. La Groac’h, une énorme pierre sous chaque bras, une troisième plus massive encore sur le dos avance à petits pas sur un sentier de la forêt de Brocéliande....

    - Ouh ! Penn Karn vous z’êtes tout trois ! Si, si !... De vraies têtes de cochon, j’vous le dis !... Il va bien falloir vous décider, dame ! Je ne vais pas courir la campagne éternellement, puisque longue vie, entre autres faveurs, me promettez ! Vous souvenez-vous à ce propos vos engagements ?

    - Tu n’as à t’inquiéter pour ce que nous t’avons promis. Demain à ton réveil tu sentiras en toi le bénéfice de nos dons respectifs. Mais pour l’heure, un site approuvé par chacune de nous, dois être décidé.

     

     

     Et la querelle de recommencer de plus belle. Les pierres ont la tête dure... Si elles en ont une. Alors la vieille, sans  une certaine lassitude reprend sa marche à petits pas, sans pour autant fatiguer sous le poids de son singulier chargement. Elle débouche ainsi aux abords d’une clairière clairsemée de jeunes arbres. Il y a là un forestier. Le père du grand père du père de ma mère, justement ! Affairé à ficeler de petits fagots de bois. Il lève la tête et stupeur !

    Il voit... Il voit tris énormes pierres qui avancent dans la clairière. Trois géants de granite. Il s’étonne, s’effraie de e prodige puis soudain il découvre le p’tit bout de femme courbée ... Elle porte le tout et baragouine comme si elle était accompagnée. Le forestier n’en croit pas ses yeux. Il les frotte, se pince, s’assure de ne pas rêver... Et juge prudent de se tapir derrière une rangée de bûches bien ordonnées. Les trois pierres, elles sont à leur affaire, chacune à plaider sa cause

     La vieille maugrée d’une telle bêtise qu’elle pensait réservée aux hommes et puis d’un coup... D’un coup le tablier craque !!! Le tablier craque et la pierre, celle posée sur le dos, tombe à la renverse. Elle gît là, couchée sur un parterre de feuilles mortes.

    - Dame gast ! fait la vieille. Un tablier presque tout neuf !... Un tablier que je tenais de mon aïeule c’est bien malin.

     De dépit, la vieille se décharge des deux pierres restantes. Et chacune de tomber lourdement sur leur champ au point de provoquer un léger frémissement du sol.

     

    - Et voilà ! s’exclama la vieille sorcière. Voilà où mènent vos calembredaines. Nous sommes bien avancées. Je ne vois d’autre solution pour vous porter que d’aller recoudre mon tablier. Sans lui et la poche nécessaire à vous caler, je ne pourrais transporter que deux d’entre vous, pour revenir sur mes pas chercher la troisième... Un peu plus tard !

    - Nous n’avons jamais été séparés ! s’affolent les pierres... Ne fusse que le temps d’un jet de cailloux. Allez plutôt réparer votre vêtement. Nous vous attendrons ici-même, le plus sagement du monde et sans bouger. Nous mettrons à profit ce temps immobile pour décider de l’endroit où nous mener.

     La Groac’h avisant son tablier décousu, remarque un petit caillou au fond de sa poche...

    - Vous êtes certaine ? interroge-t-elle... Voici une sage décision ! Je ne serai pas longue, je vous assure. Et le petit caillou dans le creux de la main, elle s’en va toute légère et disparaît au regard du forestier qu’elle n’a pas... voulu remarquer ?

     Bien après qu’elle soit hors de vue, le forestier sort de sa cachette. Avec prudence, il s’approche. Il a bien senti quelques diableries dans cet étrange manège. Peut-être ces trois pierres sont-elles les victimes d’une ensorceleuse ? Il s’approche, il tend l’oreille... Il n’entend rien. Il ne perçoit rien de la frivole curiosité qu’expriment intérieurement les trois pierres d’être ainsi visitée.

     

    Bien des sabliers se sont vidés et jamais la vieille n’est revenue. Les trois pierres demeurent là, comme elles ont été abandonnées au beau milieu d’un lieu connu sous le nom de Trébran. Peut-être suffit-il de s’approcher, éprouver de la main, l’une après l’autre, les trois roches... Il faut écouter l’imperceptible récit de leurs voyages nocturnes aux temps lointains, lorsque les pierres dressées s’envolaient au plus profond de la nuit pour aller boire... Boire à la mer.

     

    © Le Vaillant Martial

     


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    C

    La Dame Blanche de Trécesson

    ’Était l’heure des loups. Je faisais étape dans une auberge de Tréhorenteuc, juste aux abords de, jadis, la grande forêt de Brocéliande. Une auberge pour ainsi dire déserte, tant le patron semblait ignorer le vieil homme assis à la table voisine.

    Moi-même, je ne l’avais pas remarqué en m’installant. J’en étais à terminer mon bol de soupe aux lards, lui marmonnait doucement quelques fadaises mêlées au crépitement d’un feu, ronflant dans la grande cheminée. D’un coup, comme s’il s’adressait à un fantôme partageant sa gnôle, il se lança dans un grand monologue confus ...

    Le vieillard semblait ressasser d’anciens souvenirs, ferments de quelques tourments dont il paraissait  encore habité. Je m’amusais intérieurement de la scène ... Nos regards se croisèrent brièvement. Il n’en fallut pas plus au bougre de prendre à partie, et délaisser son indivisible comparse pour une oreille jugée plus attentive.

    - ... Vous êtes prudent mon jeune ami. C’est une sage décision de passer la nuit dans mon auberge. Vous ne serez jamais plus en sécurité qu’auprès de cette aimable flambée.

    Comme je faisais mine de m’étonner, il reprit sans me laisser le temps d’un mot.

    - Vous êtes aux frontières d’un pays chargé d’histoires ... étranges et pour certaines, terribles. Si vous voulez bien, il en est une qui s’est passée à côté d’ici, guère plus d’une lieue. Je me souviens ...

    Il resta songeur un instant, et tandis que je sortais mon tabac, il reprit.

    - Je m’en souviens comme si c’était hier, mon gars. La presque totalité de mes cheveux ont blanchi cette nuit-là, c’est dire. Un soir comme celui-ci, tiens ! Un soir d’octobre.

    Il but son verre de rhum. Je bourrais ma pipe.

    - ... Il ne faisait pas encore trop frais, quoique ce fût l’automne. La lune était pleine, pas besoin de lanterne, un bon soir pour gagner la forêt et relever mes collets. Tout le monde braconne un peu dans le pays ! Faut pas croire.

    J’ai tout de même attendu que les lumières s’éteignent aux fenêtres voisines, j’ai pris ma besace puis j’ai quitté la maison en passant par le potager. Dehors, y’avait pas un bruit. C’était tout calme. Juste l’ombre d’un chat qui a filé sous les buis. J’ai longé les champs jusqu’au ruisseau de la lande de Rohan. Un petit cours d’eau qui serpente à travers la forêt, pour se déverser dans l’étang de Trécesson. C’est là, sur les terres du château que se faisaient les plus belles prises. De beaux lapins bien en chair, quelques lièvres aussi. Alors pensez-donc !... J’y posais souvent mes pièges.

    Suivre le ruisseau était une bonne manière de ne pas s’égarer ... On a beau être enfant du pays, Brocéliande reste Brocéliande. C’est tout plein d’enchantements et de mystères ici. La lisière est comme une frontière, sitôt franchie, on entre dans le domaine du merveilleux. À chaque instant, il faut s’attendre à voir surgir Korrigans et Poulpiquets ... Y’en a même qui disent avoir vu la chasse du roi Arthur avec son attelage de chevaux noirs.

    En arrivant à proximité de l’étang, je peux vous dire que l’endroit était à la hauteur de sa réputation. Je n’avais pas gagné les berges que déjà, des bancs de brume hantaient le sous-bois. Ils s’étiraient en longs filaments, métamorphosaient les troncs et les souches vermoulus  en créatures fantastiques. L’ensemble de la pièce d’eau était couverte d’un fin brouillard diaphane, contrastant avec la rive restée noire comme la nuit. Le château de Trécesson était-là, juste en face, silhouette massive dans la pâle clarté lunaire. Endormi. Ça m’aurait presque foutu la trouille, l’atmosphère qui régnait ce soir-là. À vrai dire, je dois avouer que je n’en menais pas large. Pour me sortir de cette étrange torpeur, j’ai commencé à faire la tournée de mes collets. Y’a des soirs comme ça, on ferait mieux de rester chez soi.

    Je n’avais pas sitôt commencé, j’ai entendu le pas d’un cheval, sur la route là-bas. Un garde-chasse, je m’suis dit !... À tendre l’oreille c’était plutôt une voiture à cheval. Monsieur de Trécesson alors ?... Il était fort tard. C’était pas une heure habituelle, et puis ... l’équipage avançait bien lentement et ne semblait pas se diriger vers le château.


     

    Dame !... J’étais à dix pas en retrait d’un chemin forestier et la voiture venait de mon côté !!! Je la cherchais du regard à travers la lisière ... Je l’aperçus, d’entre la silhouette des arbres. Un attelage noir. Il progressait avec lenteur prenant soin d’éviter, tant bien que mal, les ornières. Il  se découpait sur la nappe de brume baignée de clarté lunaire. Et c’est à ce moment que j’ai eu peur ... J’ai remarqué ses deux lanternes... Elles étaient éteintes ! C’était pas normal. Le cheval tirant le carrosse passait tout proche, à peine à jet de pierre. Je distinguais la forme sombre du cocher, je me suis tapi derrière un tronc moussu. Si j’avais pu me fondre à l’intérieur... J’entendais branler et couiner les essieux... Puis dans un ultime fracas, l’équipage s’est arrêté. Mon sang s’est glacé d’un coup.

    S’installa alors un silence assourdissant. J’entendais ...

     

     

    J’entendais battre mon cœur... J’entendais le sang circuler jusqu’au bout de mes oreilles. Une chouette a hululé, perçant la nuit. J’ai pensé prendre mes jambes à mon cou... Mais je me suis vite ravisé, j’aurais fait un tel foin à courir dans les broussailles  Le Diable est parfois accompagné de chiens terrifiants dont il est dit qu’ils voient loin dans les ténèbres. Alors j’ai saisi la première branche basse pour me hisser aux suivantes. Je m’disais qu’à prendre de la hauteur, ça ne m’éloignerait un temps d’évènements à venir qui ne me paraissaient pas charitables. J’étais en dessous de la vérité.

    D’où j’étais, j’ai tout vu !... J’ai tout vu. Dieu m’pardonne.


     

    Le cocher est descendu ouvrir à deux messieurs. À la faveur de la lune, je les ai devinés masqués. De ces masques grimaçants au long nez. Tricornes et manteaux ne laissaient aucun doute sur leur qualité. Un instant j’ai cru qu’ils ‘armaient de fusils... J’étais terrifié à l’idée qu’ils m’aient vu. Tous trois quittèrent le chemin pour pénétrer le bois et venir vers moi. Ils tenaient en main pelles et pioches. Je pensais alors qu’ils venaient chercher quelque chose. Un trésor !!! À ma crainte se mêlait soudain une vive curiosité. La chose prenait une tournure nouvelle.

    Ils commencèrent à creuser la terre, juste à proximité de mon refuge. Je n’osais bouger, à peine respirer tant ils étaient proches. Ils creusèrent, creusèrent longtemps.

    Je commençais à sentir mes membres s’engourdir, immobile comme je restais. Le trou devenait profond, et de trop belle dimension pour y cacher un trésor, ou extraire un coffre enterré. Et puis d’un coup, je compris ce que creusaient ces hommes à une heure aussi avancée de la nuit. J’ai compris la raison de ce trou allongé, noir et profond. Ils creusaient une tombe.

    L’intérêt grandissant, joint au secret de quelque gain malhonnête, éprouvé précédemment, s’estompèrent au profit d’une profonde angoisse retrouvée. J’en étais là de ma réflexion quand ils cessèrent leur ouvrage morbide. Deux des hommes retournèrent au carrosse. Je m’attendais au  pire. Les voir sortir un corps que j’espérais enveloppé pour m’épargner la vue du spectacle lugubre.

    De la voiture noire, sans aucun ménagement, ils extirpèrent une silhouette blanche... Une jeune fille, parée de belle manière. Il n’y eut pas à douter que ce fut une fiancée prête à être conduite devant l’autel pour s’y marier. Elle semblait ligotée et, sans nul doute bâillonnée, à la façon qu’elle avait de gémir. Un troisième complice, resté auprès d’elle, attendant que le trou soit terminé, sortit à son tour. J’étais paralysé d’effroi. Ces maudits devaient s’opposer à une mésalliance. Ils comptaient supprimer la malheureuse, certainement une paysanne ayant fait tourner la tête d’un jeune nobliau, puis faire disparaître le corps au fond de ce trou glacé. Croyez bien... J’aurais voulu intervenir, mais que pouvais-je faire, seul contre quatre hommes certainement maîtres dans l’art et le maniement de l’épée. Ils l’amenèrent vigoureusement au bord de la fosse. La jeune fille avait beau se débattre, en vain. Malgré l’étoffe sur la bouche, je la devine jeunette. Son visage inondé de larmes. Dans ses cheveux défaits demeurait une couronne de fleurs. À tout instant, je m’attendais à voir ces marauds porter le coup fatal... Je restais pétrifié lorsque l’un deux précipita l’innocente, vivante au fond du trou. Je serrai la mâchoire pour ne pas crier. Comme le temps me parut long. J’entendais les pelletées de terre. Chacune d’elle me faisait l’effet d’un coup de poignard au ventre.

    ... Comme le temps me parut long.

    Sitôt le carrosse éloigné, sitôt qu’il hors de vue, je sautai au sol. Je me jetai sur la terre fraîchement tassée... Je commençais à gratter de mes mains, de mes bras, avec toute l’énergie de mon désespoir.

    J’étais impuissant... Il me fallait de l’aide. Un court instant, je pensai abandonner, rentrer lâchement au village, ne rien révéler de ce que j’avais vu. Mais j’eu peur du souvenir de la dame blanche ... Je craignais qu’elle ne vînt hanter le reste de mes nuits.

    Je pris la décision de courir frapper aux portes du château de Trécesson, tout à côté. Peu importe que l’on m’interrogeât sur les raisons de ma présence à cette heure de la nuit. La bastonnade valait grand mieux qu’à être tourmenté jusqu’à la fin des temps.

    Les domestiques, d‘abord septiques, accoururent, munis de lanternes et de pelles. Ensemble nous nous mîmes à dégager la tombe. J’étais si empressé à la tâche, qu’ils finirent par engager la même hargne désespérée. Monsieur de Trécesson lui-même, vint sur les lieux, s’informer des raisons d’un tel tapage.

    Ce fut à cet instant qu’une main, horriblement crispée, jaillit du sol. Elle était blanche, toute souillée de terre : un lien de cuir brisé pendait à son poignet... Elle cherchait à nous saisir. Il y eut des cris d’effroi tandis que d’autres tombaient à genoux se signant fébrilement, plusieurs fois de suite... La main, le bras retombèrent, inertes. Les plus vaillants d’entre nous se précipitèrent afin de dégager la miraculée. Peut-être n’était-il pas trop tard. J’espérais qu’à la sortir de terre, nous ramenions cette pauvre jeune fille à la vie. L’ayant libérée de son bâillon, elle respirait encore, très faiblement. Monsieur de Trécesson commanda qu’elle fût portée avec précaution au château pour y recevoir des soins. Ce qui fut fait.

    Je suivais un cortège de gens fébriles et tenais à la main un bouquet flétri de terre humide. Les meurtriers, cyniques n’avaient pas manqué de le jeter avec la suppliciée.

    Elle ne survécut pas... J’étais effondré.

    Malgré les recherches, jamais personne ne sut qui était cette jeune femme. Ni même son histoire. Elle était morte sans laisser aucune trace. Monsieur de Trécesson, fort affecté par cette horrible tragédie, fit enterrer la dépouille religieusement, et pour honorer la mémoire de cette belle inconnue, sa couronne et son voile demeurèrent sur l’autel de la Chapelle du château. Mais... Rien n’y fit mon bon... Monsieur... Rien n’y fit. »

    Je restais suspendu aux lèvres de cet homme qui n’était plus que l’ombre de lui-même. Il reprit.

    - Chaque nuit, elle revient. Chaque nuit sur les bords de l’étang de Trécesson, y’a une Dame Blanche qui apparaît. C’est elle, la mariée enterrée vivante... Elle cherche à récupérer son voile, son voile et sa couronne, mais elle ne les retrouvera pas. Ils ont disparu... À l’époque de la révolution. Je suis maudit, pour l’éternité.

    !!! Je ne comprends pas plus.

    - La révolution ? Mais... Cette histoire remonte alors, à plus d’un siècle ? Ce n’est pas possible !...

    - Qu’est-ce qui n’est pas possible, Monsieur ? m’interrogea l’aubergiste, assis auprès du feu sur le point de s’éteindre.

    - Ce n’est pas que je m’ennuie, mais j’aimerais bien coucher, ajouta-il, je commence tôt demain, savez-vous.

    - Monsieur termine son histoire et nous vous laissons, l’assurais-je. Et comme l’aubergiste me regardait, intrigué, il me fit cette réponse à glacer le sang...

    - Mais... De quel Monsieur parlez-vous, Monsieur ? Vous êtes seul !... Seul depuis votre arrivée.

    Et comme je me tournais, incrédule, vers la table voisine, je ne vis rien d’autre que l’ombre noire d’une chaise vide danser sur le mur de l’auberge.

    © Le Vaillant Martial


     


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