• Les Aboyeurs

    Les Aboyeurs

     

    Alertée, une pie s’était envolée du plus vieux des chênes de Brocéliande. La jacasse filait vers l’ouest à tire-d’aile, lorsqu’elle se refléta sous elle le vif éclat du « Miroir aux Fées ». Sa surface si calme, donnait l’illusion d’un morceau de ciel échoué au cœur de la forêt. La pie se laissa chuter et vont se poser sur la basse branche d’un hêtre doré. Il étendait son ombre tiède en bordure de l’étang paisible, un étang d’une grande pureté ...

    D’anciens récits affirmaient qu’un lit bordé de draps frais trempés dans cette eau claire, offrait au dormeur l’assurance de rêves aux vertus divinatoires.

    À quelques pas du hêtre était un pont de bois, en contrebas duquel l’eau vive d’un ruisseau caressait l’abord d’une longue pierre couchée sur le sol. On aurait pu penser qu’elle fut un lavoir naturel. C’est du moins ce qu’avaient considéré ces trois sœurs, trois commères, de celles qui ont la langue bien pendue, elles s’affairaient à battre le linge tandis qu’un jeune freluquet, cousin de celles-ci tendait une corde pour y faire sécher les draps propres.

    Tout à leur ouvrage, souillant l’onde pure de ce miroir d’eau, les commentaires allaient bon train, sur les uns, sur les autres des villages voisins. Et malgré la distance, plus d’une oreille devait siffler, siffler aussi fort que doit le faire le vent d’hiver lorsqu’il s’engouffre sous la porte. Et comme les premiers paniers étaient déposés auprès de l’étendoir, le jeune benêt remarqua la pie, perchée là-haut.

    D’un grand geste, il voulut la chasser... Mais la pie sautillait sur sa branche et l’observait de son œil rond. Alors, l’imbécile lui jeta le premier caillou venu. Un caillou insignifiant, un caillou rond et blanc.


     

    - Va donc au diable, « L’agasse » lance-le « sans cervelle », la fiente qui sort de ton derrière va bien finir par souiller ces draps tout frais !

    L’oiseau jacassa par trois fois avant de s’envoler, sous les aboiements répétés d’un chien, compagnon du garçon, jusqu’alors affairé à renifler le pied des arbres. Ainsi en est-il du destin d’un sac à puces.

    L’affaire aurait pu en rester là.

    Mais nous somme en terre de Brécilien.

     Juste le temps de compter dix heures, sonnées au clocher de Tréhorenteuc... Sur le chemin, là-bas, y’a une femme sans âge qui avançait, elle avançait d’un pas traînant, elle s’appuyait sur son pen-bas, un bâton de marche à tête ferrée. Arrivée au milieu du pont, elle s’arrêta, sembla reprendre son souffle, rajusta le capuchon de son épais manteau. On ne voyait rien de son visage. Mais tandis que l’on devinait son attention portée sur les lavandières et le badin qui les accompagnait, en bas ça gloussait et ça piaillait, ça ricanait de fadaises et autres niaiseries...

     

    - Ohé, mes bonnes gens ! interpella la bonne femme d’une voix nasillarde, z’auriez pas une piécette à me lancer ?... Un morceau de pain pour apaiser les gargouillis de mon ventre. Allons mes braves, un petit geste !... S’il vient du cœur, il peut être réparateur de quelques mauvaises pensées et autre malheureuse intention », ricanait-elle comme elle jetait un regard au grand dadais.

    - Tiens mon garçon, reprit-elle, je crois bien que ce caillou blanc et rond t’appartient, n’est-ce pas ? Et de jeter la pierre au pied du jeune homme interdit.

    - Passe donc ton chemin pouilleuse ! Tu as dû t’égarer. Nous n’avons rien ici pour toi, et quand bien même ! Nous le garderions pour notre chien !!! Rétorqua l’une des trois sœurs.

    - C’est ma foi vraie, lança une autre railleuse, va plutôt promener ton manteau de poussière au vent d’ouest ! Du balai, vieille chouette !

    Et tandis que le grand échalas renvoyait le caillou à la mendiante en poussant des « Hou-Hou » moqueurs, la dernière des lavandières encourageait le chien à chasser l’indésirable. Le cabot excité grognait, remontait le talus tout en aboyant. Il tournait autour de la femme restée impassible, et le chien de gueuler, de sauter sur place, encouragée par ses maîtres en contrebas.

    À peine remarqua-t-on la mendiante dégager doucement un pan de son manteau. Se révéla une main diaphane et délicate, les doigts étaient fins. La paume ouverte s’offrit au chien. Comme s’il obéissait à un ordre silencieux, l’animal cessa ses aboiements. Il s’apaisa. Devenu docile, il vint adresser quelques coups de langue avant de se coucher, asservi aux pieds de la silhouette soudain grandie. D’un geste lent et mesuré, la blanche, cette si jolie main se leva à hauteur du visage, elle dégagea celui-ci du capuchon qui le maintenait dans l’ombre. L’instant d’un souffle... Magique. Le temps resta suspendu. Auprès du lavoir, les autres s’étaient tus, médusés de ce qu’ils découvraient. Une voix lumineuse rompit le silence. L’harmonie d’une langue merveilleuse épousa l’air frais du matin. Pourtant, si le ton était posé, il se fit impérieux :

    Is trua liom da chas,
    Nil acmhaim agam air
    As seo amach...

     

    Tels des pics aiguisés, chacun des mots transperçaient le cœur des pauvres bougres ; Sans qu’ils ne l’eurent jamais entendu parler auparavant, ils perçurent tout de l’étrange langage. Ils comprirent le sens de chaque mot porté à leurs oreilles, et le poids des reproches était à ce point lourd, que leurs pieds s’enfoncèrent dans le sol, ils s’enfoncèrent jusqu’aux chevilles, jusqu’aux mollets... Ils ne purent fuir, condamnés à écouter. Ils s’enfoncèrent jusqu’aux genoux.

    - ... Vous êtes ici en terre magique. Vous êtes dans cette partie du monde qu’affectionnent les fées, mes semblables. Vous devez payer vos égarements. Il semble que vos cœurs sont devenus plus durs, plus froids que la pierre sur laquelle vous étiez affairés. Vous souillez sans aucune attention le seuil de ma maison. Puisqu’il en est ainsi, à compter de ce jour...

     À compter  de ce jour..., m’entendez-vous, pour vous blâmer de tous ces outrages, vous blâmer du manque de respect à l’égard des habitants de cette forêt, auxquels vous jetez si facilement la pierre, pour vous châtier de cette indifférence faite à l’infortune, pour toutes les mauvaises paroles que vos bouches ont crachées aux quatre vents, pour vous punir enfin d’avoir lancé ce chien contre moi, vous serez condamnés.

    Vous serez condamné à aboyer vos peurs et vos tourments. Tel ce chien, à quatre pattes vous tournerez sur vous-mêmes, chaque fois que vous éprouverez le désir de vous asseoir. Vous reniflerez le derrière de quiconque croisera votre chemin, de qui conque viendra vous saluer le matin. Et pour laisser à réfléchir vos descendances respectives, vos rejetons hériteront d’un fardeau comparable dès lors qu’ils s’engageront sur une terre magique occupée par les être merveilleux. Néanmoins le sortilège sera rompu à la condition qu’au cours d’une même journée, l’un d’eux honore pas trois la « Grande Forêt » réparant ainsi chacun des affronts que vous avez commis aujourd’hui.

    Ce n’est pas tant que ces paroles étaient alambiquées, non ... Mais prisonniers de la tourbe à mi-cuisse, la peur avait rendu les quatre misérables, sourds à ce qui venait d’être dit. Ils n’avaient retenus que la sévérité du jugement les concernant, le reste s’était perdu au plus profond des bois.

     

    Il est dit des paroles envolées qu’elles ne peuvent se rattraper, pas même avec le plus fin des filets à papillons.

    Le manteau de la dame du lac tomba lourdement, comme s(il avait glissé des épaules de la fée. Mais... il n’y avait plus personne sur le pont de bois, juste un vêtement poussiéreux au sol, et... une pie à l’œil noir et rond ! La pie s’envola, décrivant un grand cercle au-dessus du « Miroir aux fées », puis elle disparut, loin par-delà les arbres.

     


     

    Les misérables eurent bien du mal à se libérer de la tourbe profonde. Et c’est à quatre pattes qu’ils se carapatèrent de ces rives étranges, suivi du chien, courant derrière eux. Tous aboyaient. Ils braillaient comme s’ils avaient mille diables à leurs trousses. Après qu’ils eurent franchi cette frontière imperceptible, laissant à « rebrousse chemin », le monde magique, les trois femmes et l’homme sentirent en eux renaître le sens de l’équilibre. Le désir de se tenir debout. Cependant, ils continuaient de courir, le regard épouvanté. Ils recouvrirent aussi la parole, mais ces paroles étaient chargées de détresse. Surtout, leur frayeur se renforçait  lorsqu’ils voyaient l’un deux courir droit vers un arbre pour, soudain à quatre pattes en faire le tour et lever la jambe, laissant une tache brune auréolée, qui son jupon, qui son pantalon.

     

    Mais... Le pire était à  venir 

     

    Au village, on vit arriver quatre déments filer droit à l’église. Ils avaient en tête de trouver le recteur. Si la grand-rue était presque déserte, il y avait bien quelques passants affairés. Et le sortilège de se manifester de plus belle, chacun des ensorcelés détournant son chemin pour s’empresser de renifler le derrière des uns, celui des autres. Le tumulte qui s’en suivit fit sortir les curieux sur le seuil des maisons. « Dame ! Pour une fois qu’il se passait quelque chose !!! ». Tous ces curieux, c’étaient autant de nouveaux postérieurs, de sabots, de souliers à flairer.

    Une pissette par ci... Une reniflette par-là. On vociférait, on s’emportait... On se fâchait tout rouge. On ne vient aux mains. Le recteur, un petit homme rond, attiré par les éclats de voix, parut à la fenêtre du presbytère. Il lui fallut de la détermination pour s’interposer, apaiser les esprits. Fallut bien qu’il prit sur lui, le recteur, à s’étonner de ce que ces quatre enragés, malgré sa soutane, lui réservassent le même sort qu’aux autres, lui l’homme d’église.

    Assisté de solides gaillards, parmi ceux  les plus redoutés aux jeux  de luttes bretonnes, on emporta avec vigueur, les fauteurs de trouble jusqu’à une porte dérobée de la sacristie.

    Quelques coups de goupillon trempé d’eau bénite ne pourrait être que salutaire. Même si désormais isolés de la cohue extérieure, les forcenés semblaient avoir retrouvé une attitude plus raisonnable. Certes, il y eut encore un bref instant d’égarement après qu’ils fussent invités à s’asseoir. Chacun fit plusieurs fois le tour de sa chaise avant d’y prendre place, à la manière que font les chiens au moment  du coucher...

    Le calme revenu, ils furent interrogés sur les raisons de cet insolite comportement. En homme avisé, le recteur imaginait bien à l’origine quelques diableries. S’ensuivit la confusion d’un récit entrecoupé de plaintes animales. Les trois sœurs se lamentaient de tant d’infortune. Au terme d’une histoire qu’il jugeait sacrilège, le bon prêtre commença par rejeter avec véhémence, toute existence de fées et autres Dames du Lac. Il sermonna avec sévérité ces ouailles égarées pour tant de crédulité, frénétique, il les signa, par trois fois, y compris lui-même et les costauds demeurés présents, il joua en abondance du goupillon comme s’il voulait exorciser la terre et le ciel. Se ressaisissant enfin, il suggéra une vision plus « chrétienne «  des événements passés. Il faut savoir que cette interprétation est à l’origine de quelques contes populaires, contes fantaisistes à dormir debout : comment ces ignorants n’avaient-ils pas reconnus la Vierge-Marie dans toute sa splendeur, venue réprimander ces mauvaises âmes pour leurs trop nombreux péchés !!!

     


     

    Ainsi fut conservée dans les mémoires, la « Malaventure » de celles qui furent appelées depuis les « Aboyeuses », évinçant avec discrétion toute implication de la gente masculine, irréprochable. Toujours est-il que pour ces quatre-là, la cruelle réalité avait scellé leur destin. Quoi que l’on put faire, le sortilège persista, si bien qu’ils se terrèrent dans leurs chaumières. Si l’on passait au large de celles-ci, des aboiements que percevait le passant, il était bien difficile de savoir s’ils appartenaient aux chiens ou à leur maître.

    Y’en a qui disent que pour chacun de ces malheureux, lorsque le dernier grain de sable fut passé dans le sablier. Karrig An Ankou, l’ouvrier de la mort vint les chercher selon l’usage. Mais à chaque fois pour ces quatre-là, on entendit hurler, hurler à mort, et ce, jusqu’à l’autre bout du pays, et bien au-delà, par-delà le « Miroir aux Fées ». Mais ces hurlements, ce n’étaient pas ceux des chiens, non !... Ce n’était pas ceux des chiens.

     

    Et le temps a passé...

    ... Le temps a passé, la prophétie s’est accomplie.

     

     

    Les Aboyeurs

     

    De génération en génération, les enfants, les petits enfants de leurs enfants subirent la malédiction héritée de ces ancêtres malveillants. Pour ces infortunés héritiers, le terrible fléau s’abattait sur une existence jusqu’alors paisible, dès lors qu’ils passaient la frontière invisible d’une « Terre Magique ». Qu’ils s’en éloignent, le charme était rompu, pour un temps seulement ! Il faut savoir... Il n’est pas de « Terres Magiques » qu’en forêt de Brocéliande. Ils sont nombreux dans les campagnes ces cercles de pierre et autres allées couvertes, hantés par de facétieux lutins nocturnes. Ces croisées de chemins veillées par de sulfureux démons cornus, jusqu’aux abords de modestes chapelles bâties sur d’anciens lieux de cultes oubliés. Une source discrète entourée de narcisses, une lande isolée un menhir couché sur la rive d’un étang, lavoir surnaturel fréquenté par de funèbres lavander noz (les lavandières de nuit).

     

    Autant de lieux à l’approche desquels certains ont appris à leurs dépens l’origine maudite de leur lignée familiale ! De-ci de-là, les bavards et les commères ragotaient à plaisir, qui sur ce malheureux désireux d’étancher sa soif à l’eau claire d’une fontaine... Celle-ci, engagée sur les chemins creux du « Tro Breizh » et d’autre encore, tous emportés de soudaines convulsions, s’ébattre, et aboyer comme de vulgaires chiens. !


     

     

    Un matin de printemps, une jeune fille aux cheveux de feu, errait sur un petit chemin bucolique, de ceux qui vous entraînent à l’orée des bois, bordés de haies, refuge d’oiseaux turbulents et de papillons épars. L’air frais du matin portait des parfums d’ajonc et d’aubépines en fleurs. Des odeurs étranges de terriers obscurs au fond desquels se cachaient des mondes merveilleux régentés par des reines coupeuses de têtes. La jeune fille insouciante, n’avait d’autres pensées que ses adorables préoccupations, le bel âge de croire encore au prince charmant, l’âge de croire aux fées. Si pour le premier, la pauvre naïve déchantait bien vite, le fait de croire aux secondes était, pour elle, de bon augure.

    Sur le chemin de campagne, l’herbe fraîche lui montait au-dessus des mollets. Le bas de sa robe alourdie par la rosée matinale. Le hasard voulu que ses pas la mène à franchir la lisière de Brocéliande. A la fraîcheur du matin, s’ajouta celle de la Grande Forêt. Et comme elle s’aventurait plus en avant, charmée par le chant du coucou, son esprit rêveur fut interpellé par un bruissement répété là au creux d’un bosquet.

     

    Cette manie qu’ont les enfants de se mêler, de ce qui ne les regarde pas ! La jeune fille, un temps immobile, s’approcha à la manière d’une espiègle qu’elle était. Le bruissement avait cessé... Pour reprendre, plus vigoureux. Elle s’accroupit, d’une main prudente, écarta le feuillage... Alors, alors elle tomba nez à nez avec un lapin, la patte prisonnière d’un collet. D’une voix  aussi douce que pouvait l’être ses gestes délicats, elle libéra le pauvre animal. Un instant elle garda la boule de poils tremblante au creux de ses bras, lui proposa un peu de pain qu’elle gardait dans sa poche avant de relâcher la bestiole trop heureuse de se carapater par petits bonds, sous d’épaisses fougères.

    L’affaire aurait pu en rester là... Mais nous sommes en terre de Brécilien.

     

    Les Aboyeurs


     

    Enchantée de cette nouvelle rencontre, la jeune fille enhardie s’aventura plus profondément sur le chemin forestier, elle sautillait, l’humeur légère et le chemin devint sentier, le sentier finit en une étroite sente bordée d’herbes folles... Tout au bout, là-bas, d’entre les arbres, perce la lumière éblouissante d’une vaste clairière. D’étranges reflets irisaient les troncs. Ils glissaient sur l’écorce, remontaient dans la frondaison, jouer avec les feuilles complices... La jeune fille comprit les chatoiements du soleil sur le miroir scintillant d’un étang, un étang caché dans son écrin de verdure. Elle s’approcha à la façon de celle qui ne souhaite pas réveiller celui qui dort, presque sur la pointe des pieds... Surprendre une biche au bord de l’eau, peut-être une fée ! Il y en avait par ici. Elle s’engagea, la main posée sur la rambarde mousse. Ses pas firent craquer le petit pont de bois. Des yeux, elle suivit le vol léger d’une libellule aux couleurs diaprées...

    Alors elle sursauta !  

    Avec peine elle remonta un petit Sur une pierre couchée, léchée par l’onde paisible de l’étang, une vielle femme se tenait debout, courbée sous le poids des années, le menton an appui sur son bâton. Telle une apparition elle restait là, immobile, enchâssée dans son long manteau sombre. Elle paraissait enracinée dans le granit. Son regard fixait celui de la jeune fille.

    - Bonjour, ma mignonne, souffla la vieille. Ne sois pas effrayée, je longeais la rive de ce bel étang en quête de quelques baies pour apaiser ma faim. Je pensais que le nom du lieu me serait favorable, fit-elle en ricanant. La vieille marque un silence. Se retournant de la jeune fille, elle promena son regard sur le plan de l’eau paisible.

    - Connais-tu cet endroit, mon enfant ? Connais-tu son nom ?... « Le Miroir aux fées » !... De vieux récits laissent entendre que six d’entre elles vivent dans un palais, situé là, juste sous la surface. Qui pourrait croire !... Mais toi, fait la vieille transperçant de nouveau le regard innocent, toi, tu crois encore aux fées, n’est-ce pas ?... Je le vois dans tes yeux. C’est bien tu as raison.. Il ne faut pas cesser d’y croire. C’est important pour leurs survies. Sais-tu qu’à chaque fois qu’une personne dit ne plus croire à ces êtres merveilleux, l’une d’entre elles meurt, quelque part dans le monde. Il faut garder un peu de féerie au fond de ton cœur. Allons, fait la vieille, je te laisse à ta rêverie, j’irai bien trouver à grappiller quelques baies un plus loin, conclut-elle en claudiquant.

    Avec peine, elle remonta un petit talus. Hésitante, la jeune fille l’interpella :

    - Si vous souhaitez, je... j’ai au fond de ma poche un morceau de pain, du pain au levain. J’en gardais pour grignoter dans les bois, peut-être distribuer des miettes aux oiseaux... Ce n’est pas grand-chose, mais... prenez si la faim vous tourmente !!!

    La vieille se retourna

    - Je ne veux pas te priver, es-tu certaine ?

    - Assurément, il me reste les miettes pour les oiseaux, répondit-elle souriante, joignant le geste à la parole.

    La jeune fille prononça à peine ces derniers mots que la voici prise d’’une soudaine et violente toux... Comme si elle venait, d’avaler un moucheron ! La vieille se précipita vers elle, et violemment, lui tapa par trois fois dans le dos. Alors la gamine cracha... Elle cracha un mauvais lutin cornu ! Puis un deuxième... La vieille continua de frapper avec force vigueur un troisième semblable aux deux premiers roula sur le sol !!! Tous trois jurèrent comme les pires des charrons avant de s’enfuir dans les profondeurs méconnues de la forêt.

    Ce jour-là prit fin l’enchantement des aboyeurs de la forêt. Les trois fautes étaient effacées par l’attitude d’une jeune fille ignorante de la malédiction issue de ses pitoyables ancêtres.

    Elle ressentait un profond respect de la forêt, sa fantaisie lui faisait croire encore aux fées et surtout, elle était habitée par le souci de l’autre. Ainsi les trois vices exprimés par sa lointaine ascendante, n’avaient plus aucune place en elle.

    © Le Vaillant Martial

     

     


      

     

     

     

     


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  • La bûche d'or


     

    La bûche d’or

    A

    vec la nuit, le froid était venu, plus mordant. Lentement la lune s’extirpe à grand-peine des griffes acérées que tendaient les arbres fantomatiques vers un ciel étoilé dépourvu de nuage. De toute sa pâleur, la belle de nuit révélait une forêt scintillante, blanchie par le gel.

    Au centre d’une petite clairière, dégagée, l’hiver précédent par de rudes bûcherons, trois charbonniers vêtus, gardaient une fouée auprès de laquelle ils tentaient de se réchauffer. La meule de bois couverte de terre se consumait doucement. Une épaisse fumée s’élevait dans l’air glacé. C’était ... Une nuit de Noël et en ce sir si particulier, la coutume voulait que l’on tirât au sort celui qui aurait la charge de veiller la fouée. Prendre garde qu’elle ne s’éteignit. Ses compagnons auraient le privilège exceptionnel  de quitter la forêt pour gagner le village, prendre part à la messe de minuit. Et juste après la sainte-messe, profiter d’un généreux bol de soupe fumant. Ma doue beniguet ! Quelle belle opportunité.

     

    Ce soir le sort voulut que Jaouen, le plus jeune des trois, saisit la courte-paille de ses doigts gourds !

    - Dame ! Pas possible que ‘est qu’il pensa en lui-même, jugeant d’un œil désabusé ce bout de brindille ridicule.

     

    Le cœur gros Jaouen suivit du regard la lueur vacillante des deux hommes avant qu’elle ne disparaisse, mangée par l’épaisseur du sous-bois et bientôt il n’y eut plus que d’épars craquements secs, estompés de loin en loin ... Puis plus rien. Juste le silence de la nuit. Le jeune charbonnier restait seul avec l’hiver, isolé du monde, seul face à sa fouée.

     

    Au début, il s’affairait vaguement, tournait autour de la meule, mais sans vent ni risque de pluie, il se trouva vite désœuvré. Il restait là, ballot, les mains au fond des poches. Il poussa la chansonnette, fit résonner sa guimbarde, mais le métal lui mordait les lèvres, et le cœur n’y était pas. Il fit les cent pas, puis finit pas s’asseoir au plus près qu’il pût de la meule fumante à se frotter ses mains noircies.

    Jaouen s’abandonna à ses pensées. Les minutes semblaient des heures. En tailleur, les bras croisés recroquevillés sur lui-même, les pensées devinrent des songes.

    Le songe des rêves.

    Et dans la nuit alentour, la forêt glacée scintillait à la lumière spectrale de l’astre mort.

     

    Le Jeune charbonnier se réveilla piqué par le gel, son vêtement recouvert d’une pellicule de neige. Autour de lui, tout était blanc, et la fouée ... La fouée ne fumait plus. Il se redressa vivement pour s’ébrouer, tapant des pieds tant ils étaient engourdis. Jaouen se dé désolait de pareille bêtise. Il pestait, s’attribuait tous les noms d’oiseaux, se lamentait sur son misérable sort ... Lorsqu’il avisa au-dessus des arbres, là-bas, dans la nuit, une lueur rougeâtre et quelques flammes qui s’élevaient à une hauteur prodigieuse. Il pensa que d’autres charbonniers, dont il ignorait la présence avaient allumé une belle flambée pour se protéger des tourments de la neige. Jaouen tout heureux de ce providentiel voisinage quitta d’un preste pas sa clairière en direction d’où brûlait le feu. Il pourrait s’y réchauffer un temps et demander quelques tisons ardents pour relancer sa fouée.

    La bûche d'or

     

    S’il ne fut pas bien difficile de s’orienter, le cheminement au cœur de la forêt était ardu. Il fallait composer avec les fossés, taillis et ravines. Il fallait composer avec la neige sur le sol gelé. Jaouen se perdit en détours. C’est alors, c’est alors qu’au sortir d’’une coulée d’entre les arbres, il aperçut au-devant de lui les flammes généreuses d’un large foyer situé au beau milieu d’une clairière ... Enfin !

    À cet instant minuit sonnait.

     

    Il reconnut le clocher lointain des forges de Paimpont. Le jeune imprudent se trouvait au bord de la Crezée de Trécilien, un lieu étrange dont la légende affirmait que s’y rassemblaient les divinités de la forêt pour célébrer certains rites oubliés du monde des hommes.

     

    C’est pas qu’il était poltron, Jaouen, pas plus que superstitieux, pourtant il sentit germer un brin d’inquiétude, Peut-être valais-il mieux rebrousser chemin que de tenter ....le Diable. Mais il avait froid, et sa fouée était éteinte ! Dans ces conditions, il devait rester courageux ! Non ! Il ne fallait prêter aucune attention aux calembredaines de bonne femme à la langue trop pendue ! Il décida de s’avancer plus en avant, aller juger par lui-même. Dame ! Il était de la famille des charbonniers, un gars des bois, il était ici chez lui.

    Et si inquiétantes qu’elles furent, les silhouettes noires et crochues des arbres n’allaient pas le faire changer d’avis ...

    Même à sembler se mouvoir d’une lenteur extrême, telle cette branche ... Et cette autre se lever, se dresser, se tendre pour saisir Jaouen le charbonnier, soudain saisi d’épouvante. Car chacun des troncs semblaient se dédoubler et des êtres difformes s’en détacher, s’extraire de l’écorce.

     

    Quelqu’un lui prit la main, alors il vit dans la lueur rougissant du brasier  un long, un joli visage auréolé d’une chevelure auburn et baissant le regard. Jaouen découvrit que le froid de l’hiver ne semblait en rien attendre la charmante créature. Son autre main fut saisie à son tour et ces ombres inquiétantes, qu’il craignait l’instant d’avant, se révélèrent comme autant de nymphes de la forêt. Dans ce qui ressembla à une farandole silencieuse, les êtres merveilleux entraînèrent le jeune humain vers la clairière magique de Trécilien. Leurs pas étaient légers dans la neige poudreuse. Pas un mot s’échappait, juste des rires des petits rires aussi légers que la course folle de la farandole.

     

    Emporté par cette course irréelle, toutes ses peurs s’évanouir par enchantement, et sans appréhension, il jaillit hors de la lisière tel un jeune faune bondissant parmi les nymphes. Le brasier était immense, dressé dans la nuit. Les brindilles qui s’en échappaient, dansaient au ciel avec les étoiles revenues. Une douce chaleur inondait la Crezée au point que de neige il n’y avait point. Tout autour de ce grand feu gesticulaient-en des gigues facétieuses, elfes et lutins des bois, aux sons de grelots joyeux. D’ordinaires adversaires, les parisettes coiffées des quatre saisons tournoyaient au bras de Tourmentines échevelées et Robien Goodfellow, ce coquin d’outre-manche, le petit cornu à queue de chèvre, faisait résonner sa cornemuse loin dans la profondeur des bois. Et les sylvains, faunes et nymphes, tous les esprits de la forêt étaient présents pour célébrer le bel hiver, car les êtres de la forêt aimaient à célébrer chaque saison recommencée. Et là parmi cette fabuleuse assemblée des autres mondes, à l’orée du grand feu se chauffait le maître de cérémonie, le dieu des chênes.

     

    Le dieu des chênes fut bien étonné à la vue d’un être humain. Cependant, s’il s’en étonnait, il fut rassuré au constat que ce dernier ne portait aucune hache à son côté. On imagine aisément combien un bûcheron n’avait pas sa place dans le cœur des arbres.

     

    Le dieu des chênes fit venir à lui cet énergumène bien audacieux. Il voulait s’enquérir des raisons d’une présence inopportune. Jaouen le charbonnier se livra sans faire de mystère, sans même minimiser sa responsabilité ... Et si par générosité, d’un ou deux tisons ardents il pouvait bénéficier ...

     

    - Prends ce fer et pique dans le feu. Emporte avec toi ce dont tu as besoin et n’y reviens pas. Fais en bon usage, répondit gravement le dieu des chênes.

     

    Ainsi fut fait, il emporta deux tisons bien rougis.

     

    Jaouen s’en retourna à sa clairière avec le sentiment d’avoir poussé la porte d’une rêverie oubliée par quelque promeneur assoupi l’été passé. Tout et si étrange au cœur de Brécilien.

    Les tisons ravivèrent très vite le feu et au matin, lorsque les compagnons de Jaouen pénétrèrent la clairière, tous deux affichaient un sourire satisfait au vu de la fouée fumante tout autant que du plaisir d’avoir passé la Noël parmi les leurs. Lorsqu’ils échangèrent quelques nouvelles, Jaouen se garda bien d’évoquer son incroyable aventure.

    La bûche d'or

    Le surlendemain, après que les trois charbonniers eurent étouffé leur fouée pour en extraire me charbon de bois, les deux compères de Jaouen s’affairaient à la mise en sac du combustible destiné aux forges. Jaouen quant à lui étalait les cendres l’esprit encore habité par les évènements de la veille dont il n’était plus tout à fait certain de les avoir vécus.

    Soudain au centre du cercle encore fumant, in vif éclat le rira de sa réflexion. Il s’agenouilla. Du revers de la main, il dégagea ....

    Oooh ! Était-ce possible ? Là-bas deux autres étaient occupés à charger les sacs d’une charrette à bras tout en échangeant quelques plaisanteries grivoises. Ils ne prêtaient aucune attention à Jaouen qui porta de nouveau un regard ébahi sur sa découverte. Bouche bée ! Il n’en croyait pas ses yeux !

     

    Mais pourtant ... Si c’était bien deux pépites. Deux énormes pépites d’or ! Et pas des petites, des grosses ! Grosse comme le poing fermé de Mathurin ... La brute locale de la lutte Bretonne. Dame Gast,  C’est dire !!! Peut-être en y avait-il d’autres ? Fiévreusement, il remua la cendre en vain. Alors d’un coup, il comprit. Ça ne servait à rien de chercher plus, il n’y aurait que deux pépites pas une de plus. L’air de rien, il jeta un rapide coup d’œil vers ses compagnons.

    Ni vi, ni connu, Jaouen glissa son secret au fond de sa poche en prenant soin de mettre par-dessus son mouchoir et sa discrétion.

     

    La bûche d'or


     

    - Dis-nous, Jaouen, t’as bien une tête de simplet à sourire bêtement de la sorte depuis le matin se moquaient ses deux aînés.

    - Vas-tu donc pas cesser, hein ? Quel benêt tu fais ! On dirait un qui a marché sur l’herbe d’oubli.

     

    Mais Jaouen se moqua bien de ses fanfaronnades de se ses compères. Il n’était plus vraiment là. Il était loin. Jaouen loin dans ses pensées. IL ne connaissait pas grand-chose au monde, c’est vrai, pourtant, il savait bien qu’on ne trouvait pas de pépites en terre de Brécilien. Ces fabuleuses pépites, elles avaient à voir avec sa rencontre merveilleuse. C’était à ne pas en douter. Il avait ramené bien plus que de simples tisons ardents. Le dieu des chênes lui avait fait don de deux tisons magiques. Et chacun avait produit une pépite. S’il avait su, Jaouen, il en aurait pris trois ou quatre. Quatre ou cinq, une dizaine ! Des brassés de tisons ardents.

    La bûche d'or 

    Il était loin dans ses pensées Jaouen, il était encore plus loin dans ses projets. Il ne se voyait plus charbonnier. Plus du tout. Il se voyait dans une belle demeure. Maître d’un manoir tiens ? Un manoir avec des cheminées dans chacune des pièces. Et chaque soir, il tirerait à la courte paille, avec lui-même pour savoir qui de lui ou de lui aurait le plaisir de surveiller une belle flambée dans l’âtre, tout à déguster de bons vins et savourer quelques volailles rôties qu’il aurait chassées sur ses terres. Car il irait chasser à cheval dans le matin brumeux, accompagné de ses chiens ...

     

    - Oh Jaouen !!! T’es où donc Jaouen, T’es vraiment un drôle ce jour. Quoi qu’t’as bu, dis mon gars, Jaouen, t’es avec nous ?

     

    Non, il n’était plus avec Jaouen. Il était parti. Il les avait laissés là. Il n’avait donné aucune explication. Jaouen était parti sans se retourner sur son passé. Il a pris la route de Paris loin vers l’Est. Il est allé vendre ses deux pépites  d’or. Pour ne courir aucun risque, le malin avait pris soin de bien les noircir avant de les dissimuler dans un sac de charbon de bois qu’il portait par-dessus son épaule. Jaouen reçut beaucoup d’argent en échange de ces deux pépites. L’argent lui suffit pour acquérir un manoir et quelques terres qui allaient avec. Et dans le grand salon aux tentures épaisses, chaque soir, Jaouen profitait à volonté de bonnes flambées laissant courir son regard sur  les poutres ornées de peintures délicates. Il aimait à regarder mourir le feu, en songeant à cette vie misérable de charbonnier, bienheureux de s’en être affranchi.

     

    Ces instants d’oisiveté alternaient avec de longues chevauchées dans les prés et les bosquets alentour. Il finit pas sombrer dans une paresse insouciante.

    La bûche d'or

     

    C’était l’avant-veille de Noël, Jaouen avait couru la campagne tout le jour, il rentrait au petit trot, traversant un bois. Devant lui, la forêt nue semblait se voiler de brume. A l’instant de fendre les première nappes, Jaouen sentit une diffuse odeur de brûlé. Ce n’était pas de la brume. De la fumée. Il y avait un feu. Son passé ressurgit, il pensa  à la proximité des charbonniers ; La nappe était trop vaste, trop épaisse, elle gagnait l’ensemble des sous-bois. Un feu de broussailles peut-être ? Les yeux lui piquaient et son cheval manifestait une évidente nervosité. Jaouen gagna la lisière au plus vite et il comprit.

    Au loin, une épaisse colonne noire de fumée montait du manoir en flammes. La bâtisse brûla toute la nuit. Au matin, il n’y avait plus rien. Rien que des cendres fumantes. Jaouen était désespéré. Il était revenu à son point de départ, si ce n’est que le cercle de cendres était plus vaste.

    Et comme il fouillait sans conviction, cette étendue de cendres en quête de quelque objet sauvé du brasier. Il songea à regret au plaisir ressenti u nan plus tôt, à la vue des pépites découvertes dans cette même poussière du passé qu’il piétinait. UN an ! Un an tout juste ce soir !!! Et pourquoi la Crezée de Trécilien ne serait pas, cette année encore, leu de célébration du bel hiver !!! Jaouen n’avait plus d’autre bien que son cheval. Il monta en selle, se mit en route pour le pays mystérieux de Brécilien.

     

    Ils traversèrent la campagne du pays Gallo, franchirent vallons et collines. Ils avaient pour compagnons le soleil rasant d’hiver et des airs de violons évoquant quelques balades éperdues au cœur des landes grises.  Aux portes de Brocéliande, malgré la fraicheur du soir, le cheval écumait, son cavalier était fourbu.

     

    Joyeux le cocher des forges de Paimpont chantait l’Angélus. Jaouen abandonna son cheval pour continuer à pied. Après avoir emprunté au garçon d’écurie une lanterne, un seau de fer et quelques vêtements élimés, il salit ses mains à la manière de charbonniers. Ceci fait, il tourna le dos à l’étang des Forges et s’enfonça dans la forêt longeant le ruisseau de Trécilien.

     

    L’air du soir embaumait les arbres mouillés. La petite lanterne convenait fort bien à cette nuit de Noël. De son pas régulier, Jaouen brassait l’épais tapis de feuilles mortes. Parfois son pied butait, râpait sur d’invisibles racines, un gros caillou mouillé. Il suivait le chant discret du ruisseau pensant l’avoir perdu ... Pour le retrouver  plus loin grâce au son clair d’une courte cascade. Il erra un temps infini en quête d’une lueur, l’éclair d’un brasier. Il s’arrêtait souvent, l’oreille tendue avec l’espoir de quelques chants diffus, de musiques étranges ...

    Mais il n’y avait rien à entendre. Rien d’autre que les bruits de la nuit, si familiers aux charbonniers. Rien de plus que l’impact clairsemé des larmes de pluie suspendues aux arbres tombant au sol.

    Au cœur de cette incertaine veillée de Noël, une église  lointaine invitait à la messe de minuit.

    La bûche d'or


           Pour qui cherche le merveilleux, se perdre en Brécilien, c’est trouver son chemin. Et comment mieux  se perdre qu’à voir surgir un grand cerf monté par un elfe légère, agrippée à ses bois ... Et l’improbable équipage de disparaître dans les taillis suivi d’un lièvre portant sur son dos un individu étrange, pipe au bec, coiffé d’un haut de forme à grelots.

    - Dépêchons-nous ! Dépêchons-nous ! rouspétait ce dernier, les réjouissances auront débuté sans nous.

     

    En trois bonds tous disparurent dans une même direction. Jaouen n’eut pas le temps de s’étonner. Il s’empressa de les suivre guidé par les bruissements qu’il percevait encore et au chant clair du grelot. Bientôt, il perçut des notes de  musique. Des notes lumineuses. Elles venaient à lui, errant dans l’air du soir. Elles flottaient dispersées. Elles étaient cent. Elles étaient mille à virevolter comme autant de lucioles dorées dans la ramure invisible des arbres. Et plus Jaouen approchait, plus les notes suspendues illuminaient la nuit. Il marchait au cœur de mélodies légères et les sylphes et les nymphes marchaient dans ses pas. Il entra dans la clairière comme dans un rêve retrouvé. Au centre, un  brasier s’élevait en une large colonne de feu. Des flammes de toutes les couleurs jaillissaient et les rondes des danseurs évoquaient un théâtre d’ombres révélant les silhouettes de créatures fantastiques.

     

    Son chapeau malmené entre les mains. Jaouen s’avança non sans crainte. Il fut tout de suite emporté dans une farandole, puis par une autre. Personne ne paraissait tenir compte de sa condition d’humain. Il passait de main en main. On lui saisissait le bras. Tournicoter dans un sens ... Virer de l’autre.

     

    La bûche d'or


      Les gigues endiablées se succédaient sans que Jaouen ne puisse s’en extraire. Il était pareil à l’imprudent tombé dans la mer du haut des falaises, prisonnier de tourbillons d’eaux écumantes, balayé sans fin par des vagues déferlante sur la côte. Lui, Jaouen, n’allait pas se noyer, juste mourir d’épuisement. Combien de malheureux avaient ainsi péri de s’être aventuré en terre magique, condamnés à danser jusqu’au chant du coq noir. Au coq gris disparaissait la folle compagnie, au chant clair du coq blanc, le téméraire gisait sans vie.

    Jaouen chancelait, ses jambes fléchissaient ... Il y eut soudain une grande clameur.

     

    Le Dieu des chênes venait de paraître. Majestueux. L’être de bois vint prendre place face au foyer. Et comme il esquissait le geste de s’asseoir, sur un trône invisible, de son corps d’écorce sèche grandirent branches et racines allant s’ancrer dans le sol formant ainsi un trône végétal digne d’un roi. L’énorme tête noueuse toisa l’assemblée féerique et malgré une absence apparente d’yeux elle exprimait une grande satisfaction du bon déroulement des festivités. La clameur redoubla d’intensité avant de retomber d’un coup. Le Dieu des chênes venait de remarquer la présence de Jaouen il le fit venir à lui.

    - Encore toi, donc !

     

    Le souffle court, Jaouen balbutiait. Les pieds en dedans, le regard baissé, il se montrait confus de cette nouvelle intrusion, justifiant à nouveau sa présence inopportune par un manque d’attention à l’égard de sa fouée. Cette nuit encore, le mauvais sort l’avait désigné pour veiller la meule de bois. Cette nuit encore, il s’était endormi ... Au réveil, la meule ne fumait plus. Si par bonté, il avait pu profiter de quelques tisons ardents ... Sept ou huit ... Peut-être une dizaine. Le temps était si humide.

     

    - Une douzaine de bonnes braises ne seraient pas de trop ? Le feu aurait ainsi toutes ses chances de reprendre au plus vite ? Sans vouloir abuser. J’ai avec moi un baquet de fer d’une bonne contenance.

    - Ainsi, donc ta fouée s’est à nouveau éteinte. Tu fais un piètre charbonnier ... Et bien soit, pique dans le feu charbonnier, Pique dans le feu et tire les bûches que tu veux ...

     

    Déjà, Jaouen avait en main, un tisonnier qu’il planta vivement dans le rondin le plus proche. Et le Dieu des chênes d’ajouter comme une sentence ....

    - Nous verrons si tu dis vrai ?

     

    La bûche d'or



     

    Jaouen crut vaciller ... Il se ressaisit et sortit un premier tison du feu. Il jeta celui-ci dans son baquet de fer puis en tira un second rejoignant le premier. Lorsqu’il pique le troisième ... Lorsqu’il piqua le troisième ..., il tenta vainement de le ramener à lui ... Rien n’y faisait ! Jaouen s’arc-boutait, tirant de toutes ses forces tant qu’il pouvait ! Par quelques mauvais sorts la pièce rougeoyante ne bougeait plus. La chaleur du foyer devenait insupportable. Elle lui chauffait la face, le brûlait au point qu’il voulut lâcher le pique, fiché dans la bûche incandescente, mais ses mains, ses deux mains semblaient rivées au tisonnier ! Des flammes commençaient à lécher le métal  chauffé ... Autour du brasier, l’ensemble des peuples de la forêt  dansait, sautait en de larges cercles, emporté par la folle musique où se mêlaient trompes et cornes, lyres et bombardes, violes et balafons  et personne n’entendit Jaouen, tant la clameur festive était grande.

     

    Au matin une brume diaphane couvrait la Crezée de Trécélien. En son cercle subsidiait un cercle de cendres fumantes. Un peu à l’écart, dans une herbe mille fois foulée, un vieux seau versait sur le côté. Son contenu, quelques morceaux de bois, finissaient de s’y consumer.

     

    Une légende rapporte qu’à cet endroit, un chêne a poussé. Il a grandi, il s’est épanoui, au milieu de la Crezée de Trécélien.

     

    La vérité est tout autre. Y’en a qui disent avoir vu au plus profond d la forêt, une bien étrange silhouette. Elle hante depuis des siècles les sous-bois de Brocéliande.

     

    Certains évoquent une créature longue effilée, pareille à un homme, si ce n’est sa peau pareille à l’écorce des arbres, noueuse, crevassée. Ses bras et ses cheveux évoqueraient de longues branches tortueuses. Cet être mystérieux rôde erre et se lamente doucement. Si on ne le voit pas, on peut l’entendre, on peut l’entendre au son creux d’un baquet de fer qu’il traîne avec lui. Chaque fois qu’il heurte une racine, un  rocher le bruit se propage et résonne bien loin dans la forêt.

     © Le Vaillant Martial

     


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  • Rêveries en Brocéliande


     

    D

    élicatement posé sur une fleur de compagnon rouge à la corolle grande ouverte, un papillon, ailes déployées, paraissait prendre un bain de soleil. Il déroula sa trompe pour sucer un peu de nectar avant de s’envoler et atterrir à nouveau. Le sol lui sembla bien plus singulier que celui qu’il connaissait en ce sous-bois. L’odeur  était tout aussi particulière. Le papillon inspecta la matière sur laquelle il s’était posé, faisant prudemment bouger ses pattes.

    Comment aurait-il pu deviner qu’il s’était sur  ... un nez. L’appendice nasal ainsi décoré d’une jolie paire d’ailes appartenait à une petite fille allongée sous un vieux chêne, endormie. Dérangée dans sa sieste par un chatouillis du lépidoptère, elle esquissa un geste vers son visage. Le papillon réagit instinctivement à l’ombre projetée pour se replacer aussitôt la menace écartée sur l’objet de sa curiosité. Se glissant maintenant au niveau des narines, il provoqua l’inévitable éternuement qui acheva d’veiller la demoiselle.

    C’était une petite fille de quatre ou cinq ans. Une brunette aux yeux noisette, légèrement bridés, ornant un visage doux, rond aux pommettes relevées et sur lesquelles on devinait les traces de larmes qui les avaient inondées quelques heures plus tôt ...

    Elle s’appelait Nimuë. Elle avait accompagné=é ses parents au château de Comper, en Bretagne pour une exposition d’œuvres fantastiques. La journée s’était clôturée par une balade en forêt. Elle s'était tenue un instant au pied d’un arbre d’or et s’était imaginée dans une forêt enchantée, où les troncs dorés étaient surmontés de feuillages multicolores, où les oiseaux chantaient l’hymne des fées ... Elle s’était perdue dans ses pensées, en ces terres magiques qui l’emmenaient loin, très loin, transformant la réalité d’un monde d’adultes pour se rapprocher de sa propre conception de l’univers, rempli de créature ailées de diadèmes  et de trésors oubliés. Dans ses jeux, un maigre bâton de bois mort devenait la plus belle des épées et le poney dans la prairie, la dernière des licornes. Sans oublier son chien dragon, ses poules-dinosaures et le Royaume Perdu au fond de son jardin ...


     

    Dans la clairière baignée des derniers rayons du soleil, le papillon a disparu. C’est à présent un tout autre animal qui se tient à quelques pas de la petite fille. Revenue de ses souvenirs, Nimuë observe, bouche ouverte, une biche qui lui rend un regard profond, brillant et noir. Le cervidé avance tête baissée au travers du champ de fleurs bleues. L’une après l’autre, ses pattes semblent glisser sans bruit jusqu’à ce que l’animal ne soit plus qu’à quelques centimètres de la petite égarée. Nimuë n’ose bouger. C’est la première fois qu’elle voit une biche d‘aussi près. Le cervidé s’approche encore, la renifle et blottit son museau dans le creux de son bras.

    La fille et la biche demeure ainsi un instant avant  qu’une main potelée ne se pose sur la fourrure douce, soyeuse et se mette à la caresser. La forêt se tait. Nul chant d’oiseau, nul vol d’insecte ne viennent troubler cet adorable tableau. La lumière se fait cristalline et l’espace de quelques secondes, les fleurs d’azur se couvrent de scintillement. Une pause hors du temps comme si la forêt toute entière avait retenu sa respiration avant que les feuillages ne se remettent à bouger. La biche s’écarte, exécute un léger bond et se retourne vers Nimuë. La petite fille effectue quelques pas dans la direction de l’animal. Ainsi, un jeu de poursuite s’installe. De bond en bond, de pas en pas, les deux êtres quittent le bosquet de bouleaux au tapis bleuté pour s’enfoncer plus avant sous les ramures des chênes et des hêtres. Le long d’un chemin invisible connu de la biche elle seule. Nimuë pénètre les secrets de Brocéliande.

     


        Ainsi, Nimuë, pendant toute la promenade, modifiait à son gré un coin de paysage, un amas de fougère ou l’ombre d’un arbre racorni en château, chevaliers et dragon ... Tout occupé à ses plaisirs imaginaires, la petite fille s’était soustraite l’espace d’une seconde à la vigilance de ses parents, eux aussi distraits par la beauté de la forêt de Paimpont que les troubadours nomment encore Brocéliande. Cette petite seconde avait suffi pour séparer leurs chemins. Obnubilée par ses rêves, elle se mit à courir à la poursuite d’'êtres de songes. Le temps que sa mère réalise son absence, il était trop tard.

    D’abord, les parents s’étaient mis à regarder partout, élevant la voix au fur et à mesure que l’angoisse augmentait. Enfin, ils crièrent, hurlèrent, le nom de leur fille, mais la petite Nimuë était déjà très loin, très loin de l’endroit où ils tenaient. De son côté, Nimuë entendait bien leurs cris, mais pour elle ceux-ci n’étaient que de légers murmures. Les voix dans les bois s’étouffent au fur et à mesure qu’ils traversent les buissons, les feuillages, les herbes ... Surtout, elle ne pouvait deviner d’où provenait l’appel de ses parents. Là aussi, la forêt se jouait des sons pour vous désorienter. Plus elle entendait l’écho des cris, plus elle prenait la mauvaise direction. Comble de son malheur, ses parents avaient maintenant rebroussé chemin. Ils espéraient que leur fille s’était souvenue de l’arbre d’or au pied duquel ils s’étaient arrêtés quelque temps plus tôt.

    Perdue, affamée, Nimuë fit ce que tous les enfants de son âge font en de pareils cas. Elle se mit à sangloter, pleurer. Une heure passa encore avant que la petite, fatiguée de cette longue journée et de ses gémissements, s’endormit au pied d’un vieux chêne majestueux, tordant ses bras puissants vers le ciel. Nimuë l’avait observé quelques minutes, couchée entre deux racines. Elle lui avait trouvé un air apaisant, une sagesse ancienne – était-ce de la magie ? – ce qui avait achevé de la calmer. Ses paupières s’étaient fermées sur un sommeil d’épuisement ... Les muscles de son  visage se détendirent, sa respiration se fit longue et régulière. On devinait maintenant que la petite fille avait trouvé le réconfort en ses songes ....  

     Entrouvrant les yeux, Nimuë suit de son regard encore engourdi le vol irrégulier de l’insecte coloré. Ses lèvres se soulèvent lentement en un léger sourire. Elle observe un moment, comme figée le bal aérien du paillon virevoltant.

    Nimuë a maintenant le bras tendu, paume ouverte. Le lépidoptère s’approche, se pose. Puis au bout de quelques secondes, il repart dans les airs, tournoie un moment et se dirige vers une futaie de bouleaux. Nimuë se lève à son tour et accompagne l’insecte au milieu de ces colonnes blanches, son regard attaché aux mouvements fluides du papillon, l’esprit aimanté à ses ailes colorées. Derrière me bosquet un nouveau spectacle l’attend. Un parterre de fleurs composées de milliers de clochettes bleues. Un flux de lumière solaire vient casser les pétales d’azur tandis qu’une bise légère les fait se mouvoir simultanément. La petite fille croit entendre une musique, de légers tintements rassemblés en des accords merveilleux. Elle se souvient de ses premiers jours sur terre, à cette berceuse que le mobile placé au-dessus de son berceau entonnait chaque soir. Lui vient à l’esprit l’image d’ailes, de papillons. Tiens, oui, c’étaient des papillons se souvient-elle, mais au-delà de la musique, de ces images, il y avait une voix, si douce ... si douce ...


     

    Dans la clairière baignée des derniers rayons du soleil, le papillon a disparu. C’est à présent un tout autre animal qui se tient à quelques pas de la petite fille. Revenue de ses souvenirs, Nimuë observe, bouche ouverte, une biche qui lui rend un regard profond, brillant et noir. Le cervidé avance tête baissée au travers du champ de fleurs bleues. L’une après l’autre, ses pattes semblent glisser sans bruit jusqu’à ce que l’animal ne soit plus qu’à quelques centimètres de la petite égarée. Nimuë n’ose bouger. C’est la première fois qu’elle voit une biche d‘aussi près. Le cervidé s’approche encore, la renifle et blottit son museau dans le creux de son bras.

    La fille et la biche demeure ainsi un instant avant  qu’une main potelée ne se pose sur la fourrure douce, soyeuse et se mette à la caresser. La forêt se tait. Nul chant d’oiseau, nul vol d’insecte ne viennent troubler cet adorable tableau. La lumière se fait cristalline et l’espace de quelques secondes, les fleurs d’azur se couvrent de scintillement. Une pause hors du temps comme si la forêt toute entière avait retenu sa respiration avant que les feuillages ne se remettent à bouger. La biche s’écarte, exécute un léger bond et se retourne vers Nimuë. La petite fille effectue quelques pas dans la direction de l’animal. Ainsi, un jeu de poursuite s’installe. De bond en bond, de pas en pas, les deux êtres quittent le bosquet de bouleaux au tapis bleuté pour s’enfoncer plus avant sous les ramures des chênes et des hêtres. Le long d’u chemin invisible connu de la biche elle seule. Nimuë pénètre les secrets de Brocéliande.


    Les pas de Nimuë se sont hésitants lorsqu’ils passent à travers l’écorce éclatée d’un arbre mort et sur lequel lianes, mousses et lichens se sont accrochés : on aurait dit une porte grossièrement taillée, une embrasure improvisée osée là, en pleine forêt.

    De ses mains menues, Nimuë cherche la prise pour passer l’obstacle végétal. De l’autre côté  un décor sombre l’accueille. Fort heureusement le regard doux de la biche, sa présence à ses côtés, rassurent la fillette et c’est ensemble qu’elles s’enfoncent sous les pins posant sabots et pieds sur le chemin d’aiguilles sèches. IL ne leur faut que quelques minutes pour venir à bout de ce passage désolant où seuls les troncs droits dominent et où les branches touffues cachent le ciel.

    La biche l’attend devant un tas de grosses pierres. Nimuë comprend qu’elle  l’invite à grimper. Une fois de l’autre côté, elle appelle l’animal, s’inquiète de ne pas le voir venir. Elle grimpe derechef sur un des rochers, mais du côté obscure de la forêt, nulle trace de la biche.

    Devant cette absence, Nimuë s’effondre. Le chagrin la submerge et les larmes coulent trouvant une fois de plus le chemin de ses petites joues rondes avant de tomber sur la pierre. A force et à mesure que la fillette pleure, les larmes se rassemblent en un maigre filet qui serpente maintenant sur le sol comme un cours d’eau qui affleure aux pieds des roches


        C’est un ruisseau large de deux mètres environs. On y voit une eau clair jaillissante entre de gros galets et des branches échouées ici et là. Le flot s’obstine à vouloir passer les barrages empierrés et de courtes vaguelettes claquent sur la roche. Les quelques gouttelettes ainsi projetées, retombent dans l’eau en un tintement de clochette qui se mêle à la musique de l’onde vagabonde. Et c’est dans ce doux vacarme que se perdent les sanglots de Nimuë, dans cette onde forestière que son regard embué de larmes se noie  ...  Soudain une ombre passe. La voici qui repasse et passe encore. Secouée de ces derniers reniflements, Nimuë est une fois de plus intriguée. Quelle est donc cette chose fugace qui file à toute allure sans qu’elle puisse y accrocher son regard ? Les ultimes sanglots disparus, la cause de son étonnement se pose sur un petit rocher de l’autre côté du ruisseau.

     

     

     

     

      C’est un oiseau. La petite fille est charmée par cette apparition. Elle ne peut se détacher de ces superbes couleurs. Un dos bien bleu, un ventre de feu où le roux domine le blanc, une blancheur que l’on retrouve bien plus présente au niveau du cou. De son œil noir et pétillant l’animal fixe Nimuë. Puis d’un coup d’aile il s’envole, monte vers le ciel et effectue un piqué droit sur elle, avant de se retourner vers la rivière et de se poser sur une pierre blanche que Nimuë n’avait pas remarquée. Le voilà maintenant qui recommence. Il s’envole, revient, et comme par enchantement, lorsqu’il se pose apparait une nouvelle pierre blanche.

    En quelques allers-retours, le petit être a maintenant tracé un chemin au milieu. Nimuë se lève, essuie d’un revers de manche son visage mouillé  et pose un pied sur le première blanche, puis l’autre sur la deuxième. Ainsi de suite jusqu’à traverser l’onde et se retrouver sur l’autre rive.

    Orientant son regard vers la rivière, elle constate que le bel oiseau a disparu et que la berge opposée se couvre d’obscurité alors que de son côté, des lueurs rosés, semblables à celles des aurores, annoncent l’éveil de la journée.

    - Qui va là ? qui va là ?

    Nimuë dirige son regard vers le sol et fait malgré elle quelques pas en arrière de stupeur. Un drôle de créature, haute comme trois pommes, se tient debout, juste devant elle, son long nez tordu dressé en sa direction, des yeux piquants pointé sur elle. Ses jambes, ses bras ressemblent à s’y méprendre à des branches tortueuses alors que son chapeau plat noué d’un ruban s’échappe sur de larges oreilles pointues animales ... Elle a le visage rongé de mousse et le corps couvert par un habit que l’on devine ancien au vu du nombre de trous et lambeaux qui l’ornent.

    - Je m’appelle Nimuë et tu es qui ?

    - Nous sommes des Korrigans. Nous sommes des Korrigans.

    - Nous ?

    À peine le mot échappé de la bouche de Nimuë, qu’une dizaine de ces êtres biscornus sortent des fougères. Tous différents dans leurs grimaces, tous semblables dans leurs apparences.

    Les lutins entourent l’enfant, l’inspectent de toutes parts. L’un renifle ses cheveux, l’autre lui compte les doigts de la main, un autre s’obstine à vouloir connaître le nombre de pieds dont elle est pourvue sans y parvenir vraiment, ce qui fait éclater de rire la fillette. Son rire a pour effet d’entrainer l’un des Korandons à se lancer dans des pitreries plus drôles les unes que les autres. Acrobaties et culbutes en tous genres se succèdent, amusant follement la petite. Le spectacle de ce clown des bois aurait pu durer indéfiniment si le plus costaud des Korrigans n’y avait mis un terme au moyen d’une branche abattue sur la tête du malheureux.


     

    - Voilà, fini les pitreries, fini les pitreries ! A la Dame te conduisons ! A la dame te conduisons !

    Abandonnant là le pauvre Korrigan assommé, les autres se mettent à tirer, pousser la petite fille, l’obligeant à les suivre ; Leur  allure se fait de plus en plus rapide et Nimuë est soulevée par cette horde de nains pressés. Elle voit défiler les branches entrecoupant un ciel d’un bleu profond et irréel. Sur sa gauche, elle aperçoit un troupeau de chevreuils blancs tandis qu’un coup d’œil furtif sur l’une des branches d’un chêne plus que centenaire lui fait entrevoir un gros hibou dont la face revêt, l’espace d’une seconde, les traits d’une vieille femme. Plus loin encore elle croit deviner un taureau rouge s’éloignant des arbres ...

    Cette partie de la forêt lui semble étrangement familière et ce sentiment, la rassure. En cet instant, elle n’a pas peur. Elle se laisse emporter par la troupe de Korrigans et se complait à observer  toutes les merveilles de ce lieu.


     

    Ils quittent le bois et traversent de hautes herbes desquelles s’envolent toutes sortes de papillons, de libellules, de demoiselles ... Mais elle n’a pas le temps de s’y arrêter tant l’allure de ses porteurs s’est accélérée. Tout tourne, tout bascule.

    Nimuë ouvre les yeux. Elle est à présent étendue sur un drap de soie bleu. Les Korrigans ont déguerpi. Elle se redresse doucement. De-ci de –là surgissent encore des insectes volants lui renvoyant un éclat d’azur, d’or ou d’argent. Faisant volte-face, elle se tient maintenant devant un mur de roseaux qui se dresse vers le ciel, lui cachant la vue plus avant. Nimuë de lève sur la pointe des pieds pour distinguer ce que cachent les petites massues brunes. Elle voit alors se dessiner sous ses yeux un large miroir. C’est un plan d’eau, un étang à la surface, légèrement tremblotante. Le regard posé sur cette étendue bleuie des reflets du ciel, Nimuë observe une image, une image, un songe, un rêve ... De la surface des eaux, dans un tourment silencieux, apparaît un magnifique château de cristal. Et de ses portes grandes ouvertes, arrive une belle dame tout de blanc vêtue. Son visage resplendit la grâce, la beauté et dans ses yeux ‘un vert profond se devinent l’essence même de l’amour, l’origine de la vie, l’étincelle primordiale de la nature sauvage. La petite fille n’éprouve aucune peur en cet instant précis. Au contraire, une joie immense la submerge lorsque la dame se présente à elle.

    - Je suis Viviane, fille de Dyonas, je fus le papillon, la biche et l’oiseau qui te guidèrent jusqu’ici, petite fée. N’aie crainte, je te sais perdue. Mais en te perdant, tu as retrouvé les tiens. Reste près de moi, demeure à mes côtés et je prendrai soin de toi éternellement.

     La voix était douce, si douce ... et puissante, envoûtante. Nimuë saisit la main pâle tendue vers elle et suit la belle dame sur le lac. La fillette et la fée pénètrent ensemble dans le château, les portes se refermant derrière elles. Dans un éclair de lumière aveuglante elles disparaissent ...

    Il ne fallut que quelques secondes pour que le buisson d’aubépine se couvre de mille fleurs blanches au parfum délicat. Et encore moins de temps pour que de terre surgissent jacinthes, anémones et parisettes. Peu importait l’ordre des saisons, seule la volonté de la petite demoiselle s’imposait ici. Elle s’amusait beaucoup à sautiller d’un côté et de l’autre du ruisseau faisant éclore à chaque envolée des plants de violettes. Et lorsque ses mains dessinaient des arcs dans les airs, on voyait naitre des petits papillons. Aux couleurs vives qui s’éloignaient  à la manière des bulles de savon s’échappant des jeux d’enfants. La même lueur de plaisir brillait maintenant dans les yeux de Nimuë. La forêt était devenue son jardin. Les près, son terrain de jeux. Cela faisait des mois qu’elle vivait ici. Passant des heures chaque jour à écouter Viviane, subjuguée par la douce voix de la fée. Celle-ci lui contait les prouesses chevaleresques de cet enfant qu’elle avait autrefois recueilli. Elle lui soufflait le secret de ce mage endormi et qui était devenu au fil des siècles le cœur battant de Brocéliande. Chaque mot, chaque phrase n’étaient que passion pour la jeune fille qui ne se souciait plus du monde d’avant.

     

    Elle apprenait la magie des fleurs, le langage des oiseaux. Elle dansait au milieu des rondes des fées, s’amusait follement des taquineries des Korrigans. Elle avait oublié les larmes, les chagrins et les blessures. Et sous le regard tendre de Viviane, elle virevoltait de charme en découverte.

    Les jours passèrent, les mois et les années. Nimuë devint une magnifique jeune femme. Ses pouvoirs grandissants, elle pouvait aujourd’hui commander aux vents ou encore jouer de la harpe des fées dont les cordes étaient fabriquées dans les rayons de lune d’été. Ainsi passaient les jours en Brocéliande entre émerveillements et enchantements.

    La jeune femme accompagnée de la Dame, se promenait dans la forêt. Viviane, poursuivant son enseignement des mystères de la nature à son apprentie, toujours avide de nouveaux savoirs. Elle lui apprit à ce jour-là à ressentir les imperceptibles et innombrables filaments qui de leur réseau s’étendant sur la forêt permettaient aux fées de percevoir toute agression ou de retrouver tout être instantanément. Nimuë prit l’exercice très au sérieux et se connecta au mycélium. Elle parcourut ainsi en une seconde l’ensemble de la forêt. Ressentit l’appel du faon à sa mère, l’oisillon tombé à terre et le renard alléché se précipitant à sa rencontre. Elle sentit les promesses des fruits à venir et les parfums naissants de l’automne. Tout à coup, elle se figea. Son esprit s’était heurté à un arbre mort qui irradiait étrangement. Regardant au travers des yeux d’une corneille perchée non loin de là – un autre de ces tours que Viviane lui avait enseignés – elle vit alors le châtaignier d’or. Un murmure s’éleva en son esprit, un écho faible, un cri étouffé ... Elle eut du mal à reconnaître cette voix. Soudain, elle ouvrit les yeux. Elle s’était remémorée la voi de son père. Une avalanche de souvenirs s’empara de son esprit et elle ne put résister au cri qui, cette fois, lui déchira la gorge.

     

    Tout lui était revenu. Son enfance, sa différence. La voix de Viviane au-dessus de son berceau. La voix de sa mère apaisant ses douleurs, chassant ses malheurs de petite fille. Elle sombra, comme déchirée par ses deux vies parallèles que tout opposait. Alitée, souffrante, rien ne semblait pouvoir la guérir. Ni la magie de la Dame du Lac, ni les pitreries des Korrigans. Aucun philtre, aucune herbe, ni breuvage, ni sort. Elle restait de marbre face aux tentatives de la guérir de ce mal, de ce spleen qui s’était accroché à elle comme les serres d’un rapace à sa proie. Figée dans une incompréhension totale, elle errait entre deux mondes. Cela dura des semaines. Et puis un jour, elle se leva, alla trouver Viviane et lui dit qu’elle voulait rentrer chez elle. La dame du lac la conduisit jusqu’à un bassin de pierres où jaillissait une source.

    Nimuë ouvre les yeux. Elle est à présent étendue sur un drap de soie bleu. Les Korrigans ont déguerpi. Elle se redresse doucement. De-ci de –là surgissent encore des insectes volants lui renvoyant un éclat d’azur, d’or ou d’argent. Faisant volte-face, elle se tient maintenant devant un mur de roseaux qui se dresse vers le ciel, lui cachant la vue plus avant. Nimuë de lève sur la pointe des pieds pour distinguer ce que cachent les petites massues brunes. Elle voit alors se dessiner sous ses yeux un large miroir. C’est un plan d’eau, un étang à la surface, légèrement tremblotante. Le regard posé sur cette étendue bleuie des reflets du ciel, Nimuë observe une image, une image, un songe, un rêve ... De la surface des eaux, dans un tourment silencieux, apparaît un magnifique château de cristal. Et de ses portes grandes ouvertes, arrive une belle dame tout de blanc vêtue. Son visage resplendit la grâce, la beauté et dans ses yeux ‘un vert profond se devinent l’essence même de l’amour, l’origine de la vie, l’étincelle primordiale de la nature sauvage. La petite fille n’éprouve aucune peur en cet instant précis. Au contraire, une joie immense la submerge lorsque la dame se présente à elle.

    - Je suis Viviane, fille de Dyonas, je fus le papillon, la biche et l’oiseau qui te guidèrent jusqu’ici, petite fée. N’aie crainte, je te sais perdue. Mais en te perdant, tu as retrouvé les tiens. Reste près de moi, demeure à mes côtés et je prendrai soin de toi éternellement.

     La voix était douce, si douce ... et puissante, envoûtante. Nimuë saisit la main pâle tendue vers elle et suit la belle dame sur le lac. La fillette et la fée pénètrent ensemble dans le château, les portes se refermant derrière elles. Dans un éclair de lumière aveuglante elles disparaissent ...

    Il ne fallut que quelques secondes pour que le buisson d’aubépine se couvre de mille fleurs blanches au parfum délicat. Et encore moins de temps pour que de terre surgissent jacinthes, anémones et parisettes. Peu importait l’ordre des saisons, seule la volonté de la petite demoiselle s’imposait ici. Elle s’amusait beaucoup à sautiller d’un côté et de l’autre du ruisseau faisant éclore à chaque envolée des plants de violettes. Et lorsque ses mains dessinaient des arcs dans les airs, on voyait naitre des petits papillons. Aux couleurs vives qui s’éloignaient  à la manière des bulles de savon s’échappant des jeux d’enfants. La même lueur de plaisir brillait maintenant dans les yeux de Nimuë. La forêt était devenue son jardin. Les près, son terrain de jeux. Cela faisait des mois qu’elle vivait ici. Passant des heures chaque jour à écouter Viviane, subjuguée par la douce voix de la fée. Celle-ci lui contait les prouesses chevaleresques de cet enfant qu’elle avait autrefois recueilli. Elle lui soufflait le secret de ce mage endormi et qui était devenu au fil des siècles le cœur battant de Brocéliande. Chaque mot, chaque phrase n’étaient que passion pour la jeune fille qui ne se souciait plus du monde d’avant.

     

    Elle apprenait la magie des fleurs, le langage des oiseaux. Elle dansait au milieu des rondes des fées, s’amusait follement des taquineries des Korrigans. Elle avait oublié les larmes, les chagrins et les blessures. Et sous le regard tendre de Viviane, elle virevoltait de charme en découverte.

    Les jours passèrent, les mois et les années. Nimuë devint une magnifique jeune femme. Ses pouvoirs grandissants, elle pouvait aujourd’hui commander aux vents ou encore jouer de la harpe des fées dont les cordes étaient fabriquées dans les rayons de lune d’été. Ainsi passaient les jours en Brocéliande entre émerveillements et enchantements.

    La jeune femme accompagnée de la Dame, se promenait dans la forêt. Viviane, poursuivant son enseignement des mystères de la nature à son apprentie, toujours avide de nouveaux savoirs. Elle lui apprit à ce jour-là à ressentir les imperceptibles et innombrables filaments qui de leur réseau s’étendant sur la forêt permettaient aux fées de percevoir toute agression ou de retrouver tout être instantanément. Nimuë prit l’exercice très au sérieux et se connecta au mycélium. Elle parcourut ainsi en une seconde l’ensemble de la forêt. Ressentit l’appel du faon à sa mère, l’oisillon tombé à terre et le renard alléché se précipitant à sa rencontre. Elle sentit les promesses des fruits à venir et les parfums naissants de l’automne. Tout à coup, elle se figea. Son esprit s’était heurté à un arbre mort qui irradiait étrangement. Regardant au travers des yeux d’une corneille perchée non loin de là – un autre de ces tours que Viviane lui avait enseignés – elle vit alors le châtaignier d’or. Un murmure s’éleva en son esprit, un écho faible, un cri étouffé ... Elle eut du mal à reconnaître cette voix. Soudain, elle ouvrit les yeux. Elle s’était remémorée la voix de son père. Une avalanche de souvenirs s’empara de son esprit et elle ne put résister au cri qui, cette fois, lui déchira la gorge.

     

    Tout lui était revenu. Son enfance, sa différence. La voix de Viviane au-dessus de son berceau. La voix de sa mère apaisant ses douleurs, chassant ses malheurs de petite fille. Elle sombra, comme déchirée par ses deux vies parallèles que tout opposait. Alitée, souffrante, rien ne semblait pouvoir la guérir. Ni la magie de la Dame du Lac, ni les pitreries des Korrigans. Aucun philtre, aucune herbe, ni breuvage, ni sort. Elle restait de marbre face aux tentatives de la guérir de ce mal, de ce spleen qui s’était accroché à elle comme les serres d’un rapace à sa proie. Figée dans une incompréhension totale, elle errait entre deux mondes. Cela dura des semaines. Et puis un jour, elle se leva, alla trouver Viviane et lui dit qu’elle voulait rentrer chez elle. La dame du lac la conduisit jusqu’à un bassin de pierres où jaillissait une source.

    - Cette fontaine, les hommes la nomment Jouvence. Ils pensent qu’elle à le pouvoir de redonner jeunesse à quiconque le désire. Comme pour les pierres de schiste rouge qu’ils prennent naïvement pour la tombe de Merlin, ils s’en viennent ici déposer des offrandes et prières. Mais ils se trompent. Merlin ne réside pas sous cette tombe. Il vit en nous, en chaque arbre, en chaque être de Brocéliande. Et Jouvence ne redonne pas exactement la jeunesse comme ils le prétendent bien que son pouvoir puisse u faire penser. Tu n’es ni la première, ni la dernière à venir rejoindre  mon monde. Et ni la première ni la dernière à vouloir en repartir. Je ne peux t’empêcher, mais sache que si tu décides de me quitter, il te faudra oublier. Et voilà le véritable pouvoir de Jouvence. C’est une eau d’oubli. Bois-en quelques gouttes et tu retrouveras ta famille.

    - Merci ma Dame. Mon cœur se déchire à vous quitter, mais le souvenir de l’amour de mes parents, l’idée même de leur souffrance lorsqu’ils  m’ont perdue et celle de la joie lorsqu’ils me retrouveront me dictent ma décision. Mais sachez que jamais je ne vous oublierai ....

    Sur ces mots, Nimuë plongea ses mains dans l’eau du bassin et les porta en coupe jusqu’à ses lèvres. L’eau avait un goût de miel. Elle n’était pas fraîche comme on pouvait s’y attendre, mais au contraire, dotée d’une douce chaleur qui se répandait en elle. La jeune fille s’assoupit aussitôt.

    Hélas, Nimuë, tu as déjà oubliée. Braves Korrigans, portez la chère enfant  à la limite de notre domaine. Qu’elle rejoigne les siens et que nous retournions au rêve. Allez, faites donc ?

     Les nains s’exécutèrent et disparurent dans les fourrés, emportant le corps endormi de Nimuë. Sur le visage de la fée, une étincelle brilla au coin de son œil droit. Une fine perle, semblable à la rosée coula le long de sa joue.

    Nimuë fut réveillée par son nom plusieurs fois prononcé. En entrouvrant les yeux, elle aperçut le visage d’un étranger, une moustache lui couvrait la lèvre supérieure et elle vit un uniforme. Le gendarme était accompagné d’autres personnes, mais très vite une voix singulière se distingua de la cohue. Sa mère apparut et la serra dans ses bras. Elle se mit à pleurer en l’embrassant.

    - Nimuë ! Oh Nimuë, si tu savais combien ton père et moi avons eu peur ! Cela fait des heures que l’on te cherche ... Comment es-tu revenue ici ? Oh, je suis si heureuse, si heureuse, mon bébé, mon trésor ....

     La petite fille ne conservait aucun souvenir de ce qui s’était passé. Elle regardait autour d’elle, toujours chaleureusement enserrée dans les bras de sa mère. Elle vit un arbre mort, un arbre d’or et lui trouva un air curieux.

     

     

    Son père accourut et la couvrit de baisers. Sur les visages on pouvait lire la satisfaction et le soulagement. La disparue avait été retrouvée ; Au-delà des sourires de tendresse et de bonheur, alors qu’on l’arrachait à ce lieu, Nimuë s’attacha aux arbres, aux branches et dans leurs nœuds, elle devina des visages grimaçants, des yeux perçants, des oreilles perdues, des entrelacs de lianes, de mousse, de lichens ... et de la forêt monta une musique, légère, presque imperceptible. Elle se souvint alors.

    C’était la berceuse du mobile à papillons. La musique de ses premiers rêves.

    Brocéliande est la forêt légendaire où se sont déroulées de nombreuses histoires liées à Merlin, Arthur et les chevaliers de la Table Ronde. Sa première citation remonte au début du XIIe siècle. Nombreux sont ceux à identifier la mythique sylve à la forêt Bretonne de Paimpont. Ce rapprochement fait d’ailleurs quasiment l’unanimité  des avis depuis la fin du XVIIIe siècle même si certains citent encore Huelgoat, la forêt de Lorge ou d’autres massifs sylvestres du côté de Dol, Paule ou aux alentours du Mont Saint-Michel.

    À côté du château de Comper, près de Concoret, on peut voir le Val sans Retour, Tombeau de Merlin, la Fontaine de Barenton et autres traces féeriques liées aux légendes Arthuriennes.

     


    © Le Vaillant Martial

     

     

     

      


     

     


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  • Les trois roches de Tréban 

     

     

    Y’

    a des histoires, comme ça... Des histoires à dormir debout. Celle-ci est authentique. Je la tiens du père du grand-père du père de ma mère. C’est dire combien elle est vraie.

    Il est un mystère de ceux qui se perdent dans la nuit des temps. Personne n’ jamais si ni pourquoi, ni comment, cependant, c’est un fait avéré. Nul ne peut le contester : une fois par siècle, durant la nuit de Noël, les pierres dressées situées en divers lieux de Brocéliande et partout ailleurs en terre de Bretagne, ces pierres dressées dont on dit qu’elles ont été posées là pour éviter au pays d’être emporté par le vent ....

    Écoutez !  Écoutez bien ! Ouvrez grand vos oreilles... Une fois par siècles, ces pierres dressées s’envolent ! Elles s’envolent ! Elles s’envolent pour aller boire à la mer !!!

     Et tandis qu’elles sont au loin, parties s’abreuver, les pierres voyageuses offrent à la lumière de la lune le merveilleux spectacle de trésors enfouis sous chacune d’elles, car il faut savoir, il faut savoir que les pierres dressées sont gardiennes de fabuleux trésors. Tous les cent ans, tandis que s’égrainent les douze coups de minuit, ces gardiennes silencieuses se soulèvent lentement de leur base, titans de pierre en lévitation, elles s’élèvent dans la nuit glacée, abandonnant un temps les richesses insoupçonnées à l’éclat scintillant de la voûte dorée.

     La belle affaire !!! Tout cet or à ciel ouvert ! Combien d’ignorants ont cru mettre à profit cette absence providentielle. Faire main basse sur ces fortunes offertes !!! Combien d’entre eux, s’étaient précipités au fond de ce trou, occupés qu’ils étaient à remplir poches et besaces de pièces sonnantes et trébuchantes, combien d’entre eux cupides, n’ont pas senti de derrière l’horizon le retour des gardiennes de pierre. Chacune fendant le ciel étoilé tels de lourds projectiles propulsés par les catapultes du Géant Goulaffre. Combien d’imprudents ont fini plus plat J qu’une galette à l’andouille sous le poids de leur avidité. Car c’est ainsi que les choses se passent. Au douzième coup de minuit, les menhirs reprennent lourdement leur place. Couvrant à nouveau pour le siècle à venir ces trésors méconnus du savoir des hommes.

     Ce sont trois pierres qui reviennent dans la nuit, trois pierres repues d’eau de mer. Mais alors qu’elles vont reprendre leur emplacement respectif, celles-ci découvrent trois trous béants, plus noirs que le charbon !

     

     

     

    Pas la moindre piécette d’or ne reflète la clarté lunaire dont se nourrissent les trésors pour  garder leur éclat. Il n’y a rien d’autre que la terre, de la terre tassée et quelques racines tortueuses. Nul ne saura jamais si les Korrigans cornus, ces êtres malicieux aux pattes de bouc sont venus reprendre ce qu’ils avaient caché aux yeux du monde. Car ce sont eux, Ar Korriganned qui enterrent sous les pierres dressées, un pécule accumulé au cours des siècles, le fruit de menus services et diverses fourberies. Puis un jour, une nuit, ils s’en viennent récupérer leur bien pour traiter quelque sombre affaire.

     Ce sont trois pierres désœuvrées, recluses au plus profond d’un vallon humide et sombre. Elles n’ont rien d’autres à s’occuper  que de regarder filer le temps. Et comme le temps peut être long pour une pierre qui a connu l’ailleurs ; Ces trois-là se meurent dans cette immobilité devenue éternelle. Seules voyagent les gardiennes. Les trois pierres ne sont plus que de simples roches, noyées parmi d’épaisses fougères. Hormis les oiseaux et quelques animaux, il n’y a que le vent à les visiter. Dans la frondaison des vieux arbres, son friselis porte les histoires du monde. Alors les pierres l’interrogent et le vent répond ....

     Il leur murmure le cours des choses. Il porte les nouvelles des saisons, de ce que la terre sera fertile ou non. Le vent raconte, il raconte les hommes, leurs amours, leurs colères portant l’infime senteur de parfums discrets ou l’odeur âcre de cités en flammes. Le vent raconte la paix ou la guerre. Il porte avec lui le souvenir de la mer, celui d’océans lointains. Il souffle le résidu de tempêtes violentes. Le vent gémit les peurs ancestrales de la grande forêt. Il siffle entre les branches, se glisse dans les troncs creux se faisant l’écho du Meneur de loups. Et les trois pierres écoutent. Elles écoutent mais les récits, portés par le vent ne font qu’attiser le regret d’un tel isolement. Quitter ce triste vallon à l’écart du monde. Elles se lamentent sur leur sort.

     

    Passe le temps ...

    Souffle vent ...

     

     

    Et les pierres de sentir la couche d’humus, vestige des saisons passées, s’accumuler, s’amonceler au cours des années. Un matin, toujours recommencé tandis qu’un soleil invisible caresse la cime des plus hauts arbres, la quiétude du vallon est troublée par un froissement d’herbes sèches. Ce n’est pas le vent porteur de nouvelles, pas plus qu’une biche ou quelque animal de la forêt. Pourtant il s’agit bien d’un pas. Un pas régulier, empreint d’une certaine lenteur. Une vieille femme courbée par le poids des âges se fraye un chemin entre les fougères. Son manteau rapiécé couvre un tablier à la poche garnie d’herbes diverses. Son bonnet de lin laisse paraître une tignasse broussailleuse de cheveux aussi blancs que neige.

     Et la vieille avance, elle a le souffle court et marmonne pour elle-même. C’est une Groac’h, une sorcière. Elle vit en ermite au fond des bois dans une cabane faite de branches et de torchis. Elle y fait sécher des plantes et des racines, prépare des potions, expérimente divers onguents. Elle laisse macérer des mixtures incertaines ... À vivre ainsi dans la forêt elle en connaît bien des secrets, elle comprend le langage de chaque animal, de chaque essence d’arbres. Elle sait les signes, le pourquoi du bruissement d’un buisson, celui de l’écorce fendue, la feuille qui s’agite seule, là-bas, malgré l’absence de vent. Et comme elle s’approche des trois pierres, elle ressent. Elle entend leur plainte intérieure. Alors la sorcière s’arrête un instant.

    Les yeux clos, elle écoute... Elle écoute et pose sa main sur la roche.

    Ce sont trois pierres dressées qui ont la nostalgie de leurs voyages passés. Certes une fois par siècle, mais qu’est-ce qu’un siècle pour une pierre.

    Ce sont trois pierres désireuses de quitter les profondeurs humides d’un vallon isolé. Ce sont trois pierres désœuvrées. Jamais elles n’ont éprouvé la douce tiédeur d’une caresse ensoleillée. Le lieu est tant encaissé. Le soleil ne s’y hasarde pas. L’épaisseur du feuillage et l’ombre dévorent le moindre rai de lumière. Ce sont trois pierres qui veulent partir.

     

    « Mais... Les pierres doivent demeurer là ou Dame nature a souhaité qu’elles soient : »

     Ce sont trois pierres qui veulent partir !

    - Je n’ai pas cette faculté, répond la vieille. On me considère sorcière, je ne suis en rien magicienne

    - Nous pouvons t’offrir ce pouvoir. Celui de nous porter. Nous mener en un endroit de la forêt que nous choisirons.

     

    La vieille ricane sous son capuchon.

     - Nous pouvons te payer pour ce service que tu nous rendrais

     La vieille se gausse...

     

    - Des pierres, me payer ! La belle histoire ! Paroles de conteur, assurément

    - Je partagerais avec toi l’enseignement de Cloch Labhrais, « La pierre qui parle ». Elle donne des réponses et connaît les mystères d’avant le temps des hommes, propose la première des trois pierres.

    - Je soufflerais à ton oreille l’un des plus vieux secrets du monde, celui de l’écho, Mac Alla, le « fils du rocher ». Comment il se déplace plus rapide que le vent. Ainsi selon ton désir, tu pourras rivaliser de vitesse avec lui », offre la seconde.

    - Je te céderais un fragment de moi ! Tu n’auras qu’à placer  le caillou sur ta langue. Alors, tu ressentiras plus jamais la soif et profiterais d’une longévité semblable à la mienne, promet la troisième.

     Ainsi fait, la vieille accepte. Rajustant son tablier devant, derrière, sans aucun effort, elle cale une pierre sur le dos, les deux autres sous chaque bras.

     Chemin faisant, elle remonte le vallon plus facilement que si elle portait trois miches de pain. Et tandis qu’elle trottine, les trois pierres s’émerveillent déjà du paysage.

     

    Ces dernières commentent la beauté des sous-bois clairsemés de jonquilles, l’épaisseur des tapis moussus. Elles n’en finissent pas de s’étonner du spectacle qu’offre le jour, elles n’ont jamais voyagé qu’entre les douze coups de minuit.

     

    - Il serait bon de me dire où vous souhaitez que je vous dépose, s’enquiert la vieille. Si je n’ai aucune peine à vous porter, ne comptez pas sur moi pour vous porter au bout du monde.

    - Nous n’avons pas cette prétention, rassure la pierre sur le dos. Le bord d’un étang nous conviendra parfaitement. Il y en a alentour. Du temps où nous voyagions, nous pouvions les deviner, à l’aller comme au retour, luire sous le clair de lune. Le bord de l’un d’entre eux évoquerait le bord de mer  où nous avions coutume de nous abreuver.

    - Il n’est pas question d’un tel endroit ! manifeste la pierre portée sous le bras gauche. S’en est assez de l’humidité. Un coin au sec nous conviendrait mieux. Une lande en plein soleil serait le plus agréable des emplacements !s

    - Vous n’y pensez pas, s’exclama la pierre côté droit, nous serions soumises aux vents, à la pluie, au gel plus que partout ailleurs. Nous finirions par nous éroder plus vite que le veut notre condition ! Autant mettre à profit les services de notre aimable guide pour gagner le haut d’un vallon à une vue dégagée sur le monde. Nous aurions des siècles de contemplation devant nous.

    - De près comme de loin, nous ne voulons plus entendre parler du petit vallon quel qu’il soit ! s’emportent les deux autres. C’est absolument exclu. Nous ne reviendrons pas dessus...

    - ... Pourtant, un joli point de vue ! Toucher les nuages...

    - ... Je vous assure, rien ne vaudrait le reflet du soleil sur l’onde paisible d’un étang...

    - ... Quel beau site qu’une lande mystérieuse ! Imaginez au crépuscule !... Un voile de brume étrange glissant vers nous ! Et si les contes ne mentent pas, la visite merveilleuse de petits êtres facétieux conterait nos nuits de gigues joyeuses !...

     C’est à ce point qu’en était le débat. La Groac’h, une énorme pierre sous chaque bras, une troisième plus massive encore sur le dos avance à petits pas sur un sentier de la forêt de Brocéliande....

    - Ouh ! Penn Karn vous z’êtes tout trois ! Si, si !... De vraies têtes de cochon, j’vous le dis !... Il va bien falloir vous décider, dame ! Je ne vais pas courir la campagne éternellement, puisque longue vie, entre autres faveurs, me promettez ! Vous souvenez-vous à ce propos vos engagements ?

    - Tu n’as à t’inquiéter pour ce que nous t’avons promis. Demain à ton réveil tu sentiras en toi le bénéfice de nos dons respectifs. Mais pour l’heure, un site approuvé par chacune de nous, dois être décidé.

     

     

     Et la querelle de recommencer de plus belle. Les pierres ont la tête dure... Si elles en ont une. Alors la vieille, sans  une certaine lassitude reprend sa marche à petits pas, sans pour autant fatiguer sous le poids de son singulier chargement. Elle débouche ainsi aux abords d’une clairière clairsemée de jeunes arbres. Il y a là un forestier. Le père du grand père du père de ma mère, justement ! Affairé à ficeler de petits fagots de bois. Il lève la tête et stupeur !

    Il voit... Il voit tris énormes pierres qui avancent dans la clairière. Trois géants de granite. Il s’étonne, s’effraie de e prodige puis soudain il découvre le p’tit bout de femme courbée ... Elle porte le tout et baragouine comme si elle était accompagnée. Le forestier n’en croit pas ses yeux. Il les frotte, se pince, s’assure de ne pas rêver... Et juge prudent de se tapir derrière une rangée de bûches bien ordonnées. Les trois pierres, elles sont à leur affaire, chacune à plaider sa cause

     La vieille maugrée d’une telle bêtise qu’elle pensait réservée aux hommes et puis d’un coup... D’un coup le tablier craque !!! Le tablier craque et la pierre, celle posée sur le dos, tombe à la renverse. Elle gît là, couchée sur un parterre de feuilles mortes.

    - Dame gast ! fait la vieille. Un tablier presque tout neuf !... Un tablier que je tenais de mon aïeule c’est bien malin.

     De dépit, la vieille se décharge des deux pierres restantes. Et chacune de tomber lourdement sur leur champ au point de provoquer un léger frémissement du sol.

     

    - Et voilà ! s’exclama la vieille sorcière. Voilà où mènent vos calembredaines. Nous sommes bien avancées. Je ne vois d’autre solution pour vous porter que d’aller recoudre mon tablier. Sans lui et la poche nécessaire à vous caler, je ne pourrais transporter que deux d’entre vous, pour revenir sur mes pas chercher la troisième... Un peu plus tard !

    - Nous n’avons jamais été séparés ! s’affolent les pierres... Ne fusse que le temps d’un jet de cailloux. Allez plutôt réparer votre vêtement. Nous vous attendrons ici-même, le plus sagement du monde et sans bouger. Nous mettrons à profit ce temps immobile pour décider de l’endroit où nous mener.

     La Groac’h avisant son tablier décousu, remarque un petit caillou au fond de sa poche...

    - Vous êtes certaine ? interroge-t-elle... Voici une sage décision ! Je ne serai pas longue, je vous assure. Et le petit caillou dans le creux de la main, elle s’en va toute légère et disparaît au regard du forestier qu’elle n’a pas... voulu remarquer ?

     Bien après qu’elle soit hors de vue, le forestier sort de sa cachette. Avec prudence, il s’approche. Il a bien senti quelques diableries dans cet étrange manège. Peut-être ces trois pierres sont-elles les victimes d’une ensorceleuse ? Il s’approche, il tend l’oreille... Il n’entend rien. Il ne perçoit rien de la frivole curiosité qu’expriment intérieurement les trois pierres d’être ainsi visitée.

     

    Bien des sabliers se sont vidés et jamais la vieille n’est revenue. Les trois pierres demeurent là, comme elles ont été abandonnées au beau milieu d’un lieu connu sous le nom de Trébran. Peut-être suffit-il de s’approcher, éprouver de la main, l’une après l’autre, les trois roches... Il faut écouter l’imperceptible récit de leurs voyages nocturnes aux temps lointains, lorsque les pierres dressées s’envolaient au plus profond de la nuit pour aller boire... Boire à la mer.

     

    © Le Vaillant Martial

     


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    C

    La Dame Blanche de Trécesson

    ’Était l’heure des loups. Je faisais étape dans une auberge de Tréhorenteuc, juste aux abords de, jadis, la grande forêt de Brocéliande. Une auberge pour ainsi dire déserte, tant le patron semblait ignorer le vieil homme assis à la table voisine.

    Moi-même, je ne l’avais pas remarqué en m’installant. J’en étais à terminer mon bol de soupe aux lards, lui marmonnait doucement quelques fadaises mêlées au crépitement d’un feu, ronflant dans la grande cheminée. D’un coup, comme s’il s’adressait à un fantôme partageant sa gnôle, il se lança dans un grand monologue confus ...

    Le vieillard semblait ressasser d’anciens souvenirs, ferments de quelques tourments dont il paraissait  encore habité. Je m’amusais intérieurement de la scène ... Nos regards se croisèrent brièvement. Il n’en fallut pas plus au bougre de prendre à partie, et délaisser son indivisible comparse pour une oreille jugée plus attentive.

    - ... Vous êtes prudent mon jeune ami. C’est une sage décision de passer la nuit dans mon auberge. Vous ne serez jamais plus en sécurité qu’auprès de cette aimable flambée.

    Comme je faisais mine de m’étonner, il reprit sans me laisser le temps d’un mot.

    - Vous êtes aux frontières d’un pays chargé d’histoires ... étranges et pour certaines, terribles. Si vous voulez bien, il en est une qui s’est passée à côté d’ici, guère plus d’une lieue. Je me souviens ...

    Il resta songeur un instant, et tandis que je sortais mon tabac, il reprit.

    - Je m’en souviens comme si c’était hier, mon gars. La presque totalité de mes cheveux ont blanchi cette nuit-là, c’est dire. Un soir comme celui-ci, tiens ! Un soir d’octobre.

    Il but son verre de rhum. Je bourrais ma pipe.

    - ... Il ne faisait pas encore trop frais, quoique ce fût l’automne. La lune était pleine, pas besoin de lanterne, un bon soir pour gagner la forêt et relever mes collets. Tout le monde braconne un peu dans le pays ! Faut pas croire.

    J’ai tout de même attendu que les lumières s’éteignent aux fenêtres voisines, j’ai pris ma besace puis j’ai quitté la maison en passant par le potager. Dehors, y’avait pas un bruit. C’était tout calme. Juste l’ombre d’un chat qui a filé sous les buis. J’ai longé les champs jusqu’au ruisseau de la lande de Rohan. Un petit cours d’eau qui serpente à travers la forêt, pour se déverser dans l’étang de Trécesson. C’est là, sur les terres du château que se faisaient les plus belles prises. De beaux lapins bien en chair, quelques lièvres aussi. Alors pensez-donc !... J’y posais souvent mes pièges.

    Suivre le ruisseau était une bonne manière de ne pas s’égarer ... On a beau être enfant du pays, Brocéliande reste Brocéliande. C’est tout plein d’enchantements et de mystères ici. La lisière est comme une frontière, sitôt franchie, on entre dans le domaine du merveilleux. À chaque instant, il faut s’attendre à voir surgir Korrigans et Poulpiquets ... Y’en a même qui disent avoir vu la chasse du roi Arthur avec son attelage de chevaux noirs.

    En arrivant à proximité de l’étang, je peux vous dire que l’endroit était à la hauteur de sa réputation. Je n’avais pas gagné les berges que déjà, des bancs de brume hantaient le sous-bois. Ils s’étiraient en longs filaments, métamorphosaient les troncs et les souches vermoulus  en créatures fantastiques. L’ensemble de la pièce d’eau était couverte d’un fin brouillard diaphane, contrastant avec la rive restée noire comme la nuit. Le château de Trécesson était-là, juste en face, silhouette massive dans la pâle clarté lunaire. Endormi. Ça m’aurait presque foutu la trouille, l’atmosphère qui régnait ce soir-là. À vrai dire, je dois avouer que je n’en menais pas large. Pour me sortir de cette étrange torpeur, j’ai commencé à faire la tournée de mes collets. Y’a des soirs comme ça, on ferait mieux de rester chez soi.

    Je n’avais pas sitôt commencé, j’ai entendu le pas d’un cheval, sur la route là-bas. Un garde-chasse, je m’suis dit !... À tendre l’oreille c’était plutôt une voiture à cheval. Monsieur de Trécesson alors ?... Il était fort tard. C’était pas une heure habituelle, et puis ... l’équipage avançait bien lentement et ne semblait pas se diriger vers le château.


     

    Dame !... J’étais à dix pas en retrait d’un chemin forestier et la voiture venait de mon côté !!! Je la cherchais du regard à travers la lisière ... Je l’aperçus, d’entre la silhouette des arbres. Un attelage noir. Il progressait avec lenteur prenant soin d’éviter, tant bien que mal, les ornières. Il  se découpait sur la nappe de brume baignée de clarté lunaire. Et c’est à ce moment que j’ai eu peur ... J’ai remarqué ses deux lanternes... Elles étaient éteintes ! C’était pas normal. Le cheval tirant le carrosse passait tout proche, à peine à jet de pierre. Je distinguais la forme sombre du cocher, je me suis tapi derrière un tronc moussu. Si j’avais pu me fondre à l’intérieur... J’entendais branler et couiner les essieux... Puis dans un ultime fracas, l’équipage s’est arrêté. Mon sang s’est glacé d’un coup.

    S’installa alors un silence assourdissant. J’entendais ...

     

     

    J’entendais battre mon cœur... J’entendais le sang circuler jusqu’au bout de mes oreilles. Une chouette a hululé, perçant la nuit. J’ai pensé prendre mes jambes à mon cou... Mais je me suis vite ravisé, j’aurais fait un tel foin à courir dans les broussailles  Le Diable est parfois accompagné de chiens terrifiants dont il est dit qu’ils voient loin dans les ténèbres. Alors j’ai saisi la première branche basse pour me hisser aux suivantes. Je m’disais qu’à prendre de la hauteur, ça ne m’éloignerait un temps d’évènements à venir qui ne me paraissaient pas charitables. J’étais en dessous de la vérité.

    D’où j’étais, j’ai tout vu !... J’ai tout vu. Dieu m’pardonne.


     

    Le cocher est descendu ouvrir à deux messieurs. À la faveur de la lune, je les ai devinés masqués. De ces masques grimaçants au long nez. Tricornes et manteaux ne laissaient aucun doute sur leur qualité. Un instant j’ai cru qu’ils ‘armaient de fusils... J’étais terrifié à l’idée qu’ils m’aient vu. Tous trois quittèrent le chemin pour pénétrer le bois et venir vers moi. Ils tenaient en main pelles et pioches. Je pensais alors qu’ils venaient chercher quelque chose. Un trésor !!! À ma crainte se mêlait soudain une vive curiosité. La chose prenait une tournure nouvelle.

    Ils commencèrent à creuser la terre, juste à proximité de mon refuge. Je n’osais bouger, à peine respirer tant ils étaient proches. Ils creusèrent, creusèrent longtemps.

    Je commençais à sentir mes membres s’engourdir, immobile comme je restais. Le trou devenait profond, et de trop belle dimension pour y cacher un trésor, ou extraire un coffre enterré. Et puis d’un coup, je compris ce que creusaient ces hommes à une heure aussi avancée de la nuit. J’ai compris la raison de ce trou allongé, noir et profond. Ils creusaient une tombe.

    L’intérêt grandissant, joint au secret de quelque gain malhonnête, éprouvé précédemment, s’estompèrent au profit d’une profonde angoisse retrouvée. J’en étais là de ma réflexion quand ils cessèrent leur ouvrage morbide. Deux des hommes retournèrent au carrosse. Je m’attendais au  pire. Les voir sortir un corps que j’espérais enveloppé pour m’épargner la vue du spectacle lugubre.

    De la voiture noire, sans aucun ménagement, ils extirpèrent une silhouette blanche... Une jeune fille, parée de belle manière. Il n’y eut pas à douter que ce fut une fiancée prête à être conduite devant l’autel pour s’y marier. Elle semblait ligotée et, sans nul doute bâillonnée, à la façon qu’elle avait de gémir. Un troisième complice, resté auprès d’elle, attendant que le trou soit terminé, sortit à son tour. J’étais paralysé d’effroi. Ces maudits devaient s’opposer à une mésalliance. Ils comptaient supprimer la malheureuse, certainement une paysanne ayant fait tourner la tête d’un jeune nobliau, puis faire disparaître le corps au fond de ce trou glacé. Croyez bien... J’aurais voulu intervenir, mais que pouvais-je faire, seul contre quatre hommes certainement maîtres dans l’art et le maniement de l’épée. Ils l’amenèrent vigoureusement au bord de la fosse. La jeune fille avait beau se débattre, en vain. Malgré l’étoffe sur la bouche, je la devine jeunette. Son visage inondé de larmes. Dans ses cheveux défaits demeurait une couronne de fleurs. À tout instant, je m’attendais à voir ces marauds porter le coup fatal... Je restais pétrifié lorsque l’un deux précipita l’innocente, vivante au fond du trou. Je serrai la mâchoire pour ne pas crier. Comme le temps me parut long. J’entendais les pelletées de terre. Chacune d’elle me faisait l’effet d’un coup de poignard au ventre.

    ... Comme le temps me parut long.

    Sitôt le carrosse éloigné, sitôt qu’il hors de vue, je sautai au sol. Je me jetai sur la terre fraîchement tassée... Je commençais à gratter de mes mains, de mes bras, avec toute l’énergie de mon désespoir.

    J’étais impuissant... Il me fallait de l’aide. Un court instant, je pensai abandonner, rentrer lâchement au village, ne rien révéler de ce que j’avais vu. Mais j’eu peur du souvenir de la dame blanche ... Je craignais qu’elle ne vînt hanter le reste de mes nuits.

    Je pris la décision de courir frapper aux portes du château de Trécesson, tout à côté. Peu importe que l’on m’interrogeât sur les raisons de ma présence à cette heure de la nuit. La bastonnade valait grand mieux qu’à être tourmenté jusqu’à la fin des temps.

    Les domestiques, d‘abord septiques, accoururent, munis de lanternes et de pelles. Ensemble nous nous mîmes à dégager la tombe. J’étais si empressé à la tâche, qu’ils finirent par engager la même hargne désespérée. Monsieur de Trécesson lui-même, vint sur les lieux, s’informer des raisons d’un tel tapage.

    Ce fut à cet instant qu’une main, horriblement crispée, jaillit du sol. Elle était blanche, toute souillée de terre : un lien de cuir brisé pendait à son poignet... Elle cherchait à nous saisir. Il y eut des cris d’effroi tandis que d’autres tombaient à genoux se signant fébrilement, plusieurs fois de suite... La main, le bras retombèrent, inertes. Les plus vaillants d’entre nous se précipitèrent afin de dégager la miraculée. Peut-être n’était-il pas trop tard. J’espérais qu’à la sortir de terre, nous ramenions cette pauvre jeune fille à la vie. L’ayant libérée de son bâillon, elle respirait encore, très faiblement. Monsieur de Trécesson commanda qu’elle fût portée avec précaution au château pour y recevoir des soins. Ce qui fut fait.

    Je suivais un cortège de gens fébriles et tenais à la main un bouquet flétri de terre humide. Les meurtriers, cyniques n’avaient pas manqué de le jeter avec la suppliciée.

    Elle ne survécut pas... J’étais effondré.

    Malgré les recherches, jamais personne ne sut qui était cette jeune femme. Ni même son histoire. Elle était morte sans laisser aucune trace. Monsieur de Trécesson, fort affecté par cette horrible tragédie, fit enterrer la dépouille religieusement, et pour honorer la mémoire de cette belle inconnue, sa couronne et son voile demeurèrent sur l’autel de la Chapelle du château. Mais... Rien n’y fit mon bon... Monsieur... Rien n’y fit. »

    Je restais suspendu aux lèvres de cet homme qui n’était plus que l’ombre de lui-même. Il reprit.

    - Chaque nuit, elle revient. Chaque nuit sur les bords de l’étang de Trécesson, y’a une Dame Blanche qui apparaît. C’est elle, la mariée enterrée vivante... Elle cherche à récupérer son voile, son voile et sa couronne, mais elle ne les retrouvera pas. Ils ont disparu... À l’époque de la révolution. Je suis maudit, pour l’éternité.

    !!! Je ne comprends pas plus.

    - La révolution ? Mais... Cette histoire remonte alors, à plus d’un siècle ? Ce n’est pas possible !...

    - Qu’est-ce qui n’est pas possible, Monsieur ? m’interrogea l’aubergiste, assis auprès du feu sur le point de s’éteindre.

    - Ce n’est pas que je m’ennuie, mais j’aimerais bien coucher, ajouta-il, je commence tôt demain, savez-vous.

    - Monsieur termine son histoire et nous vous laissons, l’assurais-je. Et comme l’aubergiste me regardait, intrigué, il me fit cette réponse à glacer le sang...

    - Mais... De quel Monsieur parlez-vous, Monsieur ? Vous êtes seul !... Seul depuis votre arrivée.

    Et comme je me tournais, incrédule, vers la table voisine, je ne vis rien d’autre que l’ombre noire d’une chaise vide danser sur le mur de l’auberge.

    © Le Vaillant Martial


     


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  • L'esprit de la Forêt


     

    C

    L’esprit de la forêt

    ’était du temps de la grande forêt de Brécilien, ainsi appelait-t-on Brocéliande autrefois. C’était au printemps du monde. Un roi vivait au plus haut d’une tour. Elle se dressait tel un phare sur un océan de verdure immobile.

    Chaque matin avant l’aube, le roi, du haut de cette tour, se pressait au balcon d’orient. Il voulait s’assurer que le soleil viendrait une nouvelle fois honorer de sa présence un nouveau jour. Car il faut savoir que le roi craignait deux choses.

    L’une, qu’un matin, nulle lueur ne vint révéler l’horizon. Qu’un matin, il n’y ait plus de matin ... Qu’un matin, les ténèbres de la nuit demeurassent à jamais sur le monde.

    Son autre crainte était liée à la forêt. Cette vaste forêt dont  il se sentait prisonnier. Elle couvrait une partie de son royaume et continuait de s’étendre, là-bas, bien au-delà des collines lointaines. Elle était si ancienne, malgré le jeune âge du monde, si mystérieuse. Aucun voyageur ne s’y engageait sans appréhension. Et si parfois, le soleil parvenait à réchauffer de ses rayons obliques, d’épais tapis de mousses humides, ces furtifs havres de lumière ne faisaient qu’approfondir la noirceur de l’ombre avoisinante : nourrir l’étrange sentiment qu’elle pouvait être habitée de créatures fantastiques.

    Pendant un temps, il y eut bien un ramasseur de champignons. Un vieil homme aux cheveux blancs et clairsemés. Il errait de-ci, de-là, paisible, courbé vers le sol. Il serpentait incertain, à petits pas,   fouillant d’une baguette de noisetier l’humus parfumé, un panier d’osier sous le bras. Sa présence rassurait. Si on ne le voyait pas, on l’entendait. Si on ne l’entendait pas, on le devinait, on l’imaginait, là, quelque part, tout proche. C’était bien commode. On lui attribuait bruissements et craquements divers.

    Le tranquille ramasseur de champignons aux cheveux blancs et clairsemés, conjurait le mystère de la grande forêt. Puis un jour, au début d’un bel automne, pourtant, il disparut. On ne le vit plus. Alors de nouveau, bruissements et craquements devinrent source d’inquiétudes. Le bel esprit du petit ramasseur de champignon ne pouvait plus rien justifier de ce que l’on ne comprenait pas. Alors il y eut encore plus de récits, d’histoires étranges contées le soir à la veillée dans toutes les chaumières et auberges du royaume. La sombre réputation de la grande forêt grandit dans le cœur de tous, et avec elle la peur de l’obscurité, refuge des mauvais esprits.

    L'esprit de la Forêt


     

    Le roi prit une décision. Une décision radicale. Les gouvernants sont souvent comme ça. Il arriva un beau matin dans la salle du conseil, entouré de quatre nains porteurs de lanternes car le malheureux souverain était arrivé à craindre sa propre ombre. Il fit part de sa décision aux ministres, il fallait soigner le mal ... Par la racine. Si la forêt était crainte de tous, il n’y avait qu’à la raser. Couper tous les arbres, sans exception, les taillis et les buissons.


     

    L'esprit de la Forêt

     

    Le matin suivant, aux premières heures du jour, que le soleil avait une nouvelle fois décidé d’honorer, on fit armer les soldats de lourdes haches. Et comme la tache semblait considérable, il en fut distribué à l’ensemble des hommes valides du royaume. Aussi durant des jours, des semaines, on entendit le son mat des cognées fendant le bois. On entendit de longs grincements, des craquements secs. C’était le chant ultime d’arbres séculaires abattus, jonchant le sol par milliers. Et ce chaos de résonner  en écho dans une forêt, laquelle, de jour en jour, voyait son territoire fondre telle neige au soleil au point de n’en garder le nom que dans la mémoire des hommes qui l’avaient habitée ...

    Qui l’avaient abattue.

    Il n’en resta plus qu’un. Un chêne gigantesque. 


     

    L'esprit de la Forêt

     

    Vingt hommes se tenant la main n’auraient pas pu faire le tour de son tronc. L’histoire dit ... L’histoire dit, l’arbre le plus ancien de cette forêt des premiers âges. Il restait seul, dressé sur une hauteur dominant un paysage désormais meurtri. On sentait ses racines noueuses profondément ancrées dans les entrailles de la terre. Des dalles de granit formaient autour, ‘une muraille naturelle.

    La crête visible d’un dragon lové, recouvert par la poussière des siècles. Combien de haches brisées sur ce tronc tortueux. Combien de scies élimées. On avait tenté d’y mettre le feu ... en vain. Le vieux chêne restait droit et fier. Sa ramure si dense procurait une ombre si profonde que l’on aurait pu croire la nuit endormie à son pied. On s’effraya. Le chêne était maléfique. »L’arbre du Diable ». Ses racines devaient descendre jusqu’en enfer.

    Il y avait, tout au bout d’un vallon, une grotte, une tanière, dans laquelle vivait une Groac’h, sorcière sèche et bossue. Elle connaissait disait-on l’art de la magie. Le roi, toujours accompagné de ses quatre nains porteurs de lanternes s’engagea au creux de cette contrée inhospitalière pour demander conseil.

    - Je te connais roi Luciole, et je connais ta requête ... Si tu n’as aucun doute, prends cette fiole. Tu verseras la totalité de son contenu au pied du chêne tourmenteur. C’est un puissant poison. Grâce à lui, passée la nuit, tu auras vaincu la forêt. Toute la forêt, cependant, sois certain de ton choix.

    Le roi était certain. Si bien qu’il fit comme lui commanda la Groac’h. Le soleil descendait sur l’horizon, le roi se rendit auprès du vieux chêne, ultime représentant d’un passé révolu. Comme il craignait d’approcher l’ombre dévoreuse de la lumière, il ordonna à son capitaine d’arme de répandre le poison entre les racines. Ainsi fut fait. Demain serait un jour nouveau.

    Passa la nuit.

    Au chant du coq noir, avant l’aube, le chambellan empressé vient trouver le roi.

    - Sire, Majesté quelque chose s’est passé ... Une chose terrible. Vous devez venir voir ... Sans perdre un instant.

    Au chant du coq gris, le roi quittait la haute tour dans le ciel ... il chevauchait la morne plaine. Au chant du coq blanc, dans le soleil levant, il arrivait à l’endroit même où se dressait le chêne séculaire. Mais l’arbre n’était plus. Seuls les soldats, les bûcherons formaient un grand cercle. Ils s’écartèrent en silence, laissèrent passer le roi étonné d’un tel recueillement. Le capitaine d’arme, le regard empli d’une grande tristesse s’effaça à son tour laissant le roi découvrir ... Découvrir un cercle de pierre, vieux dolmen oublié.

    Le roi resta stupéfait. Au centre du cercle de pierre, en lieu et place du chêne disparu reposait  ... une jeune femme à la beauté irréelle. Une jeune femme, de celles évoquées dans les chants dédiés aux divinités célestes. Elle semblait endormie, mais son teint laissait à penser qu’il n’en était rien.

    Les premiers rayons du matin caressaient une plaine nue de tout arbre, lentement la lumière réchauffait un paysage blessé. Lentement elle gravissait la pente douce du tertre, gagnait le granit. La lumière vint effleurer le doux visage d’une finesse sans pareil. Un visage auréolé de longs cheveux d’or. Et comme le soleil baignait soudain ce corps vêtu de soie verte, ce corps sans vie, la chaude lumière pâlie.

    Un, nuage masquait le soleil, s’étendait dans le ciel. Un couvercle gris que l’on referme. Un manteau sombre que l’on rajuste sur les épaules quand vient le froid. Il se mit à pleuvoir et ce n’est pas des gouttes d’eau qui tombaient du ciel, non. Ce n’étaient pas des gouttes d’eau, mais des larmes. Alors tous les hommes présents firent comme le roi. Ils tombèrent à genoux et pleurèrent avec le ciel.

    - J’ai ... j’ai touché à l’intouchable, murmura le roi.

    - J’ai tué l’esprit de la forêt. J’ai tué le rêve et le merveilleux. Nous sommes maudits.

    Alors comme s’il se réveillait brutalement d’un mauvais rêve, le roi se ravisa. Son cœur venait de basculer. Son regard s’illumina d’un nouvel éclat ....

    - Peut-être ... Peut-être est-il encore temps ! Tout espoir n’est pas perdu, fit-il le visage inondé de larmes et de pluie.

    - Nous devons faire revivre la forêt. Avec elle son esprit. L’esprit de la forêt doit renaître ... Nous devons semer, planter, chacun de nous doit s’y employer. Commençons par le genêt et la bruyère. Cette eau venue du ciel ne tombera en vain. Au bord de ces étangs qui se forment sous nos yeux, doivent pousser de nouveaux chênes, de nouveaux hêtres, des châtaigniers aussi ....

    L'esprit de la Forêt


     

    Et toutes sortes d’arbres aux feuilles légères pour faire chanter le vent à nouveau. L’espoir n’est pas mort. Mettons-nous au travail sans attendre.

    Alors ... alors chacun s’y employa, quelle que soit la condition. Soldats ou paysans. Bûcherons ou lavandières les enfants soutenant les anciens. Dans tout le royaume, la terre fut ensemencée.

    Il fallut beaucoup de temps. Il fallut toujours du temps au temps pour réparer les erreurs. C’est parfois bien long. Trop long pour une vie d’homme.

    Passèrent les années. Le roi était devenu bien vieux. Ses cheveux avaient blanchi comme autant de plaines et vallons avaient verdi. De nouveau le royaume se couvrait d’une jeune forêt clairsemée  de genêts et d’ajoncs, d’étangs de larmes aux berges touffues. Du haut de sa tour, au balcon d’orient, le monarque s’enthousiasmait à voir chaque aurore révéler cet océan de verdure retrouvé.

    L'esprit de la Forêt


     

     

    Lorsqu’il sentit entamé l’hiver de sa vie, le roi, sans rien en dire prit congé des siens. Le souverain fatigué sa couronne et gagna la forêt. Il ne redoutait plus l’ombre. En toute sérénité il chevaucha sur la route blanche, entre les deux lisières, sur les chemins, les cavées. Il emprunta sentiers et layons. Mit pied-à-terre, se fraya un passage sans les sentes étroites ...

    Puis lorsqu’il n’y eut plus aucune trace à suivre, il sut qu’il était au plus profond de celle qu’i l avait eu crainte jadis. Mais le vieux roi n’avait plus peur. Il progressait au cœur d’épais taillis, éprouvant l’écorce des arbres comme s’ils partageaient ensemble d’anciens secrets. Enfin, il sentit un terrain plus pentu. Le pas se fit plus long, plus lent, alternance d’humus et de mousse. Le souffle court, il parvint au tertre. L’anneau de pierre, le vieux dolmen oublié. À l’endroit même où reposait l’esprit des lieux, un hêtre majestueux étendait ses branches, hautes dans le ciel. Ses feuilles d’or bruissaient au vent léger.

    Dans la lumière du jour finissant, elle apparut soudain d’entre les arbres. Longue silhouette sylphide, auréolée de cheveux aux reflets de lune. Une tunique de soie verte, délicate et légère dans l’air du soir.

    Ce n’était pas les étoiles, tombées du ciel, qui volaient autour de cette apparition fantastique. Juste les esprits de la forêt et des sous-bois. Dans sa main si blanche elle tenait un rameau, rameau de vie. Elle le tendit au roi. Et comme il s’en emparait, les chemins du dedans s’ouvrirent à lui.

    © Le Vaillant Martial


     

     


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  • Brécilien

    Y

     A une auberge au bout du monde, ancrée sur la falaise. Une auberge à pans de bois. Une auberge aux murs jaunis par des générations de fumeurs de pipe. Le plafond tout de guingois est soutenu par une large poutre.

    Cette poutre issue d’un chêne séculaire, est plus vieille que le plus vieux des marins amarré au comptoir. Plus vieille que l’auber elle-même ... Peut-être plus vieille encore que ne l’est la falaise rongée par l’océan des mondes. A la fin du soir, alors que le silence des voyageurs de l’intérieur cède la place au silence d’une nuit profonde, quand la braise du foyer s’éteint doucement, laissant courir sur les bûches calcinées, des colonnes de nains marchant à la lueur de torches minuscules vers des mines invisibles, on peut entendre ...

    On peut entendre la vieille poutre craquer. Pourtant, à bien tendre l’oreille, elle ne craque pas, elle murmure. La poutre en chêne murmure son passé à qui veut bien l’écouter. Elle murmure le temps où le Pen-Ar-Bed, le bout de la terre, était couvert d’une vaste forêt. Une forêt couvrant l’ensemble d’Armorica, « le pays qui fait face à la mer ».

    On marche dans la lumière rayonnante d’un soleil généreux. L’air est doux sur la peau. Les talus d’herbe haute ponctués de ronciers aux baies tièdes. Les bosquets touffus d’arbres entrelacés accompagnent l’insouciance d’une errance champêtre. Ça sent le chèvrefeuille et l’aubépine, ça sent l’ajonc et la bruyère sauvage. Les oiseaux piaillent, chahutent invisible dans l’opacité du feuillage ...Au détour du chemin creux, se découvre l’orée de la grande forêt. Elle s’étend, s’étire, muraille de verdure barrant la campagne sans autre choix que de rebrousser chemin ou de s’y engager. ... s’y perdre.


     

    Brécilien ... Bréchelien. Le nom chante les songes de contrées merveilleuses qu’elle recèle. Au pied de la lisière épaisse s’entrouvre une bouche noire et profonde ... On y pénètre. On y pénètre comme on prend la mer. Ceux qui entreprennent pareil voyage en ressortiront chargés de récits étranges, d’histoires peuplées de créature fantastiques. Ils en reviendront le regard transformé ... Si jamais ils en reviennent.

    Il y a tant de raison de s’égarer en Brocéliande. Effleurer l’herbe d’oubli, si commune en dehors des sentiers battus. Suivre le « Bonhomme Pensée », coquin, facétieux laissant filer derrière lui les rêveries les plus plaisantes. A s’y abandonner, on marche dans l’oubli du temps écoulé, sans tracasserie aucune d’où mène l’incertitude des pas. Pénétrer en Brocéliande, c’est succomber au charme des dames mystérieuses. Autant de fées invisibles, gardiennes de sources et de fontaines aux pouvoirs étranges.


     

    Il faut se faire à l’idée de croiser le chemin du Meneur de Loups, ce faiseur d’ombres à l’haleine fétide. S’enfoncer au cœur de profonds sous-bois : sous-bois hantés par le chant sinistre d’armures rouillées que portaient de sombres chevaliers errants, le regard sans vie.

    Et dans les fossés bruissant du souvenir des saisons passées, craindre l’emprise de l’homme racine. Celui-ci, le fourbe, saisit la cheville pour ne plus lâcher prise. Il entraîne sa proie, dans la moiteur de souterrains humides. Oublié à jamais. Brocéliande, c’est aussi céder à la tentation de tapis moussus tiédis par un soleil diffus. Tapis de mousses épaisses couvrant les géants de granit endormis. S’y allonger, fermer  les yeux. Trouver refuge dans la faune informe des paupières closes. S’assoupir. Laisser venir à soi les chimères qui peupleront la nuit de rêves mystérieux. Ces rêves à l’image d’écharpes de brumes, s’étioleront entre les arbres fantomatiques ... Et chacune de ses apparitions restera captive du monde sylvain, retenu par mille toiles d’araignées tendues entre les herbes et les fougères, jusque  dans la ramure griffue des arbres noueux. Car il faut savoir, il faut savoir qu’en Brocéliande, ces toiles d’araignées si fragiles que l’on fend d’un pas alerte au cours de promenade s matinales, sont autant de pièges à rêves. Elles capturent les rêveries des hommes. Au matin, lorsque la lumière du jour s’invite à grand-peine. Chacune des perles de rosée, tendues sur le délicat fil de soie est un rêve échoué.


     

    Et comme le jour progresse, s’évapore la rosée. Les rêves se transforment, deviennent songes. Alors ils prennent corps et traversent nos pensées. On les voit ainsi dans les vallons perdus, au cœur de clairières ensoleillées.

    On les devine, là-bas, d’entre les troncs tortueux, sous la surface des eaux rougies par le fer d’épées oubliées. Et ces terres mystérieuses, les songes nous habitent ... La vieille poutre de l’auberge se rappelle à notre imaginaire.

    Écoutez le bois comme il craque. Il nous murmure les vieilles histoires du monde, là-bas, au bord du continent ...

     

    © Le Vaillant Martial


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  • Les Trois Jean De Brocéliande

    Brignac est une commune située au nord-ouest de Brocéliande, aux confins de Porhoët. Outre le fait d’être située en lisière du magnifique château de la Ryaie et de sa chapelle, cette commune a le privilège de posséder en son sein, la Terre Sainte, constituée par les villages de la « Ville Dérée », « Perquée » et les « Fougerêts ». La légende dit également qu’en cette commune l’on vivait tellement vieux qui fallait aller quérir dans l’église le mat de Brignac pour assommer les habitants qui arrivaient à l ‘âge de cent ans et qui ne parvenaient pas à mourir... Ceci n’est pas sans rappeler la vieille légende du Bretonnant « la légende de Maël béniguet ».

    Ce conte commence précisément à Brignac. Il y avait, à cette époque, dans la commune de Brignac, un jeune homme si fort et vigoureux que toutes les jeunes filles du pays de Mauron n’avaient d’yeux que pour lui. Il était apprenti forgeron et faisait entre ses doigts tournoyer une barre de fer de plus de cent kilos.

        Aussi un jour décida-t-il de s’en aller de par le monde en quête d’aventures. Mais son bâton de cent kilos ne lui suffisait pas. Il demanda de lui en fabriquer un qui soit digne de son nom « Jean des fers ». Pendant plus d’une semaine, le forgeron fondit l’acier pour confectionner un bâton digne de notre homme. C’est avec joie que le maître forgeron vit son apprenti satisfait car il ne lui restait presque plus d’acier à fondre.

         C’est par un matin d’hiver, alors que la lune était encore haute dans le ciel, que Jean des fers prit la direction de Brocéliande. Après plusieurs heures de marche, il arriva en vue de Saint-Léry. Il fut étonné par un bûcheron qui portait seul plusieurs arbres à la fois.

    - Quel est ton nom ? lui demanda-t-il.
    -
    L’on m’appelle, Jean-des-Arbres.
    -
    Te plairait-il de venir parcourir le monde avec moi ?
    -
    Ma foi, pourquoi pas, je commence à m’ennuyer ici.

         Il emporta avec lui quelques arbres, les plus beaux et les plus gros qu’il trouva et se mit en route avec Jean des fers. Après avoir cheminé quelques temps, ils arrivèrent à Tréhoronteuc où leur passage en surpris plus d’un. Arrivés au moulin de la Vallée, à proximité du miroir des fées, ils furent tous surpris de voir le meunier occupé à jouer au palet sous les meules de son moulin.

    - Bigre, dirent-ils, voilà un singulier personnage. Et ils l’interpellèrent.
    -
    Quel est ton nom ?
    -
    Je m’appelle Jean-des-Meules.
    -
    Et il te plairait de parcourir le monde avec nous ?
    -
    Ma foi, bien volontiers, la récolte cette année a été bien mauvaise et n’ayant plus de blé à moudre, je m’occupe comme je peux.

         C’est ainsi que nos trois Jean, des fers, des Arbres et des Meules s’enfoncèrent plus profondément dans la forêt de Brocéliande, en espérant bien y trouver de quoi satisfaire leur soif d’aventures.

         Après avoir marché plusieurs heures, ils se trouvèrent devant un large étang.

    - En faire le tour, nous ferait perdre du temps, dit Jean-des-Arbres et jetant ses arbres, il fit un pont pour traverser cette pièce d’eau.

    Les trois Jean de Brocéliande


         Après avoir marché trois jours, ils arrivèrent soudain au détour d’une clairière devant un immense château abandonné. Comme la nuit commençait à tomber, ils décidèrent d’y dormir. Quelle ne fut pas leur surprise de trouver à l’intérieur du château des lits qui semblaient les attendre. Hormis le bruit des chauves-souris et des chouettes, ils passèrent une excellente nuit.

    -      Et maintenant, à nous la vie de château, dit Jean des fers  en se levant d’un ai joyeux.

       Déjà Jean des Arbres avait fait l’inventaire des cuisines, et revenait tout joyeux

    Les trois Jean de Brocéliande


     

         Vous pouvez aller vous distraire à la chasse si vous voulez, moi je m’occupe de la cuisine, lorsqu’il sera midi, je sonnerai la cloche.

         Jean des Meules et Jean des Fers s’en allèrent ainsi promettant à Jean des Arbres de ramener un sanglier ou quelque autre gibier. Et alors qu’ils étaient occupés à courir un sanglier de forte taille, Jean-des-Arbres au château, faisait mijoter la soupe. Mais tout à coup il vit la suie tomber dans la marmite et déjà, il commençait à maugréer que voici trois pierres qui viennent épaissir son potage.

    « Sans doute une chouette que la fumée a réveillé », pensa-t-il en ajoutant

    - Attends que je t’attrape
    -
    Attrape- moi, si tu le peux lui répondit un drôle de petit bonhomme qui venait de descendre de la cheminée.

    Jean des Arbres ne fut pas long à comprendre qu’il avait affaire à un Korrigan.

         Une rude échauffourée suivit qui se termina, bien entendu au bénéfice du korrigan, qui poussa et coinça Jean des Arbres entre une huche et le mur.

         Déjà midi passé depuis longtemps. Ses compagnons n’entendant pas le clocher sonner, décidèrent de   rentrer au château. À leur arrivée, ils furent tout surpris de trouver Jean des Arbres dans une telle posture.

    - Que s’est-il-passé en cette demeure, pour que tout soit sens dessus dessous ? demanda Jean des Meules.
    -
    Ce château est hanté, il est la propriété d’un korrigan. C’est lui qui l’a mis dans cette fâcheuse posture, dit tout gémissant et tout sanguinolent Jean des Arbres.
    -
    Qu’à cela ne tienne, demain, je te vengerai, répondit Jean des Meules.

         Le lendemain, Jean des Arbres et Jean des Fers, s’en allèrent à la chasse pendant que Jean des Meules jouait le chef cuisinier. Afin de mieux surveiller le korrigan, il avait déposé ses meules à proximité de la cheminée.

         La pendule du château indiquait presque les midis, la soupe de légumes bouillonnait, et Jean des Meules commençait à mettre en doute les déclarations de Jean des Arbres quant à l’existence du Korrigan, lorsque quelques pierres vinrent épaissir le potage qui fumait dans la marmite à laquelle aurait certainement fait honneur Gargantua.

    - Te voici enfin, aurais-tu eu peur de mes meules pour m’arriver qu’à présent ! cria Jean des Meules dans le conduit de la cheminée.
    -
    Peur de tes meules ! Pauvre idiot, tu veux me connaître et bien me voici. Permets-moi de te dire tout de même que le pays d’où tu viens doit être un pays pauvres pour avoir des meules de moulin de si petite taille, en mon pays, il faudrait plus d’un siècle pour moudre la récolte d’une journée.

         Aussitôt, un rude combat s’engagea entre Jean-des-Meules qui devait regretter son beau pays de Théhoronteuc et le korrigan coinça notre Jean entre ses meules avant de le jeter au fond d’un puits asséché.

         Lorsque Jean des Arbres et Jean des Fers arrivèrent, la maison était vide et la soupe était servie, mais sur la terre battue leur compagnon dans tous les recoins du château. Ce n’est qu’en traversant la cour, qu’ils perçurent des cris désespérés venant du fond du puits où se trouvait Jean-des-Meules.

         Aussitôt, Jean des Fers, lui tendit la barre de fer dont Jean des Meules se servit comme d’une corde pour remonter à la surface.

    - Le korrigan est un malin esprit, il vaut mieux quitter ce château qui est sa demeure, dit Jean des Meules en ayant du mal à se remettre de son aventure.
    -
    Quitter cette demeure sans que moi-même, je n’aie testé ma force à ce lutin, il n’en est point question, dit Jean des Fers de Brignac. Demain, c’est moi qui resterai aux cuisines le temps que vous alliez à la chasse.

         Le lendemain, Jean des Arbres de Saint-Lèry et Jean des meules de Trèhorenteuc s’en furent à la chasse, pendant que Jean des Fers de Brignac s’affairait aux cuisines.

     


     

         La soupe mijotait déjà depuis un certain temps lorsque des pierres venues d’on ne sait où, vinrent épaissir le bouillon.

         Alors que la grande barbe du korrigan apparaissait Jean des Fers de Brignac  s’était saisi de sa barre et commençait à en faire goûter la rudesse à notre lutin qui criait pitié.

    Le combat fut de courte durée et cette fois, le korrigan en fut le perdant.

    Jean des Fers, avec l’aide de sa barre, le saisit et l’envoya choir dans une auge de granit.

    Lorsque ces deux compagnons rentrèrent la soupe trônait sur la table.

    Les trois Jean de Brocéliande


     

    - Comment, tu es venu à  bout de korrigan ! s’exclamèrent Jean des Arbres et Jean des Meules.
    -
    Bah, il n’était pas si fort que vous le prétendiez. Venez plutôt avec moi le contempler, je l’ai envoyé dans l’auge de granit au fond de la cour.

         Quelle ne fut pas leur surprise en arrivant au lieu indiqué. Dans l’auge, il ne restait plus que la barbe ensanglantée  du Korrigan.

         Jean des Fers, pestant après tous le Diables, s’empara violemment de la barbe du korrigan en la déchirant.

         Aussitôt un grondement se fit entendre, en se retournant, nos compagnons, virent alors le château tombé en ruines, la terre s’ouvrit brusquement sous leurs pieds, et ils disparurent dans les entrailles de la terre.

         Depuis ce jour, nul n’a entendu parler de Jean des Fers, ni de Jean des Arbres, pas plus que Jean des Meules et encore moins du château hanté par le Korrigan.

     

    © Le Vaillant Martial

     


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