• Le Miroir aux fées


     

    I

     

    l’ était une fois le charme d’un étang. Un étang dérobé à la vue de tous. Un écrin d’eau claire, protégé des vents par l’épaisse forêt alentour et le vallon escarpé au creux duquel il était blotti.

    Il était une fois sept sœurs. Toutes des fées.

    Ensemble, elles demeuraient au sein d’un château bâti dans les profondeurs de cet étang paisible. Elles avaient décidé de s’y réfugier, fuir la cupidité des hommes toujours plus avide d’un monde qu’ils souhaitaient dominer. Les sept sœurs vivaient ainsi ignorées du commun des mortels, et pour s’assurer qu’elles ne fussent jamais découvertes, et avec elles ; cet art de la magie qu’elles maîtrisaient, elles firent serment de ne jamais sortir hors de l’eau, qu’après le coucher du soleil.

    Elles mettaient ainsi à profit les heures invisibles de la nuit pour gagner la berge et jouir pleinement de la forêt sans craindre d’y rencontrer âme qui vive.

    Et tandis que les humains s’abandonnaient à la fantaisie de rêves incertains, chacune des sept fées se consacrait à parfaire son savoir, dans la discipline qui lui était chère. La plus jeune bénéficiait de l’enseignement de ses aînées. Tour à tour, elle était initiée à la compréhension des étoiles, la science des plantes et des potions, celle des enchantements. Elle apprenait à comprendre les murmures du vent, se nourrir de la mémoire des arbres, ne rien ignorer du langage des animaux... Elle s’imprégnait de tant de secrets, sa curiosité ne semblait connaître aucune limite.

    Passèrent les années, mille ans peut-être


     

    La jeune fée avait tout acquis des mystères de la nuit, et si elle prenait toujours plaisir à suivre ses sœurs en de longues errances nocturnes, c’est avec regret qu’elle accueillait le chant du merle annonçant les premières lueurs de l’aube.

    Comme les journées paraissaient longues et interminables au fond de l’eau. L’impatiente restait assise derrière la fenêtre la plus haute de la plus haute tour, le regard perdu vers la surface à contempler les chatoiements bleutés mêlés aux éclats argentés que renvoyaient les poissons paresseux.

    La jeune fée demeurait à rêver de la surface interdite, noyée dans de secrètes pensées. Soudain, elle vit au-delà du miroir une forme imprécise se mouvoir le long de la berge. Un pêcheur ? Il arrivait parfois que certains hommes du dessus vinrent caresser l’espoir d’un beau poisson frétillant, au bout de leur ligne, en vain !

    À l’insu de ses sœurs, la petite facétieuse s’empressait alors d’aller cueillir quelques bouquets d’algues poisseuses et autres semelles de cuir reposant au fond de l’eau, elle les accrochait ensuite avec délicatesse, à l’hameçon indésirable. Elle se préparait à renouveler cette bonne farce lorsqu’elle vit se dessiner la silhouette d’un cheval. L’animal semblait s’approcher et d’un coup son museau perça la surface. De la berge, la bête s’abreuvait.

    Derrière sa fenêtre losangée, la jeune fée se mit à rire, de ce rire clair qu’ont les fées. Elle s’amusait de ce spectacle insolite quand elle crut percevoir une autre forme au côté du cheval. D’un coup il y eu un grand éclat d’eau scintillant de mille bulles dans le soleil éblouissant. La jeune fée, les yeux grands ouverts, eut un petit recul d’étonnement... Elle découvrit une longue silhouette sortir de cet amas, luminescent. À contre-jour  un corps s’ébattait, là-haut. Il nageait avec grâce et souplesse...

    Les fées n’en sont pas moins des femmes, et le contraire est aussi souvent vrai. On imagine aisément le trouble de la plus jeune des sœurs. Elle resta longtemps à regarder tandis que montait en elle l’ardent désir de s’approcher pour y voir d’un peu plus près. Mais... La jeune fée avait prêté serment. Elle se résolut à rester au sec, derrière sa fenêtre, à regret.

    La nuit qui suivit, elle accompagnait sa sœur, l’aînée de toutes. Ensemble, elles filaient en un vol léger par-dessus la forêt, sous les étoiles. Elles vinrent se poser parmi les plus hautes branches des chênes des Hindrés.

    Là-haut, on avait le sentiment de pouvoir décrocher un morceau de lune tant elle semblait proche. Il n’y avait qu’à tendre la main.

    - Pourquoi ne pas profiter des bienfaits du soleil ? La nuit nous a beaucoup enseigné. Le jour pourrait nous apporter tout autant. Peut-être plus encore.

    - Ma jeune sœur, je devine ton désir de connaître cet autre aspect du monde, découvrir ce qu’il pourrait nous offrir. Cependant, il te faut accepter l’idée que nous n’y avons plus notre place. C’est une époque révolue, nous devons l’accepter.

    L’affaire était entendue, il n’y avait pas y revenir. Au matin les fées gagnaient leur merveilleux palais de l’au-delà, gagnant chacune leurs appartements respectifs. Elles ne reparaitront qu’au crépuscule. Pourtant cette fois-ci encore, la jeune décida qu’il en serait autrement. Une fois assurée de savoir ses sœurs aînées endormies, sur la pointe des pieds, elle gagna une petite salle ronde aux étagères couvertes de pots et de fioles mystérieuses. Là, perchée sur la plus haute marche d’un escalier branlant, elle chaparda un flacon mis à l’écart... croyait-on ! Une étiquette jaune indiquait « Poudre d’escampette ». La jeune fée en prit un soupçon dans le creux de sa main, se concentra aussi fort qu’elle fermait les yeux et... se lança la poudre au-dessus d’elle-même. Comme à chaque fois une poussière argentée se répandit en un léger nuage. L’instant d’après la fée avait disparue.



     

     

    Si elle était coutumière de ces échappées diurnes, la jeune insouciante avait décidé que ce jour elle ne se contenterait pas de rester à nager au fond de l’étang. Tel Icare s’approchant du soleil, elle monta vers la surface se promettant d’à peine la caresser. Juste nager à fleur d’air et peut-être, peut-être l’espoir d’une rencontre imprévue !...

    Il était si bon de braver l’interdit, éprouver les chauds rayons du soleil dans cette eau claire inondée de lumière. Elle ondoyait, frisait le miroir aux fées, se longs cheveux d’or évoquaient une éblouissante comète aquatique... Le long hennissement d’un cheval vint interrompre ces ébats gracieux. Surprise la fée perça la surface sans plus de précaution. Sur la berge juste devant elle, était un jeune prince au regard ébahi, il tenait en main la bride d’un cheval, indifférent au spectacle de cette improbable naïade.

    Alors... alors la fée, intrépide qu’elle était s’autorisa une petite entorse au serment prêté avec ses sœurs. Elle sortit de l’eau. Une soudaine brise légère vint sécher les voiles délicats de son vêtement, ses cheveux aussi. Ils dansaient dans ce vent mystérieux, chatoiement dorés dans le soleil d’été.

    Au vu de cette apparition le prince sentit son cœur chavirer. Tout prince qu’il était, il n’en était pas moins homme, l’inverse n’étant pas souvent vrai. Il tomba immédiatement sous le charme de la jeune fée. Ensemble ils restèrent assis au bord de l’étang.  La toute pétillante posait mille questions sur les attributs du jour. Le prince répondait avec courtoisie au plus juste des attentes de la belle. Ainsi la journée s’écoula avec douceur...et bien trop vite vint le soir.

    Les ultimes lueurs du couchant arasaient la crête du vallon. La jeune fée fit promettre au jeune homme de revenir dès le lendemain, heureux à l’idée de ces prochaines retrouvailles.



     

    Lorsque la fée revint au château, ses sœurs se réveillaient tout juste. Elles trouvèrent leur cadette d’humeur bien joyeuse. Elles en vinrent à soupçonner la jeunette de quelques écarts. Les pommettes de ses joues, habituellement si pales, avaient rosi. Ses cheveux semblaient plus rayonnants que d’ordinaire. ;. Comme s’ils avaient profité à outrance des caresses d’un soleil généreux. Il n’en fallait pas plus pour les convaincre que leur cadette avait rompu son serment et s’était autorisée une échappée au grand jour. Ne pouvant nier plus longtemps, la jeune fée finit par avouer. Transportée par son enthousiasme, elle révéla tout de sa rencontre avec le jeune prince, allant jusqu’à confier la promesse d’un nouveau rendez-vous. Il avait tant de choses à lui apprendre. Ses aînées ne l’entendaient pas de cette oreille. Elles entrèrent dans une grande colère où se mêlaient reproches, lamentations, crainte des conséquences à venir... La décision fut prise d’enfermer cette insouciante dans ses appartements, portes et fenêtres scellées par un puissant enchantement. Le matin suivant elles se rendirent elles-mêmes au lieu du rendez-vous. Il fallait agir avant que ne s’ébruitât, chez les hommes, la rumeur d’une présence féerique jusqu’alors ignorée.

     

    A l’heure convenue, le prince arriva tout guilleret, il chantait quelque ritournelle joyeuse accompagnée par le pépiement d’oiseaux virevoltants.


     

    Le cheval à l’arrêt, son pied n’avait pas touché terre qu’il vit fondre sur lui six fées enragées, de vraies harpies ! Elles lui tombèrent dessus sans crier gare ! En un instant le malheureux passait de vie à trépas. Témoin d’une telle violence, le val se figea dans un silence soudain. Il se répandait dans le sous-bois à la façon du tonnerre lorsqu’il roule dans la vallée... Le grondement d’une forte grêle dont on perçoit l’approche avant d’en éprouver la violence. Là, c’était un silence de plomb qui se propageait sur l’ensemble de la forêt. Les arbres eux-mêmes avaient cessé de bruire... C’est dire : Tout au fond de l’étang,

    La jeune fée séquestrée sentit peser sur elle ce poids terrible. Sa peine s’effaça au profit, d’une vive inquiétude. Su puissant fut-il, l’enchantement des portes ne résista pas longtemps à sa magie. Deux trois formules, une pincée de poudre d’escampette eurent tôt fait de la libérer. Elle jaillit hors de l’eau tandis que ses sœurs se préparaient à couper le prince en petits morceaux, l’éparpiller ainsi aux quatre coins du monde, qu’il ne pût témoigner ce qu’il avait vu.

     

    De Tréhorenteuc à Paimpont, de Comper à Trécesson... De Rennes à la mer d’Iroise, chacun trembla dans les chaumières, pensant subir les affres d’un orage terrifiant. Le ciel se couvrit  d’un vent dévastateur. Ils filaient tournoyant en un tourbillon monstrueux couvrant villes et campagnes sous d’épaisses ténèbres. Les navires, les arbres, les dolmens... tout était emporté. Et le ciel, toujours plus sombre, se mit à pleurer des nuées de tristesse, il déversait sa colère. Alors la foudre jaillit, d’une violence extrême et un impact unique, boule de feu aveuglante.


     

    La tourmente dévastatrice s’apaisa aussi vite qu’elle était apparue. Pareil à la dalle d’un caveau funéraire, un couvercle de plomb recouvrait le val, s’épandait un crachin empreint de douleur. Il s’accrochait, chargeait chaque rameau, chaque branche, chaque feuille. Il tapissait mousses et brins d’herbe d’autant de larmes de souffrance.

    La jeune fée, le visage durci, barré de mèches ruisselantes, restait agenouillée devant le corps sans vie de ses sœurs et du jeune prince. Elle prit finalement une serpe, une serpe d’or et d’un coup sec, froidement...

     

    Elle trancha le cou de ses aînées. Dans une coupe du même métal, elle recueillit un peu de sang de chacune mêlé au sien. Après qu’elle eut mélangé, elle en versa quelques gouttes entre les lèvres pâles  de son bel mai... Et le sang de ce dernier coula à nouveau dans ses veines. Il revenait à la vie.  Folle de joie, la jeune fée le serra contre elle, le couvrant de baisers. Transportés par cet amour naissant, ils quittèrent ce lieu de triste mémoire. Le prince demanda la belle en mariage et l’épousa. La jeune fée n’eut plus à se cacher du jour dont elle apprit tout ce qu’elle voulut, et plus encore.

    Quant aux sœurs, elles furent mises en terre sous une sépulture de pierre dominant le val, à subir le cycle du soleil, jusqu’à la fin des temps. Le reste de leur sang se déversa de leur corps inertes pendant sept jours et sept nuits, imprégnant de ce fait roches et collines, étangs et ruisseaux sur l’ensemble du pays.

    Voici pourquoi en Brocéliande, la pierre de schiste a cette couleur rouge dont se teinte l’eau vive. Rouge du sang des six sœurs, mortes là-bas, aux abords du Miroir aux fées.

     


     

    © Le Vaillant Martial 


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  • La Fontaine de Barenton ...


     

    C’est une fontaine aussi facétieuse que merveilleuse. Par son nom déjà, elle cherche à nous égarer. Barenton ou Berenton, parfois Bellanton. Elle se cache de qui désire l’approcher, au détour de sentes incertaines courant la lande de Lambrun la rieuse. L’adage nous met en garde :

    « Chercher Barenton, c’est accepter de se perdre. »

    Une chose est à sa voir. A la difficulté  de trouver la fontaine se mesure la récompense de ce que l’on pourrait y découvrir. Il faut choisir entre deux guides. Celui dont on sait où il mène, le chemin est marqué et bucolique à souhait. Le pas est alerte alors avec le bâton de marche en main. On se sent conquérant à franchir les montagnes du Menez are. Les oiseaux piaillent joyeusement dans le feuillage de la belle saison. Les yeux sont émerveillés par les parterres fleuris. Les buissons d’aubépines bourdonnent de centaines d’abeilles, le soleil miroite dans les feuillages... Tout est facile ...

    Si facile. Mais la balade et vaine. Il est d’autres forêts pour se déplacer en troupeau. En Brocéliande, braves gens, on ne se promène pas, non, on ne se promène pas. On part en errance, on s’égare, on se perd. Et pour ce faire, mieux vaut choisir l’autre guide, le guide qui n’existe pas. Il aura l’apparence qu’aura bien voulu lui donner l’imaginaire.



     

    « .. Accepter de se perdre » : quitter ce détestable chemin tout tracé. Emprunter le plus étroit des sentiers, s’engager au creux d’une sente oubliée... Dame ! Déjà, le terme augure certaines espérances satisfaites. Quoique... Peut-être ne faut-il rien espérer. Au contraire, ressentir un soupçon d’inquiétude. Se laisser gagner par l’appréhension d’un soleil décroissant, d’une brume naissante, le soudain bruissement d’une fougère, là-bas... Il faut sentir monter la crainte ce que l’on aimerait voir. Se laisser emporter dans un songe éveillé.

    Alors peut-être la fontaine de Barenton révélera-t-elle le secret de qui la fréquente. Telles ces fées, leur voile porté aux vents, penchées sur l’onde miroitante de la fontaine merveilleuse. Elles aiment vraiment tant s’y prélasser, lissant leur chevelure dorée dans la paresse matinale d’un soleil de mai. D’autres plus sibyllines, préféreront la douce pâleur de la lune, et les chants et poèmes que l’on pourrait entendre ne seraient pas les mêmes selon que ce soient des fées du jour ou de la nuit. Mais le plus souvent, à l’approche d’un intrus, elles s’évanouiront. Ne restera que l’indicible murmure de leur présence fanée.

    Il fut un temps, où, sans chercher à les surprendre, garçons et filles en âge d’épousailles, venaient consulter la fontaine pour connaître leur destinée. Ils y jetaient une fine aiguille... Si jamais l’eau faseyait, si  le frissonnait comme sur le point de bouillir, on disait d’elle qu’elle riait. C’était alors pour qui l’avait questionné, l’heureux présage d’un mariage prochain. Lorsque la réponse était favorable, mieux valait ne pas s’emporter en de grandes effusion joyeuses. Ou si tel était le cas, prendre garde ne pas chahuter avec l’eau de la fontaine comme le font parfois les jeunes gens insouciants.

    Car nul n’ignore aujourd’hui....

    Barenton à un autre pouvoir, pouvoir enchanteur dont l’origine s’est affranchie de la mémoire des hommes. Barenton fait naître la tempête....

    Joint à la fontaine se trouve un perron appelé Pierre de Bellanton. Il suffit d’y verser quelques gouttes prélevées dans l’eau claire. Sitôt fait les perles de la vie sont les perles de la vie sont absorbées par la pierre. Ne reste que des traces humides. Elles s’imprègnent, s’étalent à l’image des nuages dans le ciel soudain assombrir. On sent la fraîcheur se répandre et le vent forcir, commencer d’agiter la cime des arbres malmenés. On les entend rouler dans toute la forêt... Puis vient la pluie violente. Elle se déverse en grandes nuées chargées de grêle, et le ciel de s’envelopper d’épaisses ténèbres au point que l’on pourrait penser la nuit venue.

    Est-ce cette violence des éléments qui valut jadis à la fontaine qu’elle disposât d’un gardien ?



     

    La légende rapporte... Il fut un temps où provoquer pareil rituel pouvait coûter la vie du téméraire désireux de mettre cette fontaine à l’épreuve. À peine l’inconscient brisait-il l’onde pure pour prélever au creux de sa main un peu d’eau....

    Le pas lourd  d’un cheval rompait la quiétude du sous-bois. Les oiseaux cessaient de chanter, le renard et la belette se terraient au fond de leur terrier et tandis que le ciel se couvrait d’épais nuage, le frémissement d’un naseau résonnait dans l’ombre des bosquets. S’avançait bientôt la silhouette inquiétante d’un lourd chevalier. Il ne possédait aucune arme héraldique, aucune bannière. Noire était sa monture. Noir le Heaume qu’il portait en tête dont on ne sut jamais quel regard filtrait dessous... À supposer  qu’il y en eût en. Tant de mystères hantent Barenton.

    Comme celui-ci.



     

    Je le tiens d’un ancien forestier, Jakez, je crois, qu’il s’appelait. Un vieux gars rabougri aux cheveux blancs comme neige, tout aussi tordu qu’un chêne. Et tel un chêne, il semblait avoir pris racine à sa manière qu’ont les habitués, au bout du comptoir d’un petit café, au centre bourg de Paimpont. Faut dire qu’il avait tout pour s’y plaire, arrosé comme il l’était. C’est là un soir, à la faveur d’une bolée de cidre fermier qu’il m’a conté son histoire, une histoire étrange ...

    Jakez avait passé sa journée à couper du bois au-delà de « Folle Pensée », un hameau situé dans cette partie de la forêt orientée vers le couchant. Il était seul, donc, sur le chemin du retour, besace et gourde vide au côté, sa cognée à l’épaule. Il empruntait un sentier tortueux bordé de roches moussues. C’était l’automne, son pas long de forestier s’enfonçait dans le tapis moelleux des feuilles mortes, Brocéliande était encore vêtue d’or, lumineuse, malgré l’heure tardive. L’humidité du soir s’élevait du sol en un voile diaphane ayant pour effet de noyer peu à peu le paysage forestier dans des formes imprécises. De loin en loin, les arbres s’estompaient en d’étranges silhouettes, presque inquiétantes. On aurait pu craindre la proximité d’un autre monde... La vérité n’était pas si éloignée.

    La sente sinueuse le menait bientôt en un lieu de circonstance, parmi ces endroits où l’on passe une frontière invisible. Celle de royaumes où la raison bascule.

    Il arrivait à Barenton. On devinait la présence d’une fontaine à la disposition des pierres ceinturant l’étroit bassin duquel montaient avec lenteur des langues de vapeurs humides. Elles glissaient, fantomatiques, se répandaient sur le sol, remontaient entre les racines entremêlées des arbres éthérés. Alentour, le brouillard dérobait au regard le détail de la forêt. Et le jour décroissait. Avant de poursuivre plus en avant, Jakez voulut prendre un peu d’eau.

    Dans le lointain, il y eut l’écho voilé d’un chien aux abois comme il n’est pas rare d’entendre à la fin du jour au creux d’une campagne silencieuse.

    Jakez venait de s’accroupir sur le rebord de la fontaine pour y remplir sa gourde. L’aboiement se muait en une longue plainte, une plainte déchirante, à la manière des loups. Le chien, là-bas hurlait à la mort. Jakez s’interrompit dans son mouvement. Il restait la bouche ouverte, sans presque respirer, l’oreille tendue. Il perçut alors le grondement sourd de chevaux au galop... Le sol se mit à résonner d’une course en approche. Ils venaient de Barenton. Qui donc, à pareille heure, pouvait courir les sous-bois ?... Et le hurlement de ce chien sinistre au loin !

    Sans en comprendre la raison, Jakez sentit une peur irraisonnée monter en lui. Il se précipita à l’écart, gagnant quelques fourrés suffisamment feuillus pour s’y cacher. Tapi sur la pente d’un fossé, il osait un œil et scrutait en vain l’épaisseur du brouillard... Il n’y avait rien, rien que le vide d’un paysage disparu. Et pourtant Jakez, figé comme un bois mort, sentait la terre trembler sous lui comme si une troupe venait à lui passer dessus. Mais il ne voyait rien et pourtant la terre grondait ...

    Soudain un grand cerf surgit dans le brouillard, un grand cerf blanc dans le jour finissant. Ses bois semblaient couverts d’or. Une flèche avait percé son flanc et sa robe immaculée se tachait de sang. L’animal traqué passa devant Jakez en trois bonds. Malgré sa blessure, il franchit la fontaine d’un saut aérien pour disparaître comme il était apparu irréel.

    Dans un fracas de tonnerre, des cavaliers jaillirent à sa poursuite déchirant le voile brumeux, horde surnaturelle d’un autre temps ! Les lourds chevaux noirs écumaient sous l’effort de cette chasse éperdue. Leurs cavaliers vêtus à la mode médiévale étaient debout, vissés dans leurs étriers. Arcs bandés, pique tendues. Leurs longs manteaux sombres filaient au vent d’une course folle.

    Les visages d’une pâleur spectrale laissaient paraître à l’emplacement du regard, deux trous aussi profond que la nuit. Le premier de ces fantômes portait une couronne en tête.


     

    Et tandis qu’il disparaissait avec ces compagnons au plus profond des mystères de Brocéliande, une note lugubre les accompagnait dans leur errance éternelle.

     

    Puis ce fut tout, de nouveau le silence


     

    Jakez resta figé, allongé sur la pente du fossé, la main fermée sur le manche de sa cognée. Il gardait le souffle court, le visage noyé dans l’humus. Son cœur battait fort dans sa poitrine... Il grimaça pour lui-même, contractant tous les muscles de son visage... Ce n’était pas Dieu possible !... Il commençait à faire sombre, le brouillard complice de cette étrange vision, semblait vouloir disparaître. Du moins s’étirait-il, perdant de son épaisseur. Encore saisi d’émotions, Jakez se redressa avec fébrilité. Il regardait autour de lui, la tête comme une girouette... Il restait seul.

    © Le Vaillant Martial  

     


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  •  Myrddin dit « Merlin l’Enchanteur »

     

    Son histoire est à l’image du personnage, tout aussi insaisissable que l’eau, l’air ou le feu. Une histoire comparable au fleuve dont la source incertaine se perd au tréfonds de vastes forêts inconnues, à moins que ce ne soit au cœur d’infranchissables montagnes brumeuses.

    Dans le labyrinthe silencieux d’obscures bibliothèques parmi les rayonnages oubliés, il est des textes anciens qui racontent ... Ils rapportent comment, à la faveur d’une nuit sans lune, Le Diable lui-même, en quête d’un mauvais tour, s’introduit au sein d’une abbaye endormie. Après qu’il ait traversé le cloître, erré dans la pénombre de couloirs déserts, le malin pénètre dans la chambre d’une jeune nonne. Elle est aussi naïve que belle et profitant d’une chandelle demeurée éteinte, le sulfureux cornu, se glisse dans la tiédeur du lit pour abuser de l’innocente ....

    Et ce qui doit être fait est fait.
        Le Diable parvenu à ses fins s’en retourne comme il est venu, juste une ombre glissant dans la nuit.
        Passent les semaines ...
        Doucement le ventre de la femme s’arrondit
        Passe les mois ...

    Dans la nuit des temps, un enfant voit le jour. Son corps est tout couvert de poils, semblable à celui d’un animal. Les différents noms qui lui seront attribués ont pour origine la diversité des terres qu’il traversera au cours de ses voyages solitaires. Ici, au bout des falaises, il sera Myrddin, ailleurs dans  les landes perdues, Merzhin, plus les terres du sud, Merlinus ... Et combien d’autres encore. Mais pour la légende, pour la légende il sera connu sous le nom de Merlin, Merlin l’enchanteur ».

     

    De son mystérieux père, Merlin reçoit en héritage l’acquis de toutes ces choses du passé. De sa mère, la connaissance et la compréhension de l’avenir.

     Sur les parchemins jaunis relatant son histoire, il est dit qu’à la première minute de la première heure du jour de sa naissance, Merlin maîtrise la parole avec l’aisance d’un homme plein de raison.

     

    Il est dit de sa pensée qu’elle est vive, aiguisée tel le fil d’une épée tranchante.
        Il est, à propos du temps qui passe, qu’il n’a aucune emprise sur lui, car Myrddin est à la fois aujourd’hui, hier et demain.
        Il est dit grand maître dans l’art de la magie et des métamorphoses. Ici, c’est un enfant dont on ne se méfiera point. Là-bas c’est un vieillard vénérable, enclin d’expérience et de sagesse. À volonté, il peut paraître femme ou homme, animal ou chimère.

     Son savoir est aussi grand que le monde est vaste.

     L’histoire dit ... L’histoire dit qu’un sénéchal des plus fourbes, Vortigen, convoite le trône de Bretagne. Par le jeu des armes et du complot, ce seigneur perfide s’empare de la couronne et se proclame roi. Uther Pendragon, l’héritier légitime, prend la fuite. Il gagne le continent qu’il aborde en « Petite Bretagne » Vortigen vit dans la crainte de son retour. Il se méfie de chaque voile pointant à l’horizon. Pour affirmer sa force, il commande que l’on bâtisse une tour. Une tour si massive qu’elle résiste aux assauts les plus fracassants, si haute dans les nuages qu’elle en demeure imprenable. Il est une colline nommée Dinas Emry. On y bâtit la tour. Peu à peu, elle dresse sa fierté dans le ciel. L’épaisseur de ses murs, la taille des pierres utilisées laissent à imaginer sa prochaine toute puissance. Mais un matin, un matin qu’elle doit toucher les nuages, la terre se met à trembler !!! Elle tremble d’une telle violence que ses hommes ne peuvent tenir debout. Le tout vacille ... Elle vacille et s’effondre comme le ferait un fragile château de cartes.

     Sans perdre de temps, Vortigen le despote ordonne que reprennent les travaux. On échafaude un nouvel ouvrage, plus solide. La base est large, les fondations plus profondes. Jour après jour, une nouvelle tour s’érige. De nouveau, elle toise la campagne alentour, les bois, les villes et les villages... Bientôt, on atteint une  hauteur comparable à la première. Mais à nouveau le sol gronde, la terre se met à trembler... De nouveau l’édifice oscille... Avant de s’écrouler sur lui-même.

     

    Une troisième tentative connaît un sort identique. Les architectes se concernent. Ils ont beau penser, mesurer, calculer, prendre en compte la hauteur du terrain, la vitesse du vent, celle de l’hirondelle en vol, qu’elle soir africaine... européenne. Ils n’y comprennent rien. Murmures et chuchotements laissent courir le bruit d’une grande malédiction !...

     

    Des quatre coins de l’horizon, Vortigen convoque devins et astrologues parmi les plus puissants. Tandis que les uns lisent dans les entrailles, d’autres consultent les étoiles. On brûle des parfums pour en interpréter les volutes de la fumée. Tous se concertent. Si la cause des échecs successifs reste floue, tous ont lu dans les oracles... Ils ont vu l’arrivée prochaine d’un grand rival. Un « enchanteur » aux pouvoirs considérables. Mages et devins redoutent ce futur concurrent. Ensemble, ils manigancent pour le supprimer et conseillent le roi dans ce sens. Si leur souverain souhaite que la tour s’élève au-dessus des nuages, la terre d’om elle s’érigera doit être nourrie par le sacrifice d’un jeune garçon né de père inconnu !

     

    Et justement, il en est un qui se livre de lui-même sans attendre d’être découvert. Ce jeune garçon est Myrddin. Myrddin connait tout du passé et de l’avenir. Il connait tout des mystères du monde. Au roi, il s’adresse à mots choisis, lui confie savoir pourquoi la construction ne peut aboutir. Tous se moquent et rient de tant de prétention. Tous, excepté, Vortigen.

     

    Lui seul écoute avec gravité les paroles du jeune Myrddin :

    - Sous nos pieds, à quelques profondeurs de cette terre que vous avez décidé de bâtir, coule une rivière cachée. Sur chacune de ses rives, deux rochers se font face. Deux rochers, sous lesquels reposent deux dragons. Ils dorment là depuis de siècles. Le premier est aussi blanc que neige, le second plus rouge que le sang. Lorsque le poids de la tour pèse trop sur eux, ils se réveillent, se meuvent et font trembler la terre. Il te suffira de creuser, révéler au grand jour cette rivière souterraine. Détourne le cours de cette eau noire et assèche son lit. Alors je te le prédis ; les deux dragons abandonneront leur retraite.

     

    Ainsi commande Vortigen. Des centaines d’hommes s’éreintent à piocher, creuser, jour et nuit, nuit et jour jusqu’à trouver la rivière annoncée par Myrddin. À force de travaux, son cours est détourné et bientôt, le sol frémit, s’ébranle, des failles apparaissent, se ravinent avant de s’ouvrir béantes...

    Deux têtes monstrueuses jaillissent des entrailles de la terre. Les cous se tordent, se tendent. On dirait deux serpents gigantesques. La frayeur est immense, chacun veut prendre la fuite. Les chevaux hennissent, se cabrent, roulent sur leurs cavaliers. L’affolement se répand comme une cague sur la grève. Les visages prennent le masque de la terreur. On se bouscule, on se piétine... Avec la vivacité de l’éclair, la gueule des deux monstres se jette sur les mages et les devins épouvantés. Les uns sont saisis, broyés, avalés, les autres périssent sous la flamme d’un feu dévastateur. Ainsi Myrddin se débarrasse de ces adversaires à la vision trop courte.

     

    Dans un terrible face à face, les deux dragons se défient du regard... Ils se lancent l’un contre l’autre dans un combat d’apocalypse. La terre se couvre d’une ombre épaisse. Coups de gueule, coups de grilles, les queues s’enlacent, fouettent balaient les forêts et les villes sous l’emprise d’un feu ravageur. Les battements d’ailes tonnent sur l’ensemble du pays jusqu’au bord du monde. Le terrible combat dure tout le jour, se prolonge sur nuit zébrée de flammes, la lune, les étoiles n’osent se montrer. Au matin suivant, le soleil lui-même reste caché. On le devine, bas, rasant l’horizon. Et toujours les deux dragons de s’affronter dans un combat à mort.

    Au soir du deuxième jour, enfin, le dragon blanc semble vaincu. Il va périr sous le coup de mortelles blessures. Dans un ultime sursaut, il crache un dernier feu terrassant son adversaire en d’horribles souffrances. Et tandis que la bête de sang se consume, l’autre, couleur de neige, lentement va s’éteindre.

    Ainsi s’achève le temps des dragons

     

    Vortigen offre à Myrddin de rester à ses côtés. Le souverain  voit en ce jeune garçon un conseiller de tout premier ordre. Myrddin refuse. Cependant il révèle à l’usurpateur le sens symbolique du combat mené par les dragons. Le rouge figurant Vortigen, le blanc Uther Pendragon. Les deux se rencontreront en combat final, l’un ayant raison de l’autre quant à son droit à la couronne.

    Ce qui est écrit est écrit ...
        Et Myrddin de prédire le retour d’Uther désireux de reprendre ce trône qui lui est dû.
        Et Myrddin de prédire aussi la fin de Vortigen, l’usurpateur prisonnier des flammes de son château assailli par Uther.

    Alors Myrddin se retire dans les bois. Il va bâtir sa légende. Et le destin de suivre son cours. Aux mois succèdent les mois, comme les feuilles aux branches des arbres. Il est un nouveau roi. Uther Pendragon. À ses côtés se trouve Myrddin, « l’enchanteur », son unique conseiller.

    Face à la mer celtique, il est un château, le château de Tintagel. Dressé sur le flanc d’abruptes falaises ravinées, arasées, battues par le vent d’ouest, l’endroit résonne du craillement noir des corneilles, di cri des oiseaux de mer, de la fureur du vent et des vagues ravageant la côte déchiquetée. Dans ce château isolé du monde. Gorboët, duc de Cornouailles y préserve Ygerne, sa belle épouse, des convoitises du roi Uther.

    Pendant qu’en d’autres lieux, les troupes du Duc affrontent en de furieux combats celle d’Uther, Uther Pendragon pénètre dans le château de Tintagel. Grâce à la magie diabolique de  Myrddin, Uther roi de Bretagne porte sur le visage les traits de son rival le Duc de Cornouailles, il porte son armure, il porte ses couleurs !!!

    A la faveur de  ce machiavélique sortilège, Uther rejoint la duchesse de Cornouailles qui croit voir en lui, son fougueux époux de retour d’un épuisant combat. Et tandis qu’au loin, dans le tumulte de la bataille, trépasse le véritable duc, Uther abuse d’Ygerne tant désirée. De cette étrange union va naître un enfant, un enfant au nom d’Arthur. Au premier jour de sa vie, Arthur sera emporté par Myrddin dont il recevra, un temps son éducation, loin de la folie des hommes, au plus profond de la forêt.

     

    Les années troubles succèdent aux années troubles. Myrddin, semble avoir disparu du monde. A la mort d’Uther Pendragon, le pays de Bretagne tombe dans le chaos.

    Il est un trône vacant, une terre sans roi.
        Il est d’autres convoitises.
        Il est une épée fichée dans la roche.
        Il est écrit : « Celui-ci, qui parvient à la brandir, devient roi de Bretagne. »
        Il est des tentatives, des seigneurs plein d’espoirs ... Il est des espoirs sans lendemain.

     

    Un matin, aux premiers jours du printemps, un jeune garçon se présente devant le « roc à l’épée ». Tout autour, une bruine matinale tapisse le sous-bois. La rosée perle sur des huttes éparses et autres cabanes de fortune. Elles ont été aménagées par les curieux pour assister venus assister aux échecs successifs des barons et des chevaliers désireux de tenter leur chance. Devenir roi de Bretagne.

    Sorti de nulle part, le jeune garçon au visa bien fait n’a guère plus d’allure qu’un simple écuyer.

    De-ci de-là, quelques têtes ébouriffées émergent de sous les bâches détrempées... On baille, on se gratte, on se donne du coude et s’interpelle, amusé du spectacle à venir. « Par Saint-Georges, en voici un qui ne doute de rien ». On connait déjà la fin. Sans prêter attention aux moqueries, le garçon quelconque empoigne l’épée. Un instant  il reste là, le bras tendu, hésitant, sa  main refermée, serrée sur la poignée ... Puis il tire. Alors les yeux s’écarquillent, les bouches restent bées, les souffles coupés... Dans un bruit d’acier caressant le granit, la lame se dégage de l’emprise du rocher ! Et comme l’épée est tendue à bout de bras, le soleil glisse sur le fil de cette lame libérée. Aux yeux de tous, le jeune homme brandit Excalibur ! Il est l’élu. Il devient roi. Arthur Pendragon, roi de Bretagne.

     

    Il est un royaume retourné.
        Il est des chevaliers, Yvain, Perceval, Jaufré ...
        Il est une Dame, Guenièvre, elle devient Reine, épouse d’Arthur.

     Il est un autre chevalier de tous le plus vertueux. Lancelot du lac, fils du roi de Ban de Bénoïc, et de la reine Elaine. Lancelot du lac, héritier du royaume d’Armorique.

     Il est une forêt dont il est issu. Une foret aussi profonde que le lac où Lancelot, au matin de sa vie, fut enlevé par la Demoiselle fée Viviane. Cette forêt est celle de Brocéliande. Un écrin de mystères et de merveilles. Une partie du monde protégée de l’autre. Là, dans l’ombre épaisse des taillis vivent les dryades et les nymphes protectrices des lieux.

     

     Merlin se plaît à ressentir la présence magique de ces êtres invisibles, si délicats, si timides. Il aime à se retirer parmi les arbres, les enserrer tels de vieux amis retrouvés, se mêler à leur écorce, écouter la mémoire des racines du monde et, devenu arbre lui-même, méditer, loin des intrigues et de la fureur des hommes. C’est là en Brocéliande que l’Enchanteur se ressource, s’égare au hasard des sentiers bordés d’euphorbes ou de jonquilles, s’abandonne à la flânerie de ses pensées.

     Il porte l’apparence de son humeur. Monté sur un cerf ou cerf lui-même, tel un roi en son royaume de verdure, il peut être un vieillard courbé sous son lourd manteau de laine élimé, marchant à l’aide d’un bâton torsadé. Et le bâton de siffler et de se lover à son bras s’il le demande ...  il peut être un jouvenceau laissant courir ses doigts agiles sur les cordes d’une lyre avec pour seul compagnon d’écoute un rayon de soleil traversant le feuillage joueur.

    Merlin ne serait-il pas ce berger auprès de ces moutons. Parfois il n’est qu’une ombre, un souffle dans les feuillages, une feuille qui tremble par une journée dépourvue de vent. Mais le plus souvent, le plus souvent, il révèle une silhouette étrange. Il est cet homme sauvage, évoquant un faune sur son domaine. Il porte sur la tête deux bois qui ont poussé, deux rameaux de pommier, le pommier l’arbre de la connaissance lié à l’immortalité.

     À l’identique de cette chevelure, cette ramure prend la couleur du temps. Pas le temps qu’il fait, non point... Celui qui nous regarde passer. Le temps lié au fil des saisons. Merlon rôde, ainsi « couronné » être sylvain, mi-homme, mi- arbre. Un merle blanc l’accompagne dans ses errances forestières. L’oiseau se pose parfois sur ces « cornes » insolites et il siffle. Il siffle et l’Enchanteur lui répond. Mais le merle est aussi l’œil et l’oreille de Merlin. Il sautille sur la branche des chênes de l’ancestrale forêt. Puis s’envole haut dans le ciel. Il va se poser sur le rebord d’une fontaine, collecter les récits chantés par l’eau claire. Le merle blanc traverse les mers, rallie  la plus haute tour d’un château lointain, là-bas, quelque part, sur un trumeau de  fenêtre... Le merle écoute, il voit. Le merle blanc rapporte tout de ses voyages. Il est l’autre conscience de Merlin.

     Les pères des plus vieux chênes se souviennent... C’est beau jour de mai. L’Enchanteur chemine aux abords de « Folle-Pensée », la forêt entière résonne du chant tapageur des oiseaux célébrant le renouveau du printemps. Partout ce n’est que parterres fleuris, clairsemés de papillons colorés. De jeunes pousses se dressent d’entre les racines moussues de leurs vénérables aînés. Et merlin d’éprouver l’ardent désir d’imiter cette nature pleine de jeunesse. Le temps d’un souffle il se métamorphose, se redresse. Le visa se lisse, les traits s’affinent, des mèches brunes et bouclées s’allongent sur ses épaules. Le regard dérobe au ruisseau l’éclat de son eau vive.

     

    C’est un élégant jeune homme, fort de toute sa vigueur qui traverse un rayon de soleil baigné de poussière dorée des pollens en sus pension. Il respire, les yeux clos, ressent la brise si douce, si légère. Et la brise de lui offrir chaque senteur de ce pays d’ombre et de lumière... Elle accompagne le chant secret d’un ru, courant en une succession de cascades jusqu’à la campagne humide. Et les deux murmures enlacés de laisser l’illusion d’un chant sibyllin...  Un chant porté par une voix légère, si douce... Une voix ? Est-ce possible en ce lieu isolé ? Qui peut ainsi chanter ? Est-ce une ondine lascive, une damoiselle fée ? Et le chant clair continue de s’étendre, se répandre, marié à celui des oiseaux du vent et de l’eau. Il est pur, semble un présent du ciel. Il évoque l’éclaircie après l’ondée, la beauté insaisissable de l’arc en ciel désignant le trésor caché de mondes souterrains.

     

    Merlin s’avance dans les volutes cristallines de cette mélodie céleste. Ce n’est pas un chant, c’est un charme qui se diffuse dans les profondeurs ombreuses de la forêt... Son cœur s’emporte soudain. Assise sur le rebord d’une fontaine, coiffée de chaume, se tient une jeune fille d’une beauté égale aux lieux qu’elle occupe. Elle pourrait être la nature personnalisée. L’Enchanteur est troublé par cette vision irréelle tant elle est parfaite. Le délice de ses traits ceints de longs cheveux chatoyants, le teint frais, la grâce de sa tenue. Merlin reste un temps, fasciné à écouter cette voix enchanteuse avant d’oser quelques pas.

     

    Presque à regret, il se reprend et sort de l’ombre, avance vers cette nymphe délicieuse. Leurs regards de se croiser. La jeune fille n’est même pas effarouchée par ce visiteur inattendu ... Imprévu ? Elle continue de chanter, ses yeux azur plongés dans ceux de Merlin.

     

    Il est une fontaine, Barenton.
        Il est une relation courtoise entre deux jeunes gens qui se cherchent, se découvrent...
        Il est une jeune femme ayant reçu le joli nom de Vivianne.

    Elle habite avec son père, un riche manoir solitaire dont les murs sont baignés de belles eaux  bordées d’arbres majestueux.

    Vivianne a pour mère une fée, une fée qui la dota à sa naissance de trois pouvoirs précieux.

     Être aimée de l’homme le plus sage du monde :

    Lui faire accomplir toutes ses volontés sans jamais subir les siennes :

    Apprendre de lui toutes les choses qu’elle voudrait savoir.

     

    - Et vous, mon beau seigneur, quels sont... vos talents ? Demande Vivianne le regard baissé ?
    -
    Toutes sortes de choses, et plus encore répond l’Enchanteur.

    Les femmes, même jeunes, ont ce pouvoir particulier de libérer les langues du poids de leurs secrets.

    - Je pourrais vous bâtir, ici même sous vos yeux, un château garni de tours dressées vers le ciel... La plus haute avoisinerait la lune et les êtres qui la peuple. Dedans, ce château, vous trouveriez des gens pour vous servir et tant de chevaliers vaillants que la place en deviendrait invincible. Une rivière traverserait l’endroit. Elle serait telle que marcher dessus vous serait possible sans risque de mouiller votre joli pied.

     Merlin s’éloigne de quelques pas. Il joint le geste  à la parole. D’une baguette de sureau, il trace un large cercle puis s’en retourne près de Viviane. Au centre de la figure magique paraît une arche de lumière. Son éclat est tel ... C’est à peine si l’on distingue les silhouettes surgir de cette porte merveilleuse. Des chevaliers étincelants comme annoncé, aussi des belles dames et gentils messieurs, des pages et des danseurs, jongleurs et troubadours... Le son joyeux des instruments emporte chacun en de folles farandoles. En même temps, sur la bruyère s’érigent les murs et les tours d’un somptueux château du haut duquel résonnent buccins et trompettes. Au bas des murailles s’étend un jardin délicieux composé d’arbustes taillés de fleurs odorantes rafraîchies par l’eau claire de Barenton.

    Viviane est émerveillée de tant de beauté. Rayonnante, elle frappe des mains, s’enthousiasme des musiciens et des danseurs, du parfum des fleurs, du gazouillis des oiseaux facétieux. Les soies colorées et délicates sont soulevées par la brise printanière... La fête dure tout le jour, jusqu’au dernier rayon de soleil. La nuit tombée, le charme est rompu. Tandis que Vivianne et Merlin se découvrent l’un à l’autre, la belle assemblée disparaît comme elle est venue. Les airs de musique s’évanouissent dans les premiers bruits du crépuscule et la nuit, la nuit couvre de son voile l’ensemble du château, disparaissant à jamais.

    À la demande de Vivianne, ne subsistera au matin suivant que le merveilleux jardin de nature. Ensemble, ils décidèrent de le nommer jardin de joie.

    Au terme de cette heureuse journée, Merlin l’Enchanteur prend congé de sa belle amie. Il s’e va rejoindre Arthur sur l’Isle de Bretagne.

    Passent les hommes et les saisons.

    Ses devoirs auprès du roi étant accomplis, Merlin brûle d’un ardent désir. Retrouver le jardin de joie et sa douce amie.

    Vivianne l’y attend avec l’impatience de sa jeunesse. Elle est encore plus belle qu’au jour de leur première rencontre. Merlin sait tout du passé, il connait tout de l’avenir et pourtant, pourtant il se noie à plaisir dans le regard azur de sa bien-aimée. Il se laisse convaincre de lui enseigner ce qu’il sait de l’art de la magie. Diriger le fil de l’eau, ouvrir la terre en de profondes crevasses. Il transmet le secret des métamorphoses. Instruit sa jeune élève à la compréhension des langages de l’univers, celui des arbres, des animaux, de la pluie ou de la colère du ciel... Un jour, peut-être un soir, Vivianne demande à merlin de lui révéler la manière qu’ont les magiciens d‘alourdir les paupières. Endormir à volonté qui leur plairait.

    - Ceci pour user d’un charme bien innocent sur mes chers parents afin de vous retrouver en toute quiétude.

    Mon père m’emprisonnerait, si il savait nos retrouvailles régulières et je mourrais de ne plus vous voir tant votre présence me trouble, dit-elle en rougissant.

    Merlin, le prophète connait le fond de sa pensée. Il résiste sans plus, aux relances délicieuses de sa bien-aimée.

    Puis de de désir ....


     

    Au retour d’une errance lointaine, il retrouve Vivianne plus belle que jamais. Elle le fête de ses rires, de ses chants, de maintes caresses et de baisers délicats. Merlin la considère, ému. Elle danse autour de lui, si légère, plus belle encore que la plus séduisante des dryades. Elle est un ruisseau posé sur l’herbe tendre d’un pré au printemps. Elle est la brise tiède et parfumée dans les arbres d mai. Ses cheveux plus blonds que les blés découvrent ses blanches épaules... Il est des éternités plus enviables que d’autres.

     

    ... Merlin finit par céder. L’enchanteur enseigne à Viviane les trois paroles, celles qui endorment quiconque les entend murmurer au creux de l’oreille.

    Aux jours complices succèdent voyages lointains. S’ensuivent des retours toujours plus doux. Au terme d’une longue absence, Merlin revient à Barenton tel un jeune homme passionné. C’est la belle époque, celle des églantiers en fleurs. Il porte au front des boucles brunes d’une couronne de verdure ornée de liserons blancs. Viviane le trouve si charmant qu’elle lui témoigne plus d’amour encore.


     

     

    - ... Et le temps m’a paru si long.

    Et les deux de se complaire à cheminer dans le Jardin de joie, se retrouver, se découvrir comme s’ils en s’étaient jamais connus.

    - Mon doux ami. Il y a une dernière chose, de vos pouvoirs, que vous ne m’avez pas apprise et dont je voudrais être instruite.

    - Laquelle ma douce dame.

    - Je voudrais être connaître le moyen d’emprisonner quelqu’un sans que les murs soient de pierre, de bois ou de fer, une prison transparente. Juste par le fait d’un enchantement. Le pourriez-vous, le ferez-vous ?

    Le temps est arrivé. Pour Merlin, il n’est pas d secret. L’enchanteur devine tout de la pensée de Viviane, il sourit avec amour.

    - Ma douce aimée, je vois bien ce que vous voulez. Votre désir est de me retenir à vos côtés pour ne plus avoir à subit ce trop longues absences. Et bien je vous avoue, vous êtes à mon cœur si chère qu’il me faudra bien me résoudre à vous obéir.

    Viviane saute au cou de Merlin le couvrant de baisers.

    - Ainsi renonçant pour ma part à mes chers parents, nous nous appartiendrons entièrement.

    L’enchanteur consent donc à l’accomplissement de cet ultime  caprice. Sur le perron de Barenton au ton d’une secrète confidence, il instruit sa disciple bien-aimée le terrible sortilège d’emprisonnement.

    Or un jour qu’ils se promènent dans les méandres du jardin de Joie, accompagnés de papillons argentés et autres libellules diaprées, ils trouvent un arbuste d’aubépines chargé de mille fleurs blanches. L’air est si tiède et son ombre si fraîche. Le soleil diffus miroite au travers de l’épaisse floraison. L’invitation est si forte... Les deux amants décident de s’asseoir  dessous le feuillage. Merlin repose alors sa tête sur les genoux de Viviane laquelle commence à  glisser ses doigts fins entre les longues boucles brunes de son bel ami. Le chant des oiseaux mêlé au vol d’une abeille, l’ondoiement d’un ruisseau font que Merlin se laisse aller, non sans plaisir, à une douce somnolence. La caresse est si délassante, le souffle de Viviane si paisible ... il est des éternités... Merlin finit par s’endormir. Plongé dans un profond sommeil qu’elle souhaite serein. Viviane pose sur le dormeur une couronne de lys des champs dont la vertu est de chasser les cauchemars, puis doucement elle se lève... Elle se lève et agitant une étoffe de soie dans le sillage de se spas, neuf fois elle tourne autour du buisson d’aubépine. Et comme elle tourne, elle prononce les paroles magiques enseignées par Merlin.

     

    Ceci fait, elle revient s’asseoir près de lui.

    Au réveil, le jardin de joie et le beau paysage de Brocéliande se devient comme au-dedans d’un vieux miroir piqué. Là où il se trouve, Merlin est allongé sur un large lit de fleurs éternelles, prisonnier de l’amour de Viviane, demeurée assise à ses côtés.

    - Qu’avez-vous fait demande la mage.

    - Mon doux ami, lui répond-elle, j’ai mis à profit ce que vous avez bien voulu m’enseigner. Je vous possède dans ce manoir enchanté aux murs de verre. Comme nous l’avons souhaité, nous n’aurons plus à nous quitter. Nous sommes liés à jamais.

    Et la fée Viviane d’enlacer son amant. Il avait choisi.

    Ainsi finit le temps de Merlin l’Enchanteur. Ainsi se termine sa légende pour ce qui est de sa relation avec ce côté du monde, là où vivent es hommes. Cependant, au cœur des arbres séculaires, dans l’onde vive d’un ruisseau, l’esprit du magicien demeure au cœur de Brocéliande. Il faut savoir s’y perdre.

    Lorsque la nuit commence à faiblir, qu’une à une les étoiles s’éteignent dans le ciel, il n’y a qu’à tendre l’oreille... Un merle vient chanter aux premières lueurs du jour. C’est l’esprit de Myrddin., merle prophète.


     

    Si l’on savait écouter, nous pourrions comprendre, nous pourrions savoir, car ce chant, chaque matin, différent, nous dit tout de la journée à venir.

    Qui cherche l’esprit de l’Enchanteur doit savoir se perdre... Il doit savoir aussi écouter.


     

    © Le Vaillant Martial 

     

     


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  • Le Meneur de Loups ...

    Le Meneur de Loups


     

    Auprès de l’âtre, le soir venu, y’ a des langues comme ça, des langues bien pendues, de celles qui racontent d’inquiétantes histoires... Des histoires à faire frémir les enfants, parfois même leurs parents. Des histoires particulières qui restent collées dans le creux des oreilles, si elles ont été mal nettoyées J. Après pour s’en défaire ça devient impossible, ça s’accroche, ça tente d’entrer dans les petits trous de la mémoire. Ça tourne et tourne dans la tête, ç a devient obsédant. On ne fait plus qu’y penser. Une fois couché, on reste seul  dans le noir avec des images qui nous visitent. Elles sortent de derrière les meubles, remontent le long des murs, glissent au  plafond ... On voudrait les chasser rien n’y fait.

     

    À quoi bon fermer les yeux très forts. Elles sont là et elles y restent. Les images se promènent sur l’’écran noir de nos paupières fermées. On a beau remonter son drap au ras des trous de nez... Se mettre sur le ventre, les bras blottis le long du corps, la tête sous l’oreiller avec juste un petit trou pour respirer ce qu’il faut d’air frais.

    On aimerait tant que le sommeil soit le premier à nous trouver, bien avant ces terribles fantômes nocturnes à l’origine du moindre bruit anodin. Ces petits craquements soupçonneux qui nous font garder les yeux grands ouverts à voir des choses dans le noir... Des choses qui, peut-être n’existent pas.

    Le Meneur de Loups


     

    Parmi ces fantômes, ces vagabonds de l’esprit, il en est un. C’est ... Le Meneur de loups. Il hante les nuits de Brocéliande et des landes alentour. Il rôde, on le lui connaît pas de autre que la frondaison des forêts. Peut-être parfois la ruine d’une forge, celle d’un moulin abandonné. Pour certains il est grand, large d’épaules, pour d’autres, sec comme un bois mort d’hiver. Il porte sur le dos un long manteau de laine aux couleurs des saisons. Sur la tête, ce peut être une étoffe nouée recouverte d’un large feutre vif-argent. Parfois une toque de fourrure aussi noire que le jais, attachée sous un menton saillant.

    On ne voit le Meneur de Loups que sui lui-même le souhaite. Pour le reste, ce n’est qu’une ombre dans les sous-bois, un souffle sur les fougères. On le devine, glisser au loin, dans la pénombre d’un chemin creux, longeant un fossé. Malgré les sabots de bois qu’il porte aux pieds, son pas reste silencieux. Il se mêle aux bruits de la forêt, il se confond parmi les arbres morts tant son teint bruni épouse celui de l’écorce. L’homme n’est jamais seul, toujours suivi à distance par des animaux bruissant dans l’épaisseur des taillis, à peine visible dans le crépuscule. Un homme mystérieux dont on croit qu’il commande aux loups comme le commun des mortels peut se faire obéir des chiens domestiques. Il n’est pourtant pas si sombre que le veut la légende. Car la légende est mordante pour le Meneur de Loups. Parmi les langues bien pendues, certaines rapportent à qui veut l’entendre...

    Ce Loup-Gris, ce vagabond surgi d’ailleurs, qui peut-il être d’autre qu’un proscrit réfugié dans la solitude des forêts obscures. Et ça brode dans les chaumières, certains l’ont vu, beaucoup l’affirment... L’homme, par-dessus son manteau se couvre la peau d’une de ses bêtes. Il prend la dépouille d’un grand mâle, un dominant, pour se faire reconnaître comme tel par sa meute sauvage. Et cette dépouille malodorante puant l’urine et le feu de bois donne les pouvoirs et l’aspect du  loup. L’œil  transperce a nuit, le flair répond soudain aux besoins d’une voracité nouvelle, cette attirance pour la chair fraîche. N’est-ce pas là, le portrait d’un dangereux criminel ravageur et de troupeaux d’enfants égarés ?


    Et pourtant...

    « ... Il arrive au Meneur de Loups d’aider un voyageur égaré. C’est selon son humeur, selon l’intensité du froid, il apparaît d’un coup, surgissant de nulle part. Ses bêtes, se devinent par l’ombre d’une échine courbée et deux prunelles de feu. L’Homme-Gris se manifeste avec cette économie de mots qu’ont les âmes solitaires. Que dire, c’est vrai, de son odeur animale. Taciturne, il imposera la compagnie peu engageante de deux des loups de sa meute.

    Le Meneur de Loups


     

    Ils ramèneront l’égaré sur le bon chemin. La paupière plissée et l’œil torve, le maître décide des bêtes les plus amènes, puis lance un ordre plus sec qu’un coup de trique donné sur une table de chêne. L’extrémité de sa lèvre supérieure se relève en un rictus grimaçant, d’entre ses dents serrées et jaunies, il siffle des sons aigus. Les deux bêtes se mettent aussitôt en route : l’autre n’a plus qu’à suivre sans délai, d’un pas rapide et assuré. Toutefois !... les ragots ont du vrai. Gare de ne pas trébucher sur une souche, une racine en travers ! S’il venait à rouler à terre, les deux bêtes auraient tôt fait de retrouver leur élan naturel. Les poils du dos hérissés, les crocs jaillissants sous les babines retroussées. En trois bonds, les loups se jetteraient sur le malheureux bougre et n’en feraient qu’une seule bouchée. »

    Le Meneur de Loups


     

    L’origine du Meneur de Loups est diverse. De bouche à oreille on rapporte, on murmure d’autres récits...

    «... Au fond des tavernes voûtées dans l’arrière-salle de certaines aux murs couverts de suie, il est un autre voyageur, celui-ci n’est en rien égaré. Il aborde l’homme solitaire, déconcerté devant son pichet aussi vide que l’est sa bourse et son gosier sec.

    - Pourquoi, Diable, s’arrêter en si bon chemin ? Allons l’ami, encore une bouteille. Goûte-moi celle-ci. Elle t’est offerte !... Bois ! Bois donc encore et encore... 

    Voici comment l’élégant cornu, le Diable lui-même vient ajouter de nouveaux tourments aux âmes en dérive. Cette bouteille qu’il offre si volontiers est une bouteille d’un breuvage alambiqué. Il suffit d’en prendre une rasade, juste y tremper les lèvres pour ne plus s’arrêter. Le malin sait y faire pour accoutumer aux vices. Le pauvre gars ne s’aperçoit de rien. Il repart avec le sentiment d’une ivresse joyeuse à peu de frais.

    Les jours s’écoulent. À la pleine lune suivante,  l’homme découvre son malheur. Passé le crépuscule, il éprouve le besoin irrésistible d’une promenade nocturne. Sitôt qu’apparaît l’astre de la nuit, le voilà prit de nausée. Ça le gratte, le démange sur l’ensemble du corps. Alors le poil commence à pousser, un poil dru. L’homme (mais est-ce encore un homme) se couvre d’un pelage sombre, il sen fort, il sent la bête. Son regard prend l’éclat de la lune à laquelle il rend hommage, déchirant la nuit d’un hurlement lugubre. Ses mains velues sont devenues pattes griffues. De terribles crocs garnissent sa gueule allongée animée du seul désir de mordre. Il faudra une innocente victime pour mettre fin à la terrible malédiction du loup-garou. »

    Aujourd’hui encore, lorsque la brume du soir nappe les eaux rouges des étangs de Comper, on devine à peine la silhouette d’un homme, là-bas tout au fond, sous le couvert, à l’orée du bois. Tandis qu’il s’approche de la berge nue, des ombres furtives s’engagent derrière lui, glissent de la lisière à la rive...

    Elles vont s’y abreuver. Alors L’homme-bête les rejoint. Il hume le nez au vent puis à quatre pattes vient étancher sa soif de même manière, jouant des épaules à faire sa place entre ses congénères.

    Peut-être n’est-ce qu’une vision, un autre fantôme de Brocéliande. L’esprit du Meneur de loups, l’homme garde sa légende.


     

    Le Meneur de Loups


     © Le Vaillant Martial

     


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  • Guenièvre

    Guenièvre 

    Guenièvrelanc-fantôme ou blanche-fée, voilà ce que signifie Guenièvre en Gallois. Et ce prénom lui allait si bien... Bien plus que l’on ne pourrait croire....

    Fille de Léodagan de Carmélide, roi de l’une des nombreuses tribus de Bretagne, elle fut élevée pour devenir reine du pays de Logres 

    Mais elle était destinée à un bien plus grand avenir que de régner sur un petit clan Breton...

    Et ceux qui la côtoyaient auraient pu le deviner.

    Toute petite déjà, elle n’était pas ordinaire, ne serait-ce que par sa longue et belle chevelure d’or.

    Mais c’est surtout sa façon d’être, singulièrement raffinée, que l’étincelle étrange au fond de ses beaux yeux verts rendait légèrement énigmatique.

    C’était pourtant une petite fille simple et espiègle qui aimait courir dans les prés et jouer aux bords des rivières. D’ailleurs on entendait souvent son rire cristallin éclater au loin.

    Peut-être était-elle avec les fées dont la subtile présence apparaissait parfois au gré des reflets changeant de l’eau ?

    En grandissant, elle garda sa blondeur d’enfant et son joli teint de lait et rangea définitivement ses robes verdies et salies par l’herbe et la boue pour adopter de plus belles toilettes, plus en accord avec son rang.

     Devenue jeune fille, elle devint tout simplement sublime.

    Aussi c’était toujours un choc lorsqu’on la voyait pour la première fois, tant son incomparable beauté éclipsait toutes les autres.

     

    Guenièvre

    Le roi Arthur, pour unifier les clans bretons passa les premières années de règne à parcourir la Bretagne de long en large et c’est tout naturellement qu’il fit halte chez le père de Guenièvre, son ami Léodagan, fidèle dès la première heure.

    Lorsque les regards de la jeune femme et di roi se croisèrent, leur sort en fut jeté...

    Arthur vit au-delà de beauté, au-delà de sa grâce et de ses manières exquises, il vit la reine de Bretagne.

    Le roi était beau, jeune et charismatique....

    Et Guenièvre succomba aussitôt à son charme.

     

    Ainsi, ce fut avec grand bonheur que Léodagan accepta de donner la main de sa fille au jeune roi.

    En guise de dot, il offrit une mystérieuse table ronde qu’il avait reçue après la mort d’Uther Pendragon. L’on dit même que ce fut Merlin en personne qui la fit fabriquer.

     

    De là à penser que l’enchanteur avait tout manigancé pour que ladite table se retrouve dans le château de Camelot, il n’y avait qu’un pas....

    Quoi qu’il en soit le roi Arthur épousa la belle Guenièvre par un beau jour d’été et ce fut une cérémonie empreinte de beauté et d’émotion.

    Toute l’assemblée présente sut qu’il se scellait là, une page de légende.

     

    Ce jour-là, Guenièvre devint la souveraine, la plus prestigieuse et la plus admirée de son temps.

    Pourtant, elle devint plus que cela encore...

    Car lorsqu’elle devint reine, quelque chose en elle se réveilla. Comme une grandeur cachée.

    Guenièvre était déjà sublime et délicate, mais elle devint détentrice d’un pouvoir ancien, perdu au fil du temps.

    Ainsi la magie s’éveilla.

     

    La magie des déesses des temps immémoriaux...

    Celles pour lesquelles les hommes se sacrifient,

    Celles qui provoquent les désirs les plus fous

    Celles qui vous élèvent spirituellement.

     

    Et la paix ‘installa sur le royaume...


     

    Mais un beau jour, un jeune chevalier du nom de Lancelot du Lac frappa à la porte de Camelot et tout bascula. Guenièvre aimait le roi Arthur d’un amour sincère et profond.

    Mais son cœur était si vaste.

    Lancelot quant à lui, fut littéralement transpercé par l’amour...

     

    Conscient de leurs rôles respectifs, Guenièvre et Lancelot restèrent à l’attraction fulgurante qui les étreignait. Mais la passion qui les avait saisis ne laissa place à aucune nuance, à aucun compromis et ils devinrent inévitablement amants.

    Ils surent  garder le secret un temps.

    La reine était si belle, qu’elle fit chavirer bien des cœurs. Et pas seulement ceux des preux et courageux chevaliers.

    Un certain Mélégant, fils du roi de Baudemagu, la désira tellement plus que tout qu’il finit par l’enlever.

    Lancelot, fou d’inquiétude, se lança à sa poursuite bien sûr. Il dut affronter de nombreux dangers et subit trois étonnantes – mais non moins périlleuses – épreuves afin de la délivrer.

    Leur amour en sortit grandi.

    Guenièvre réalisa alors à quel point Lancelot était prêt à  se sacrifier pour elle.

    Il est vrai qu’il la vénérait, comme une icône.

    Peut–être était-il le seul à voir en elle la véritable déesse qu’elle était ?

    Il lui vouait un véritable culte peut-être parce qu’elle représentait à ses yeux la femme parfaite, l’objet d’une quête charnelle mais aussi spirituelle qui demandait sacrifice et dévouement absolu ?

    Leur amour devint si puissant et impérieux qu’ils en devinrent imprudents.

    Et le roi Arthur après bien des avertissements qu’il refusait de croire, finit par se rendre à l’évidence.

    Sa reine et son ami le trahissaient.

     

    La tradition l’obligea à bannir Lancelot et à condamner Guenièvre au bûcher.

    Mais après moult combats et péripéties, Guenièvre fut délivrée.

     

    Cependant, Lancelot fut définitivement chassé de Camelot et du royaume alors que Guenièvre reprit sa place auprès d’Arthur.

    Quelque chose se brisa alors.

    Le fragile lien qui unissait la couple royal était rompu.

     

     Guenièvre

     

     

    Toute sa vie, Guenièvre fut très aimée et admirée, mais elle fut aussi convoitée comme on désire s’accaparer un beau joyau ...

    Certains même la jalousèrent au point de l’accuser injustement de complot et ceux-là, ils se réjouirent de sa disgrâce.

     

    Mais seul Lancelot vit sa véritable nature.

    Car oui Guenièvre était une déesse....

    Une déesse détentrice du féminin sacré.

    Celui des prêtresses celtes, filles de Dana, la mère de tous les dieux, dont elle était l’héritière.

    Le féminin sacré, énergie créatrice, détentrice du pouvoir d’abondance, de procréation... De la vie.

     

    Tant qu’elle fut après d’Arthur, le royaume fut prospère et la paix régna sur la Bretagne unifiée.

     

    Mais, la chute de Guenièvre scella la mort du royaume.

    Car la force solaire de Guenièvre, blessée, se voilà, se cacha et devint lunaire.

     

    Arthur partit guerroyer et laissa le royaume à Modred, le fils de sa sœur Morgane mais qui était aussi son fils.

     

    Pour s’emparer du royaume de son père, Modred voulut posséder Guenièvre et reformer un couple royal et sacré avec elle.

    Mais Arthur eut vent de ma traîtrise et rentra à Camelot. Cependant la guerre entre Modred et son père fut déclarée et l’affrontement inévitable.

     

    Modred et Arthur se battirent, s’entretuèrent et Excalibur fut rendue à la Dame du Lac.

     

    Et Guenièvre se retira dans un couvent.

    On ne la vit plus jamais...

    Mais elle ne disparut pas pour autant de nos cœurs.

     

    Elle restera pour toujours, la reine par excellence, la divine souveraine détentrice d’un pouvoir sacré oublié d’un trop grand nombre.

     

    Guenièvre 

     

     

    © Le Vaillant Martial 


     


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  • Mélusine

    Mèlusine

     

     

    Je suis née de l’amour d’un roi et d’une reine,
    Je suis comme l’eau,
    Insaisissable, et mystérieuse.
    Je suis une fille,
    Je suis une mère,
    Je suis une fée
    Je suis Mélusine.

     

    Entends mon histoire, toi qui passe ...
    Entends ma vie.
    Entends ma tragédie.
    Car c’est une histoire d’amour et de promesse tenue,
    Car c’est une histoire de secret et de trahison

     Et cette histoire, mon histoire, comme un matin de printemps ...

     Élinas avait quitté son château à l’aube, comme à l’accoutumé. Il aimait préparer seul  son destrier à la lueur des flambeaux et l’entendre hennir d’impatience alors qu’il traversait la cour, sombre et silencieuse. Il aimait le crissement du cuir et le cliquetis des boucles et anneaux qui s’entrechoquent, alors qu’il enfourchait sa monture.

     Mais par-dessus tout, il aimait pourfendre la brume des douves tandis qu’il se ruait bruyamment sur le pont levis et s’élançait à bride abattue dans la plaine.

    Il parcourait alors ses terres dans le seul but de faire corps avec son cheval, de sentir le vent gifler le visage et surtout de s’enivrer de liberté.

    Liberté qu’il n’avait jamais eue, lui, élevé pour être souverain, lui, le roi d’Écosse.
        Rien n’était plus beau à ses yeux que cette liberté
        Rien ....

    ... jusqu’à ce qu’il pénètre dans cette forêt, aux confins de son royaume.

     La soif l’avait mené à une petite clairière, au centre de laquelle, une jolie fontaine disparaissait presque entièrement sous un grand roncier.

     Il mit pied à terre et homme et cheval s’abreuvèrent bruyamment. Il ne remarqua la beauté de la source, pas plus que l’incroyable et si particulière lumière dorée du soleil levant qui perçait entre les troncs et inondait les lieux d’une atmosphère onirique.

    Il ne remarque pas tout cela, car il était homme et beaucoup d’homme ne voient pas ces choses- là.
        Tout comme il ne remarque pas qu’on l’observait ...

    Elle était là, ma mère, assise de l’autre côté du muret. Magnifique et ensorcelante.
       Elle était là, Persine la fée, immobile attendant que l’homme ait fini de boire. Car l’homme est ainsi, il a certaines soif à étancher. 
       Je suis née de l’amour d’une fée et d’un roi... Et cet amour a éclos à l’instant même où Élinas posa les yeux sur Persine.
      Et désormais, rien ne serait plus beau et plus précieux aux yeux d Élinas que cette jeune fille, cette fée si blonde, si mince si  parfaite.

    Rien ...
        Bien sûr, il voulut l’épouser sur le champ.
        Il ignorait encore que c’était une reine, la reine des fées d’Écosse.
        Et qu’une reine a des exigences...
       Fou d’amour, Élinas accepta toutes ses conditions. Conditions qui ne semblaient, d’ailleurs pas si extravagantes que cela, puisque la fée refusait simplement qu’on la vit du temps de ses couches.

    Ainsi le roi prêta serment à la reine.
        Et Persine dit oui à Élinas.
       Tous deux enfourchèrent alors le beau destrier noir et chevauchèrent à travers bois et collines et vallées pour annoncer la merveilleuse nouvelle.
       
        De retour au château, les festivités furent aussitôt organisées et le mariage fut bientôt célébré dans la joie et l’allégresse.

    Seul Mataquas, premier-né du roi, fils de la défunte femme d’Élinas, resta sur sa réserve et n’accueillit pas cette union avec autant d’enthousiasme que les autres.

    Je fus l’aînée des trois filles que Persine donna au roi. Ils me nommèrent Mélusine.
        Puis Mélior et Palestine vinrent au monde et puisque mon père tenait sa promesse, nous vécûmes heureux.... jusqu’à ce que....

    Jusqu’à ce que la simple jalousie de mon demi-frère, Mataquas, se transforme en véritable haine. Une insidieuse et perfide malveillance qui se murmure à l’oreille d’un père, et qui avec le temps, le pousse à l’irréparable.

    Ainsi, Élinas, ce père que j’aimais tant, finit par rompre son serment. Il poussa la porte de la chambre où ma mère nous baignait toutes les trois. Et s’en fut fini de notre bonheur.

    Pour vous humains, donner et reprendre votre parole est chose aisée. Ce ne sont que des mots à vos yeux et les mots s’envolent comme des feuilles mortes balayée par le vent de l’oubli.

    Pour nous, fées et être magiques, un serment, ce sont des lettres de feu qui s’inscrivent dans notre sang, dans notre peau et qui scellent notre destinée et celle de nos enfants. Rien ne s’envole, tout reste inscrit en nous ... Pour toujours. Renier une promesse, c’est nous arracher le cœur. Brise un serment, c’est nous priver d’air.

    Nous n’avons alors d’autre choix que de fuir.
        Fuir pour respire à nouveau.
        Fuir pour survivre.

     Persine est désormais perdue pour Élinas. Car l’amour qui les unissait est devenu signe de mort. Elle l’aimait, soyez en certain et sa vie n’avait plus de sens sans lui. Plutôt que de le quitter, elle aurait pu rester et mourir et mourir sur le champ.

    Mais Persine était mère.
        Ainsi, pour ses filles,
        Pour qu’elles aient un avenir,
        Persine
    les prit dans ses bras et s’envola avec elles dans un nuage de fumée.

    Elle s’envola,
        ivre de colère,
        Ivre de peine, Elle s’envola le cœur brisé.

    On raconte que le roi Élinas, qui n’était désormais plus mon père, remplit la baignoire, où nous nous lavions, de toutes les larmes de son corps et de son cœur.

    Maudite nature humaine... Qui vous rend à la fois si forts et aimables, ou si faible et détestables.
        Ma mère se réfugia sur l’île d’Avalon. L’île des fées où nous nous sentions en sécurité.
        Chaque latin, elle nous conduisait au sommet de la colline d’Éléonos pour nous montrer l’horizon et la lointaine Écosse.
        Et chaque matin, elle nous racontait son histoire.
       On ne brise pas le cœur d’une fée, sans conséquence...

    Au fil du temps, le sien s’était rempli de rancœur et dérivait peu à peu.
        Quinze années passèrent.
        Quinze années à la voir s’enfoncer dans la tristesse et folie.
        Nous devions faire quelque chose...

    J’avais soif de vengeance.
        Élinas
    était responsable. Il devait payer.
        Nous étions jeunes et bien que fées, nous pensions simplement.
        Nous étions et parce que fées, nous étions puissantes.

    Alors, un soir, je réunis mes sœur et leur soumettais mon idée.
        J’étais l’aînée, elles acquiescèrent.
        J’ai cru qu’elle le haïssait
        J’ai cru bien faire
        J’ai cru ...

     Ainsi, notre père Élinas roi d’Écosse, fut enfermé dans  la montagne de Northumberland... pour toujours.

    Ma mère ne réagit pas comme prévu...
        D’ailleurs, qu’avions nous imaginé ?

    Son amour brisé l’avait plongé dans un abîme de douleur, mais en vérité, elle n’avait jamais souhaité de mal à son époux. Elle pleurait son amour perdu, c’est tout. Ce que nous avions fait, ce que j’avais fait, la plongea définitivement dans le chaos et sa rage déferla sur moi.

    Elle était puissante, ma mère.
        Elle aurait pu me tuer.
        Elle fit pire...
        Elle me maudit.

    Ainsi je fus condamnée à me transformer en serpente en dessous de la taille tous les samedis  que je vivrais. Et si par bonheur, je trouvais mari, jamais je ne devrais m’en séparer et jamais il ne devrait me voir ces jours-là, sans quoi je vivrais un tourment éternel ! Malgré cela, ma mère me prédit de nombreux enfants aux cœurs nobles et fiers, comme leur grand-père, et dont les noms resteraient dans les mémoires.

    Voilà ce que furent les dernières paroles de ma mère, Persine-la-Fée, car elle s’envola aussitôt.
        Je ne la vis plus jamais, ni dans le monde des fées, ni dans le monde des hommes.

    D’aucuns disent avoir entraperçu une silhouette au sommet de la colline d’Éléonos, debout face à l’horizon ...
        Pardon.

    J’avais poussé mes sœurs à l’irréparable. Plus rien ne serait comme avant...
        Nous nous séparâmes.

    Mélior devint la reine des étoiles filantes et Palestine, la princesse des cygnes blancs.
        De bien belles destinées, bien méritées...

    Quant à moi je restais seule.
        Avec ma peine
       Avec mes erreurs.
       Et ce terrible goût amer que procure le sentiment d’avoir tout gâché.

    Je quittai Avalon et revins parmi les hommes.
        J’errai longtemps sans but, hantée par ma terrible faute,

    Et puis les souvenirs de la bienveillance de mon père, l’amour de ma mère, et la gentillesse de mes sœurs balayèrent peu à peu ma douleur.

    Et le chagrin se mua en douce nostalgie.
        Le soupir de l’âme...

    Mes pas me menèrent dans une petite forêt poitevine près de Lusignan . Je m’y plus et c’est près de la fontaine de , où je m’étais réfugiée, que je trouvai un semblant de paix.

    Et sous ces grands arbres protecteurs, je devins une femme.
        Je croyais passer ma vie sous ces vénérables chênes, à converser avec le vent, les animaux et le petit peuple.
        Mais il en fut tout autrement...

    C’était une belle nuit d’été, chaude et silencieuse et la brillante comme jamais.

    C’était une nuit où les souvenirs remontent à la surface et nous laissent éveillés. On y  voyait comme en plein jour alors, pour le changer un peu les idées, je décidai de me baigner.

    J’ai toujours aimé cette petite morsure lorsque l’on entre dans les eaux nocturnes. Ce froid intenses vous saisit alors, puis vous apprivoise peu à peu. Enfin, charmeur, il vous invite à vous allonger entièrement ans cette exquises fraîcheur.

    Le sensation de cette eau vive et claire caressant mon corps nu, tandis que sa longue chevelure ondule autour de moi, m’a toujours transportée de bonheur.

    Tandis que j’admirais le ciel étoilé, une légère brise se leva et fit danser quelques fleurs parmi les milliers qui jonchaient le sol. D’un geste, je transformai ce petit courant d’air en un tourbillon merveilleux qui les fit toutes s’envoler.

    Leur étrange et gracieux ballet les porta au gré de ce vent fantastique et malicieux pour finir par les déposer délicatemnts sur les eaux de mon bain, me recouvrant presque totalement.

    Qui aurait pu deviner un visage affleurant à la surface de cette fontaine fleurie ?
        Je devins invisible ...
       Je me laissai alors submerger par le parfum subtil et envoûtant de ces fleurs de cerisiers et laissai porter là où les fées s’abandonnent...

    Pendue dans cet ailleurs, je n’entendis pas les sabots fouler l’herbe de la clairière et l’homme sauter de sa monture.
        Je ne l’’entendis pas non plus s’avancer vers la fontaine et laisser tomber lourdement sur le muret.

    Lorsque j’émergeai de ma rêverie, il était assis, avachi même, le visage en foui dans ses mains encore gantées et semblait porter toute la douleur du monde sur ses épaules.

    Lorsqu’il finit par lever la tête, je crus voir des larmes briller sous le clair de lune.
        Je le trouvais terriblement beau
        Je le trouvais ...

    Mon cœur se serra et je voulus aussitôt le réconforter.
        Lorsque j’émergeai de la fontaine seulement vêtue de pétales, il tomba à la renverse.
        Nous les fées, ne réalisons pas toujours l’effet que nous produisons sur les hommes...
        Mon apparition le stupéfia, mais ne l’effraya pas pour autant.

    La surprise passée, il se releva et après m’être habillée, j’osai m’approcher.
        Alors tous deux assis au bord de la fontaine, nous fîmes connaissance et il me raconta ce qui le tourmentait.

    L’après-midi même, lors d’une chasse au sanglier, Raymondin, tel était son nom, avait accidentellement tué son oncle le Comte de Poitiers ...

    Étourdi par le chagrin et la culpabilité, il avait enfourché son étalon et avait chevauché jusqu’ à ne plus savoir où et qui il était. Épuisé, il avait fini par mettre pied à terre dans cette clairière.

    Pendant qu’il se confiait, je sentais mon cœur s’ouvrir. Ce cœur pourtant encore et toujours meurtri.

    Ce cœur blessé qui pensait ne jamais battre pour un homme. Comme un papillon qui déploie ses ailes et laisse derrière lui sa chrysalide plein de larmes et de peine.

     Nos regards se croisèrent alors, et je vis la flamme. Je vis ses sombres pensées battre en retraite, reculer devant elle. Je vis la noirceur de sa douleur. Je vis l’amour.

     L’amour qui venait de frapper nos deux cœurs aussi certainement que sa flèche avait frappé celui de son oncle.

     Je frissonnais, il me prit dans ses bras. Nos destins étaient scellés.

     Lorsque je lui dis que j’étais une fée, il sourit. Lorsque je lui demandai de ne jamais chercher à me voir le samedi, sans poser de question. Il jura. Lorsque je lui dis qu’il serait riche, il acquiesça. Lorsque je lui dis que nous aurions beaucoup d’enfants, il m’embrassa. Il ne me demanda qu’une chose, l’épouser et j’acceptai.

     Nous ne voulions pas attendre. Le mariage aurait donc lieu dans la semaine. Seulement, mon beau chevalier était pauvre et ne possédait qu’une terre isolée et aride. Je fis donc apparaître une chapelle, dans un lieu digne de notre amour. Et ce fut une très belle cérémonie. Puis, le château de Lusignan, vit le jour en jour et une nuit ....

    Ce fut ma première prouesse, mais pas la dernière. Car, pendant que mon époux parcourait la Bretagne, je me fis bâtisseuse.

     J’ai aimé ces temps heureux où la nuit je parcourais nos terres qui s’étendaient désormais aussi loin que le regard se porte. Secondée par une armée de lutins, gnomes et farfadets, je choisissais alors les plus belles collines pour y de somptueuses et puissances citadelles.

    Ainsi, les forteresses de Partenay, Tiffauge et Talmont et les châteaux de Mervent, Vouvant, pour ne citer que ceux-là, virent le jour en une nuit.

    Quiconque nous surprenait dans notre ouvrage, nous voyait tout abandonner sur le champ. Tels sont les fées et le petit peuple....

    Portée par notre amour et la promesse tenue, j’offris la fortune à mon bon Raymondin et nos dix fils – bien que tous affublés d’un état physique disgracieux – finirent de combler notre bonheur.

    Mais, Raymondin avait un frère... Un frère particulièrement jaloux. Un frère qui aurait pu s’appeler Mataquas tant il  était lui aussi, vil et mesquin. Un frère qui se nommait Forez. Le comte Forez.

     Notre richesse fut trop grande, trop soudaine et trop visible. Ne dit-on pas : Pour vivre heureux, vivons cachés ?

      Un samedi tandis que le comte rendait visite à Raymondin, il s’étonna, une fois de plus, de ne pas me trouver. Il saisit alors ce prétexte  pour lui faire part de rumeurs à  mon sujet.

    Infidélité, disait-on. Sorcellerie, même. Mon époux n’y prêta l’oreille.

    Mais, samedi après samedi le comte Forez lui répéta les mêmes histoires et ....

    Et, une flamme finit par s’allumer et elle n’avait plus rien à voir avec celle de l’amour.

    Alors, Raymondin finit par faire un trou dans la porte interdite et m’ découvrit prenant mon bain.

    Jusque à la taille je demeurais son épouse, toujours belle à ses yeux, mais en dessous du nombril, mon corps se transformait en une queue de serpent.

    Il trouva cela monstrueux, mais parce qu’il  m’aimait encore et toujours, il fit mine de ne rien avoir vu, chassa son frère et reprit le cours de sa vie.

    Je feignis de m’être rendu compte de rien et fit de même.
        Je crois que tout était rentré dans l’ordre ...

    Pourtant le feu sournois du doute, de la peur du surnaturel – les diableries comme vous dites – poursuivait son chemin.

    Et ce feu s’embrasa lorsque l’un de nos fils, Geoffroy pourtant un valeureux et preux chevalier, apprit que son frère préféré Fromont venait de se faire moine à Maillezais. Fou de rage et d’incompréhension, il en brûlait l’abbaye . Tous les moines périrent dans l’incendie, ainsi que notre fils Fromont.

    J’étais terrassée par le chagrin. Tous ces moines morts... Et puis, Fromont était si doux et si aimable... Il aurait fait un merveilleux moine...

     L’acte de Geoffroy était impardonnable mais, presque malgré moi, je le défendis en lui cherchant des excuses.

        Quelles soient humaine ou fées, les mères font ainsi.
       
    Raymondin, l’homme bon, honnête et droit que j’aimais ne comprit pas.

    Le feu avait tout embrasé.
        Les corps et les cœurs.
        Le feu de la, de la colère et de la souffrance.

    Ivre de douleur. Raymondin reporta sa rage sur moi, et me tenant pour responsable des tares de nos enfants, m’accusa publiquement d’être « une très fausse serpente. »

    Mon cœur s’est déchiré en un millier de lambeaux à jamais éparpillés au gré des vents mauvais.

    Et j’ai hurlé.
        J’ai hurlé toute ma douleur...
        Et toute ma peine.
        J’ai hurlé à m’en briser la voix.

    Je ne pouvais y croire.
        L’histoire ne pouvait pas se répéter ainsi.
        C’était trop cruel.

    J’ai senti alors se joindre à moi, les cœurs de toutes les fées trahies.
        J’ai même senti le cœur meurtri de ma mère...
        J’ai senti leur rage et la mienne se jeter dans ce torrent de fureur.
      

    Et ce déluge monter en moi...
        J’ai cru devenir folle.
        Mon cri s’est fait rugissement.
        Je crois même que les tours ont tremblé.

    Ce cri bestial et primaire résonne encore à mes oreilles.
        Le cri de la trahison.
        Et puis, à bout de souffle, je me tus.
        J’ai ré ouvert les yeux et les ai plantés dans ceux de mon mari.
        J’ai su qu’il regrettait déjà ses paroles...

    Ô mon amour... Qu’as-tu fait ?
        Il pleurait.
        Mais toutes ces larmes mêlées aux miennes ne pourraient effacer ses paroles.
        C’était trop tard.
        J’étais maudite.
        À jamais.

    Désespérée, je me jetai par la fenêtre et, devenue serpente pour toujours, je disparus.

    Mèlusine

     

    On dit que Raymondin se fit ermite et erra sans but jusqu’à la fin de sa vie.
        On dit que je veillai sur chacun de mes fils et sur toute leur descendance.
        On dit que j’apparus en pleurs avant le décès de chacun d’eaux.
       On dit qu’à chaque changement de propriétaire de mon beau château de Lusignan, on peut m’apercevoir, douloureuse et gémissante, errante comme une âme perdue.

     On dit, on dit ...

     Voici mon histoire, toi qui passe.
         Voici ma vie et ma tragédie.

     Je suis une fée deux fois maudite,
         Je suis serpente à jamais,
         Je suis Mélusine.

     

    - Quelle triste histoire ... Maudite par sa propre mère, et bien que sa différence ait été acceptée par son mari, condamnée à quitter les êtres qu’elle aimait...

    - Cette contrée et merveilleuse et terrible à la fois ... Un instant nous nous perdîmes toutes les deux dans nos pensées.

     Mon regard se posa sur la boîte. Je n’y avais pas prêté attention, mais il s’exhalait de ce petit écrin de nacre une odeur d’encens. Un subtil mélange de santal et myrrhe. Je n’aurais su dire si ce mariage était heureux ou pas. Mais un peu entêtant, sûrement. L’odeur de Mélusine peut-être ?

    - Jadis et à l’insu de tous, reprit l’Ondine, Mélusine y cacha une de ses écailles. Pour qu’on ne l’oublie pas et pour qu’un jour une prêtresse ou une magicienne brûle cette infime partie d’elle, brisant, enfin, la malédiction qui l’oblige à erre sans fin, sans but, alors que tous les siens ont disparu depuis bien longtemps. Elle ne souhaite qu’une chose, les rejoindre au pays des morts.

    Pensive, je reste à considérer l’écaille contenue avec perplexité.

    - Une prêtresse ou une magicienne, dites-vous, demandai-je enfin. Où vais-je pouvoir en trouver une ?

    L’Ondine me fit un de ses sourires énigmatiques dont elle avait le secret et je compris que le devais lui faire confiance. Elle ne m’avait pas confié quelque chose d’aussi précieux sans raison.

    Je souris à mon tour.

    - Je vais devoir te quitter. Je suis trop loin de mon lac et je ne peux survivre longtemps hors de l’eau.

    - Et l’eau de la fontaine ou de la rivière ?

    - Pas les mêmes eaux, pas les mêmes énergies.

    - Je comprends. Au fait, comment vous appelez-vous ?

    - Je me nomme Aylinen...

    - Et moi Ada.

    Nous échangeâmes un regard et l’Ondine se leva

    - Prends soin de toi. Adieu vieille et belle dame.

        Je la regarde s’éloigner superbe. Incroyable et singulière rencontre ... Je ne l’oublierai jamais.
       Incroyable et singulière rencontre... Je ne l’oublierais jamais.

    L’écaille mordorée et la larme brillaient dans leur écrin. Je refermai la boîte pour l’enfouir dans ma poche. J’y retrouvai mon petit caillou. Machinalement, je le sortis. Gros lisse et rond.

    Sa constance me fit du bien.
        Pourtant, à bien y regarder, une nouvelle marque se dessinait à la surface.
        Un simple triangle, pointe en bas, jouxtait la première figure.
        Je crois que mon petit compagnon de pierre me racontait quelque chose. Un jour je comprendrais...

    Une larme éternelle... Une larme d’Ondine. Triste et magnifique présent.
       Aylinen
    m’avait touchée au plus profond de mon cœur. Je me sentais si petite, si misérable, face à un tel être.
       Comme en réponse à mes états d’âme, il se mit à pleuvoir.
        Je trouvai refuge sous la frondaison d’un splendide tilleul. Il sentait bon.

    Une odeur délicate et suave et pourtant si intense qui emplissait l’air d’un parfum exquis de fleurs, doux et sucré.
       Impressionnant et majestueux, et probablement millénaire, il dégageait néanmoins une impression de tendresse et de grande féminité.

    Peut-être ses feuilles en forme de cœur m’inspiraient-elles tout particulièrement ?
        Je pensais à Aylinen.
       J’avais le sentiment d’être restée une éternité auprès d’elle.

    Je décide de me poser un moment et de me laisser la possibilité d’intégrer, d’assimiler toutes ces incroyables et remarquables rencontres, révélations, confidences et même enseignements.

    C’était une pluie d’été légère et chaude.
        Sous mon dôme de feuilles, je rêvassai de longues heures et le temps passa.
        Entre somnolence et éveil, je profitais de l’instant. Rien que l’instant.

    Mèlusine

     

    Je m’émerveillais de tout. Car tout était beau.

    Les oiseaux semblaient jouer un opéra connut d’eux seuls. Merveilleuses mélopées, charmantes et enchanteresses. Leur chant me berçait doucement tandis que je m’amusais du bal des écureuils qui montaient et descendaient les arbres à la recherche de nourriture. L’un d’eux s’aventura même jusque dans mon sac alors qu’il me croyait endormie. Je le laissai me subtiliser quelques champignons de ma réserve tout en essayant de ne pas rire trop fort. J’aperçus même au loin, quelques biches apeurées et une famille de sangliers fouissant la terre fraîche.

     

    Cette immersion dans la nature me fit un bien fou.
        Je restai ainsi plusieurs jours.
        Ces quelques jours de repos m’avaient permis d’assimiler, un tant soit peu, les récents événements. Surprenants, bouleversants.
       Pourtant une part de moi les estimait également naturels et presque ordinaires...
       Curieuse sensation.

    C’est donc toute ressourcée et pleine d’allant qu’un matin, je repris la route.

     Les pluies printanières avaient cessé depuis longtemps et le ciel, déjà clair et dégagé, présageait une belle journée.

     

    Mèlusine


     

    Chemin faisant, mes pas finirent par m’amener devant un très joli bosquet fleuri.
        Il embaumait.
        Rien de moins.

    Toutes plus odorantes et plus éclatantes les unes que les autres, les myriades de fleurs me faisaient tourner la tête. J’avais envie de toutes les sentir, de toutes les toucher.

    Les arbustes gorgés de fruit de toutes sortes, formaient des entrelacs de leurs délicates et fines branches. Tout était merveilleusement orchestré ... On aurait dit l’œuvre d’un artiste.

     - Je me suis donné tant de mal....

    Toute à ma contemplation, je ne l’avais pas entendue approcher.
        Émergeant de ce bel ouvrage, une gracieuse et charmante jeune fille me souriait.

    Sa longue chevelure blonde, ornée d’une multitude de fleurs jaune, couvrait pudiquement son corps nu et menu.

    Ses grands yeux ambres, qui lui mangeaient le visage, sublimaient sa peau pâle et diaphane et lui conféraient une mine étrange, à la fois rayonnante et confusément mystérieuse.

    - C’est magnifique. Quel travail !

    - Pas vraiment... pour une Dryade, fit-elle en pointant vers moi son index qui se transforma lentement en bourgeon. Ce dernier s’ouvrit immédiatement, devint une superbe rose, puis disparut à peine éclose.

    - Incroyable....

     Son sourire timide soulignait joliment sa beauté juvénile.

    - Je me nomme Ezelwen, gardienne des fleurs chuchota-t-elle.

    - Ada, murmurai-je, pour me mettre au diapason

    Elle paraissait si fragile.

    - Tu sembles apprécier mon travail, vieille femme, poursuivit-elle.

     Je me penchais pour sentir une fleur.

     

     - Vous êtes une artiste, mademoiselle.

    - Merci ... Artiste peut-être, conteuse sûrement. Veux-tu que je te raconte une histoire.

    - Avec grand plaisir, Ezelwen.

    - Les fleurs, elles, adorent cela. Ce sont de petites coquines qui aiment les histoires d’amour. Peu importe comment elles finissent d’ailleurs.

    Elle m’invita à m’asseoir sur une jolie souche tout ornée de glyphes[1], et fit de même.

    - Les fleurs sont les véritables artistes, en fait. Je les aide un peu, c’est vrai. Mais si tout est beau et harmonieux autour de nous, c’est grâce à leur chant.

    - Leur chant ?

    - Oui, elles chantent... Et leurs mélopées sont si belles qu’elles font chavirer les cœurs.

    - Je l’ignorais.

    - Peu le savent. Et c’est très bien comme cela. C’est leur petit secret...

    - Je suis honorée de le partager avec vous.

    - Jadis, tu le savais.

    - J’ai tout oublié de mon passé.

     La Dryade me caressa le bras et poursuivit.

    - Elles content ce dont elles furent témoins, autrefois. Baisers dérobés, confidences et trahisons. Ainsi, elles deviennent ceux et celles dont elles narrent l’histoire.

    - Connaissent-elles l’histoire de ce petit caillou ? demandais-je après l’avoir sorti de ma poche.

    - Pas ces fleurs-ci. D’autres peut-être...

    - Dommage.

    - Désolée... Veux-tu-entendre des récits d’autrefois ? Du temps où tu vivais parmi nous.

    - Avec plaisir.

    - Je serai leur interprète.

     Les yeux levés vers le ciel, elle réfléchit un instant et finit par sourire.

    - Oui... Celle-là sera bien, dit-elle pour elle-même.

    © Le Vaillant Martial

     

     



    [1] Inscription, trait gravé en creux


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  • Les Aboyeurs

    Les Aboyeurs

     

    Alertée, une pie s’était envolée du plus vieux des chênes de Brocéliande. La jacasse filait vers l’ouest à tire-d’aile, lorsqu’elle se refléta sous elle le vif éclat du « Miroir aux Fées ». Sa surface si calme, donnait l’illusion d’un morceau de ciel échoué au cœur de la forêt. La pie se laissa chuter et vont se poser sur la basse branche d’un hêtre doré. Il étendait son ombre tiède en bordure de l’étang paisible, un étang d’une grande pureté ...

    D’anciens récits affirmaient qu’un lit bordé de draps frais trempés dans cette eau claire, offrait au dormeur l’assurance de rêves aux vertus divinatoires.

    À quelques pas du hêtre était un pont de bois, en contrebas duquel l’eau vive d’un ruisseau caressait l’abord d’une longue pierre couchée sur le sol. On aurait pu penser qu’elle fut un lavoir naturel. C’est du moins ce qu’avaient considéré ces trois sœurs, trois commères, de celles qui ont la langue bien pendue, elles s’affairaient à battre le linge tandis qu’un jeune freluquet, cousin de celles-ci tendait une corde pour y faire sécher les draps propres.

    Tout à leur ouvrage, souillant l’onde pure de ce miroir d’eau, les commentaires allaient bon train, sur les uns, sur les autres des villages voisins. Et malgré la distance, plus d’une oreille devait siffler, siffler aussi fort que doit le faire le vent d’hiver lorsqu’il s’engouffre sous la porte. Et comme les premiers paniers étaient déposés auprès de l’étendoir, le jeune benêt remarqua la pie, perchée là-haut.

    D’un grand geste, il voulut la chasser... Mais la pie sautillait sur sa branche et l’observait de son œil rond. Alors, l’imbécile lui jeta le premier caillou venu. Un caillou insignifiant, un caillou rond et blanc.


     

    - Va donc au diable, « L’agasse » lance-le « sans cervelle », la fiente qui sort de ton derrière va bien finir par souiller ces draps tout frais !

    L’oiseau jacassa par trois fois avant de s’envoler, sous les aboiements répétés d’un chien, compagnon du garçon, jusqu’alors affairé à renifler le pied des arbres. Ainsi en est-il du destin d’un sac à puces.

    L’affaire aurait pu en rester là.

    Mais nous somme en terre de Brécilien.

     Juste le temps de compter dix heures, sonnées au clocher de Tréhorenteuc... Sur le chemin, là-bas, y’a une femme sans âge qui avançait, elle avançait d’un pas traînant, elle s’appuyait sur son pen-bas, un bâton de marche à tête ferrée. Arrivée au milieu du pont, elle s’arrêta, sembla reprendre son souffle, rajusta le capuchon de son épais manteau. On ne voyait rien de son visage. Mais tandis que l’on devinait son attention portée sur les lavandières et le badin qui les accompagnait, en bas ça gloussait et ça piaillait, ça ricanait de fadaises et autres niaiseries...

     

    - Ohé, mes bonnes gens ! interpella la bonne femme d’une voix nasillarde, z’auriez pas une piécette à me lancer ?... Un morceau de pain pour apaiser les gargouillis de mon ventre. Allons mes braves, un petit geste !... S’il vient du cœur, il peut être réparateur de quelques mauvaises pensées et autre malheureuse intention », ricanait-elle comme elle jetait un regard au grand dadais.

    - Tiens mon garçon, reprit-elle, je crois bien que ce caillou blanc et rond t’appartient, n’est-ce pas ? Et de jeter la pierre au pied du jeune homme interdit.

    - Passe donc ton chemin pouilleuse ! Tu as dû t’égarer. Nous n’avons rien ici pour toi, et quand bien même ! Nous le garderions pour notre chien !!! Rétorqua l’une des trois sœurs.

    - C’est ma foi vraie, lança une autre railleuse, va plutôt promener ton manteau de poussière au vent d’ouest ! Du balai, vieille chouette !

    Et tandis que le grand échalas renvoyait le caillou à la mendiante en poussant des « Hou-Hou » moqueurs, la dernière des lavandières encourageait le chien à chasser l’indésirable. Le cabot excité grognait, remontait le talus tout en aboyant. Il tournait autour de la femme restée impassible, et le chien de gueuler, de sauter sur place, encouragée par ses maîtres en contrebas.

    À peine remarqua-t-on la mendiante dégager doucement un pan de son manteau. Se révéla une main diaphane et délicate, les doigts étaient fins. La paume ouverte s’offrit au chien. Comme s’il obéissait à un ordre silencieux, l’animal cessa ses aboiements. Il s’apaisa. Devenu docile, il vint adresser quelques coups de langue avant de se coucher, asservi aux pieds de la silhouette soudain grandie. D’un geste lent et mesuré, la blanche, cette si jolie main se leva à hauteur du visage, elle dégagea celui-ci du capuchon qui le maintenait dans l’ombre. L’instant d’un souffle... Magique. Le temps resta suspendu. Auprès du lavoir, les autres s’étaient tus, médusés de ce qu’ils découvraient. Une voix lumineuse rompit le silence. L’harmonie d’une langue merveilleuse épousa l’air frais du matin. Pourtant, si le ton était posé, il se fit impérieux :

    Is trua liom da chas,
    Nil acmhaim agam air
    As seo amach...

     

    Tels des pics aiguisés, chacun des mots transperçaient le cœur des pauvres bougres ; Sans qu’ils ne l’eurent jamais entendu parler auparavant, ils perçurent tout de l’étrange langage. Ils comprirent le sens de chaque mot porté à leurs oreilles, et le poids des reproches était à ce point lourd, que leurs pieds s’enfoncèrent dans le sol, ils s’enfoncèrent jusqu’aux chevilles, jusqu’aux mollets... Ils ne purent fuir, condamnés à écouter. Ils s’enfoncèrent jusqu’aux genoux.

    - ... Vous êtes ici en terre magique. Vous êtes dans cette partie du monde qu’affectionnent les fées, mes semblables. Vous devez payer vos égarements. Il semble que vos cœurs sont devenus plus durs, plus froids que la pierre sur laquelle vous étiez affairés. Vous souillez sans aucune attention le seuil de ma maison. Puisqu’il en est ainsi, à compter de ce jour...

     À compter  de ce jour..., m’entendez-vous, pour vous blâmer de tous ces outrages, vous blâmer du manque de respect à l’égard des habitants de cette forêt, auxquels vous jetez si facilement la pierre, pour vous châtier de cette indifférence faite à l’infortune, pour toutes les mauvaises paroles que vos bouches ont crachées aux quatre vents, pour vous punir enfin d’avoir lancé ce chien contre moi, vous serez condamnés.

    Vous serez condamné à aboyer vos peurs et vos tourments. Tel ce chien, à quatre pattes vous tournerez sur vous-mêmes, chaque fois que vous éprouverez le désir de vous asseoir. Vous reniflerez le derrière de quiconque croisera votre chemin, de qui conque viendra vous saluer le matin. Et pour laisser à réfléchir vos descendances respectives, vos rejetons hériteront d’un fardeau comparable dès lors qu’ils s’engageront sur une terre magique occupée par les être merveilleux. Néanmoins le sortilège sera rompu à la condition qu’au cours d’une même journée, l’un d’eux honore pas trois la « Grande Forêt » réparant ainsi chacun des affronts que vous avez commis aujourd’hui.

    Ce n’est pas tant que ces paroles étaient alambiquées, non ... Mais prisonniers de la tourbe à mi-cuisse, la peur avait rendu les quatre misérables, sourds à ce qui venait d’être dit. Ils n’avaient retenus que la sévérité du jugement les concernant, le reste s’était perdu au plus profond des bois.

     

    Il est dit des paroles envolées qu’elles ne peuvent se rattraper, pas même avec le plus fin des filets à papillons.

    Le manteau de la dame du lac tomba lourdement, comme s(il avait glissé des épaules de la fée. Mais... il n’y avait plus personne sur le pont de bois, juste un vêtement poussiéreux au sol, et... une pie à l’œil noir et rond ! La pie s’envola, décrivant un grand cercle au-dessus du « Miroir aux fées », puis elle disparut, loin par-delà les arbres.

     


     

    Les misérables eurent bien du mal à se libérer de la tourbe profonde. Et c’est à quatre pattes qu’ils se carapatèrent de ces rives étranges, suivi du chien, courant derrière eux. Tous aboyaient. Ils braillaient comme s’ils avaient mille diables à leurs trousses. Après qu’ils eurent franchi cette frontière imperceptible, laissant à « rebrousse chemin », le monde magique, les trois femmes et l’homme sentirent en eux renaître le sens de l’équilibre. Le désir de se tenir debout. Cependant, ils continuaient de courir, le regard épouvanté. Ils recouvrirent aussi la parole, mais ces paroles étaient chargées de détresse. Surtout, leur frayeur se renforçait  lorsqu’ils voyaient l’un deux courir droit vers un arbre pour, soudain à quatre pattes en faire le tour et lever la jambe, laissant une tache brune auréolée, qui son jupon, qui son pantalon.

     

    Mais... Le pire était à  venir 

     

    Au village, on vit arriver quatre déments filer droit à l’église. Ils avaient en tête de trouver le recteur. Si la grand-rue était presque déserte, il y avait bien quelques passants affairés. Et le sortilège de se manifester de plus belle, chacun des ensorcelés détournant son chemin pour s’empresser de renifler le derrière des uns, celui des autres. Le tumulte qui s’en suivit fit sortir les curieux sur le seuil des maisons. « Dame ! Pour une fois qu’il se passait quelque chose !!! ». Tous ces curieux, c’étaient autant de nouveaux postérieurs, de sabots, de souliers à flairer.

    Une pissette par ci... Une reniflette par-là. On vociférait, on s’emportait... On se fâchait tout rouge. On ne vient aux mains. Le recteur, un petit homme rond, attiré par les éclats de voix, parut à la fenêtre du presbytère. Il lui fallut de la détermination pour s’interposer, apaiser les esprits. Fallut bien qu’il prit sur lui, le recteur, à s’étonner de ce que ces quatre enragés, malgré sa soutane, lui réservassent le même sort qu’aux autres, lui l’homme d’église.

    Assisté de solides gaillards, parmi ceux  les plus redoutés aux jeux  de luttes bretonnes, on emporta avec vigueur, les fauteurs de trouble jusqu’à une porte dérobée de la sacristie.

    Quelques coups de goupillon trempé d’eau bénite ne pourrait être que salutaire. Même si désormais isolés de la cohue extérieure, les forcenés semblaient avoir retrouvé une attitude plus raisonnable. Certes, il y eut encore un bref instant d’égarement après qu’ils fussent invités à s’asseoir. Chacun fit plusieurs fois le tour de sa chaise avant d’y prendre place, à la manière que font les chiens au moment  du coucher...

    Le calme revenu, ils furent interrogés sur les raisons de cet insolite comportement. En homme avisé, le recteur imaginait bien à l’origine quelques diableries. S’ensuivit la confusion d’un récit entrecoupé de plaintes animales. Les trois sœurs se lamentaient de tant d’infortune. Au terme d’une histoire qu’il jugeait sacrilège, le bon prêtre commença par rejeter avec véhémence, toute existence de fées et autres Dames du Lac. Il sermonna avec sévérité ces ouailles égarées pour tant de crédulité, frénétique, il les signa, par trois fois, y compris lui-même et les costauds demeurés présents, il joua en abondance du goupillon comme s’il voulait exorciser la terre et le ciel. Se ressaisissant enfin, il suggéra une vision plus « chrétienne «  des événements passés. Il faut savoir que cette interprétation est à l’origine de quelques contes populaires, contes fantaisistes à dormir debout : comment ces ignorants n’avaient-ils pas reconnus la Vierge-Marie dans toute sa splendeur, venue réprimander ces mauvaises âmes pour leurs trop nombreux péchés !!!

     


     

    Ainsi fut conservée dans les mémoires, la « Malaventure » de celles qui furent appelées depuis les « Aboyeuses », évinçant avec discrétion toute implication de la gente masculine, irréprochable. Toujours est-il que pour ces quatre-là, la cruelle réalité avait scellé leur destin. Quoi que l’on put faire, le sortilège persista, si bien qu’ils se terrèrent dans leurs chaumières. Si l’on passait au large de celles-ci, des aboiements que percevait le passant, il était bien difficile de savoir s’ils appartenaient aux chiens ou à leur maître.

    Y’en a qui disent que pour chacun de ces malheureux, lorsque le dernier grain de sable fut passé dans le sablier. Karrig An Ankou, l’ouvrier de la mort vint les chercher selon l’usage. Mais à chaque fois pour ces quatre-là, on entendit hurler, hurler à mort, et ce, jusqu’à l’autre bout du pays, et bien au-delà, par-delà le « Miroir aux Fées ». Mais ces hurlements, ce n’étaient pas ceux des chiens, non !... Ce n’était pas ceux des chiens.

     

    Et le temps a passé...

    ... Le temps a passé, la prophétie s’est accomplie.

     

     

    Les Aboyeurs

     

    De génération en génération, les enfants, les petits enfants de leurs enfants subirent la malédiction héritée de ces ancêtres malveillants. Pour ces infortunés héritiers, le terrible fléau s’abattait sur une existence jusqu’alors paisible, dès lors qu’ils passaient la frontière invisible d’une « Terre Magique ». Qu’ils s’en éloignent, le charme était rompu, pour un temps seulement ! Il faut savoir... Il n’est pas de « Terres Magiques » qu’en forêt de Brocéliande. Ils sont nombreux dans les campagnes ces cercles de pierre et autres allées couvertes, hantés par de facétieux lutins nocturnes. Ces croisées de chemins veillées par de sulfureux démons cornus, jusqu’aux abords de modestes chapelles bâties sur d’anciens lieux de cultes oubliés. Une source discrète entourée de narcisses, une lande isolée un menhir couché sur la rive d’un étang, lavoir surnaturel fréquenté par de funèbres lavander noz (les lavandières de nuit).

     

    Autant de lieux à l’approche desquels certains ont appris à leurs dépens l’origine maudite de leur lignée familiale ! De-ci de-là, les bavards et les commères ragotaient à plaisir, qui sur ce malheureux désireux d’étancher sa soif à l’eau claire d’une fontaine... Celle-ci, engagée sur les chemins creux du « Tro Breizh » et d’autre encore, tous emportés de soudaines convulsions, s’ébattre, et aboyer comme de vulgaires chiens. !


     

     

    Un matin de printemps, une jeune fille aux cheveux de feu, errait sur un petit chemin bucolique, de ceux qui vous entraînent à l’orée des bois, bordés de haies, refuge d’oiseaux turbulents et de papillons épars. L’air frais du matin portait des parfums d’ajonc et d’aubépines en fleurs. Des odeurs étranges de terriers obscurs au fond desquels se cachaient des mondes merveilleux régentés par des reines coupeuses de têtes. La jeune fille insouciante, n’avait d’autres pensées que ses adorables préoccupations, le bel âge de croire encore au prince charmant, l’âge de croire aux fées. Si pour le premier, la pauvre naïve déchantait bien vite, le fait de croire aux secondes était, pour elle, de bon augure.

    Sur le chemin de campagne, l’herbe fraîche lui montait au-dessus des mollets. Le bas de sa robe alourdie par la rosée matinale. Le hasard voulu que ses pas la mène à franchir la lisière de Brocéliande. A la fraîcheur du matin, s’ajouta celle de la Grande Forêt. Et comme elle s’aventurait plus en avant, charmée par le chant du coucou, son esprit rêveur fut interpellé par un bruissement répété là au creux d’un bosquet.

     

    Cette manie qu’ont les enfants de se mêler, de ce qui ne les regarde pas ! La jeune fille, un temps immobile, s’approcha à la manière d’une espiègle qu’elle était. Le bruissement avait cessé... Pour reprendre, plus vigoureux. Elle s’accroupit, d’une main prudente, écarta le feuillage... Alors, alors elle tomba nez à nez avec un lapin, la patte prisonnière d’un collet. D’une voix  aussi douce que pouvait l’être ses gestes délicats, elle libéra le pauvre animal. Un instant elle garda la boule de poils tremblante au creux de ses bras, lui proposa un peu de pain qu’elle gardait dans sa poche avant de relâcher la bestiole trop heureuse de se carapater par petits bonds, sous d’épaisses fougères.

    L’affaire aurait pu en rester là... Mais nous sommes en terre de Brécilien.

     

    Les Aboyeurs


     

    Enchantée de cette nouvelle rencontre, la jeune fille enhardie s’aventura plus profondément sur le chemin forestier, elle sautillait, l’humeur légère et le chemin devint sentier, le sentier finit en une étroite sente bordée d’herbes folles... Tout au bout, là-bas, d’entre les arbres, perce la lumière éblouissante d’une vaste clairière. D’étranges reflets irisaient les troncs. Ils glissaient sur l’écorce, remontaient dans la frondaison, jouer avec les feuilles complices... La jeune fille comprit les chatoiements du soleil sur le miroir scintillant d’un étang, un étang caché dans son écrin de verdure. Elle s’approcha à la façon de celle qui ne souhaite pas réveiller celui qui dort, presque sur la pointe des pieds... Surprendre une biche au bord de l’eau, peut-être une fée ! Il y en avait par ici. Elle s’engagea, la main posée sur la rambarde mousse. Ses pas firent craquer le petit pont de bois. Des yeux, elle suivit le vol léger d’une libellule aux couleurs diaprées...

    Alors elle sursauta !  

    Avec peine elle remonta un petit Sur une pierre couchée, léchée par l’onde paisible de l’étang, une vielle femme se tenait debout, courbée sous le poids des années, le menton an appui sur son bâton. Telle une apparition elle restait là, immobile, enchâssée dans son long manteau sombre. Elle paraissait enracinée dans le granit. Son regard fixait celui de la jeune fille.

    - Bonjour, ma mignonne, souffla la vieille. Ne sois pas effrayée, je longeais la rive de ce bel étang en quête de quelques baies pour apaiser ma faim. Je pensais que le nom du lieu me serait favorable, fit-elle en ricanant. La vieille marque un silence. Se retournant de la jeune fille, elle promena son regard sur le plan de l’eau paisible.

    - Connais-tu cet endroit, mon enfant ? Connais-tu son nom ?... « Le Miroir aux fées » !... De vieux récits laissent entendre que six d’entre elles vivent dans un palais, situé là, juste sous la surface. Qui pourrait croire !... Mais toi, fait la vieille transperçant de nouveau le regard innocent, toi, tu crois encore aux fées, n’est-ce pas ?... Je le vois dans tes yeux. C’est bien tu as raison.. Il ne faut pas cesser d’y croire. C’est important pour leurs survies. Sais-tu qu’à chaque fois qu’une personne dit ne plus croire à ces êtres merveilleux, l’une d’entre elles meurt, quelque part dans le monde. Il faut garder un peu de féerie au fond de ton cœur. Allons, fait la vieille, je te laisse à ta rêverie, j’irai bien trouver à grappiller quelques baies un plus loin, conclut-elle en claudiquant.

    Avec peine, elle remonta un petit talus. Hésitante, la jeune fille l’interpella :

    - Si vous souhaitez, je... j’ai au fond de ma poche un morceau de pain, du pain au levain. J’en gardais pour grignoter dans les bois, peut-être distribuer des miettes aux oiseaux... Ce n’est pas grand-chose, mais... prenez si la faim vous tourmente !!!

    La vieille se retourna

    - Je ne veux pas te priver, es-tu certaine ?

    - Assurément, il me reste les miettes pour les oiseaux, répondit-elle souriante, joignant le geste à la parole.

    La jeune fille prononça à peine ces derniers mots que la voici prise d’’une soudaine et violente toux... Comme si elle venait, d’avaler un moucheron ! La vieille se précipita vers elle, et violemment, lui tapa par trois fois dans le dos. Alors la gamine cracha... Elle cracha un mauvais lutin cornu ! Puis un deuxième... La vieille continua de frapper avec force vigueur un troisième semblable aux deux premiers roula sur le sol !!! Tous trois jurèrent comme les pires des charrons avant de s’enfuir dans les profondeurs méconnues de la forêt.

    Ce jour-là prit fin l’enchantement des aboyeurs de la forêt. Les trois fautes étaient effacées par l’attitude d’une jeune fille ignorante de la malédiction issue de ses pitoyables ancêtres.

    Elle ressentait un profond respect de la forêt, sa fantaisie lui faisait croire encore aux fées et surtout, elle était habitée par le souci de l’autre. Ainsi les trois vices exprimés par sa lointaine ascendante, n’avaient plus aucune place en elle.

    © Le Vaillant Martial

     

     


      

     

     

     

     


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  • La bûche d'or


     

    La bûche d’or

    A

    vec la nuit, le froid était venu, plus mordant. Lentement la lune s’extirpe à grand-peine des griffes acérées que tendaient les arbres fantomatiques vers un ciel étoilé dépourvu de nuage. De toute sa pâleur, la belle de nuit révélait une forêt scintillante, blanchie par le gel.

    Au centre d’une petite clairière, dégagée, l’hiver précédent par de rudes bûcherons, trois charbonniers vêtus, gardaient une fouée auprès de laquelle ils tentaient de se réchauffer. La meule de bois couverte de terre se consumait doucement. Une épaisse fumée s’élevait dans l’air glacé. C’était ... Une nuit de Noël et en ce sir si particulier, la coutume voulait que l’on tirât au sort celui qui aurait la charge de veiller la fouée. Prendre garde qu’elle ne s’éteignit. Ses compagnons auraient le privilège exceptionnel  de quitter la forêt pour gagner le village, prendre part à la messe de minuit. Et juste après la sainte-messe, profiter d’un généreux bol de soupe fumant. Ma doue beniguet ! Quelle belle opportunité.

     

    Ce soir le sort voulut que Jaouen, le plus jeune des trois, saisit la courte-paille de ses doigts gourds !

    - Dame ! Pas possible que ‘est qu’il pensa en lui-même, jugeant d’un œil désabusé ce bout de brindille ridicule.

     

    Le cœur gros Jaouen suivit du regard la lueur vacillante des deux hommes avant qu’elle ne disparaisse, mangée par l’épaisseur du sous-bois et bientôt il n’y eut plus que d’épars craquements secs, estompés de loin en loin ... Puis plus rien. Juste le silence de la nuit. Le jeune charbonnier restait seul avec l’hiver, isolé du monde, seul face à sa fouée.

     

    Au début, il s’affairait vaguement, tournait autour de la meule, mais sans vent ni risque de pluie, il se trouva vite désœuvré. Il restait là, ballot, les mains au fond des poches. Il poussa la chansonnette, fit résonner sa guimbarde, mais le métal lui mordait les lèvres, et le cœur n’y était pas. Il fit les cent pas, puis finit pas s’asseoir au plus près qu’il pût de la meule fumante à se frotter ses mains noircies.

    Jaouen s’abandonna à ses pensées. Les minutes semblaient des heures. En tailleur, les bras croisés recroquevillés sur lui-même, les pensées devinrent des songes.

    Le songe des rêves.

    Et dans la nuit alentour, la forêt glacée scintillait à la lumière spectrale de l’astre mort.

     

    Le Jeune charbonnier se réveilla piqué par le gel, son vêtement recouvert d’une pellicule de neige. Autour de lui, tout était blanc, et la fouée ... La fouée ne fumait plus. Il se redressa vivement pour s’ébrouer, tapant des pieds tant ils étaient engourdis. Jaouen se dé désolait de pareille bêtise. Il pestait, s’attribuait tous les noms d’oiseaux, se lamentait sur son misérable sort ... Lorsqu’il avisa au-dessus des arbres, là-bas, dans la nuit, une lueur rougeâtre et quelques flammes qui s’élevaient à une hauteur prodigieuse. Il pensa que d’autres charbonniers, dont il ignorait la présence avaient allumé une belle flambée pour se protéger des tourments de la neige. Jaouen tout heureux de ce providentiel voisinage quitta d’un preste pas sa clairière en direction d’où brûlait le feu. Il pourrait s’y réchauffer un temps et demander quelques tisons ardents pour relancer sa fouée.

    La bûche d'or

     

    S’il ne fut pas bien difficile de s’orienter, le cheminement au cœur de la forêt était ardu. Il fallait composer avec les fossés, taillis et ravines. Il fallait composer avec la neige sur le sol gelé. Jaouen se perdit en détours. C’est alors, c’est alors qu’au sortir d’’une coulée d’entre les arbres, il aperçut au-devant de lui les flammes généreuses d’un large foyer situé au beau milieu d’une clairière ... Enfin !

    À cet instant minuit sonnait.

     

    Il reconnut le clocher lointain des forges de Paimpont. Le jeune imprudent se trouvait au bord de la Crezée de Trécilien, un lieu étrange dont la légende affirmait que s’y rassemblaient les divinités de la forêt pour célébrer certains rites oubliés du monde des hommes.

     

    C’est pas qu’il était poltron, Jaouen, pas plus que superstitieux, pourtant il sentit germer un brin d’inquiétude, Peut-être valais-il mieux rebrousser chemin que de tenter ....le Diable. Mais il avait froid, et sa fouée était éteinte ! Dans ces conditions, il devait rester courageux ! Non ! Il ne fallait prêter aucune attention aux calembredaines de bonne femme à la langue trop pendue ! Il décida de s’avancer plus en avant, aller juger par lui-même. Dame ! Il était de la famille des charbonniers, un gars des bois, il était ici chez lui.

    Et si inquiétantes qu’elles furent, les silhouettes noires et crochues des arbres n’allaient pas le faire changer d’avis ...

    Même à sembler se mouvoir d’une lenteur extrême, telle cette branche ... Et cette autre se lever, se dresser, se tendre pour saisir Jaouen le charbonnier, soudain saisi d’épouvante. Car chacun des troncs semblaient se dédoubler et des êtres difformes s’en détacher, s’extraire de l’écorce.

     

    Quelqu’un lui prit la main, alors il vit dans la lueur rougissant du brasier  un long, un joli visage auréolé d’une chevelure auburn et baissant le regard. Jaouen découvrit que le froid de l’hiver ne semblait en rien attendre la charmante créature. Son autre main fut saisie à son tour et ces ombres inquiétantes, qu’il craignait l’instant d’avant, se révélèrent comme autant de nymphes de la forêt. Dans ce qui ressembla à une farandole silencieuse, les êtres merveilleux entraînèrent le jeune humain vers la clairière magique de Trécilien. Leurs pas étaient légers dans la neige poudreuse. Pas un mot s’échappait, juste des rires des petits rires aussi légers que la course folle de la farandole.

     

    Emporté par cette course irréelle, toutes ses peurs s’évanouir par enchantement, et sans appréhension, il jaillit hors de la lisière tel un jeune faune bondissant parmi les nymphes. Le brasier était immense, dressé dans la nuit. Les brindilles qui s’en échappaient, dansaient au ciel avec les étoiles revenues. Une douce chaleur inondait la Crezée au point que de neige il n’y avait point. Tout autour de ce grand feu gesticulaient-en des gigues facétieuses, elfes et lutins des bois, aux sons de grelots joyeux. D’ordinaires adversaires, les parisettes coiffées des quatre saisons tournoyaient au bras de Tourmentines échevelées et Robien Goodfellow, ce coquin d’outre-manche, le petit cornu à queue de chèvre, faisait résonner sa cornemuse loin dans la profondeur des bois. Et les sylvains, faunes et nymphes, tous les esprits de la forêt étaient présents pour célébrer le bel hiver, car les êtres de la forêt aimaient à célébrer chaque saison recommencée. Et là parmi cette fabuleuse assemblée des autres mondes, à l’orée du grand feu se chauffait le maître de cérémonie, le dieu des chênes.

     

    Le dieu des chênes fut bien étonné à la vue d’un être humain. Cependant, s’il s’en étonnait, il fut rassuré au constat que ce dernier ne portait aucune hache à son côté. On imagine aisément combien un bûcheron n’avait pas sa place dans le cœur des arbres.

     

    Le dieu des chênes fit venir à lui cet énergumène bien audacieux. Il voulait s’enquérir des raisons d’une présence inopportune. Jaouen le charbonnier se livra sans faire de mystère, sans même minimiser sa responsabilité ... Et si par générosité, d’un ou deux tisons ardents il pouvait bénéficier ...

     

    - Prends ce fer et pique dans le feu. Emporte avec toi ce dont tu as besoin et n’y reviens pas. Fais en bon usage, répondit gravement le dieu des chênes.

     

    Ainsi fut fait, il emporta deux tisons bien rougis.

     

    Jaouen s’en retourna à sa clairière avec le sentiment d’avoir poussé la porte d’une rêverie oubliée par quelque promeneur assoupi l’été passé. Tout et si étrange au cœur de Brécilien.

    Les tisons ravivèrent très vite le feu et au matin, lorsque les compagnons de Jaouen pénétrèrent la clairière, tous deux affichaient un sourire satisfait au vu de la fouée fumante tout autant que du plaisir d’avoir passé la Noël parmi les leurs. Lorsqu’ils échangèrent quelques nouvelles, Jaouen se garda bien d’évoquer son incroyable aventure.

    La bûche d'or

    Le surlendemain, après que les trois charbonniers eurent étouffé leur fouée pour en extraire me charbon de bois, les deux compères de Jaouen s’affairaient à la mise en sac du combustible destiné aux forges. Jaouen quant à lui étalait les cendres l’esprit encore habité par les évènements de la veille dont il n’était plus tout à fait certain de les avoir vécus.

    Soudain au centre du cercle encore fumant, in vif éclat le rira de sa réflexion. Il s’agenouilla. Du revers de la main, il dégagea ....

    Oooh ! Était-ce possible ? Là-bas deux autres étaient occupés à charger les sacs d’une charrette à bras tout en échangeant quelques plaisanteries grivoises. Ils ne prêtaient aucune attention à Jaouen qui porta de nouveau un regard ébahi sur sa découverte. Bouche bée ! Il n’en croyait pas ses yeux !

     

    Mais pourtant ... Si c’était bien deux pépites. Deux énormes pépites d’or ! Et pas des petites, des grosses ! Grosse comme le poing fermé de Mathurin ... La brute locale de la lutte Bretonne. Dame Gast,  C’est dire !!! Peut-être en y avait-il d’autres ? Fiévreusement, il remua la cendre en vain. Alors d’un coup, il comprit. Ça ne servait à rien de chercher plus, il n’y aurait que deux pépites pas une de plus. L’air de rien, il jeta un rapide coup d’œil vers ses compagnons.

    Ni vi, ni connu, Jaouen glissa son secret au fond de sa poche en prenant soin de mettre par-dessus son mouchoir et sa discrétion.

     

    La bûche d'or


     

    - Dis-nous, Jaouen, t’as bien une tête de simplet à sourire bêtement de la sorte depuis le matin se moquaient ses deux aînés.

    - Vas-tu donc pas cesser, hein ? Quel benêt tu fais ! On dirait un qui a marché sur l’herbe d’oubli.

     

    Mais Jaouen se moqua bien de ses fanfaronnades de se ses compères. Il n’était plus vraiment là. Il était loin. Jaouen loin dans ses pensées. IL ne connaissait pas grand-chose au monde, c’est vrai, pourtant, il savait bien qu’on ne trouvait pas de pépites en terre de Brécilien. Ces fabuleuses pépites, elles avaient à voir avec sa rencontre merveilleuse. C’était à ne pas en douter. Il avait ramené bien plus que de simples tisons ardents. Le dieu des chênes lui avait fait don de deux tisons magiques. Et chacun avait produit une pépite. S’il avait su, Jaouen, il en aurait pris trois ou quatre. Quatre ou cinq, une dizaine ! Des brassés de tisons ardents.

    La bûche d'or 

    Il était loin dans ses pensées Jaouen, il était encore plus loin dans ses projets. Il ne se voyait plus charbonnier. Plus du tout. Il se voyait dans une belle demeure. Maître d’un manoir tiens ? Un manoir avec des cheminées dans chacune des pièces. Et chaque soir, il tirerait à la courte paille, avec lui-même pour savoir qui de lui ou de lui aurait le plaisir de surveiller une belle flambée dans l’âtre, tout à déguster de bons vins et savourer quelques volailles rôties qu’il aurait chassées sur ses terres. Car il irait chasser à cheval dans le matin brumeux, accompagné de ses chiens ...

     

    - Oh Jaouen !!! T’es où donc Jaouen, T’es vraiment un drôle ce jour. Quoi qu’t’as bu, dis mon gars, Jaouen, t’es avec nous ?

     

    Non, il n’était plus avec Jaouen. Il était parti. Il les avait laissés là. Il n’avait donné aucune explication. Jaouen était parti sans se retourner sur son passé. Il a pris la route de Paris loin vers l’Est. Il est allé vendre ses deux pépites  d’or. Pour ne courir aucun risque, le malin avait pris soin de bien les noircir avant de les dissimuler dans un sac de charbon de bois qu’il portait par-dessus son épaule. Jaouen reçut beaucoup d’argent en échange de ces deux pépites. L’argent lui suffit pour acquérir un manoir et quelques terres qui allaient avec. Et dans le grand salon aux tentures épaisses, chaque soir, Jaouen profitait à volonté de bonnes flambées laissant courir son regard sur  les poutres ornées de peintures délicates. Il aimait à regarder mourir le feu, en songeant à cette vie misérable de charbonnier, bienheureux de s’en être affranchi.

     

    Ces instants d’oisiveté alternaient avec de longues chevauchées dans les prés et les bosquets alentour. Il finit pas sombrer dans une paresse insouciante.

    La bûche d'or

     

    C’était l’avant-veille de Noël, Jaouen avait couru la campagne tout le jour, il rentrait au petit trot, traversant un bois. Devant lui, la forêt nue semblait se voiler de brume. A l’instant de fendre les première nappes, Jaouen sentit une diffuse odeur de brûlé. Ce n’était pas de la brume. De la fumée. Il y avait un feu. Son passé ressurgit, il pensa  à la proximité des charbonniers ; La nappe était trop vaste, trop épaisse, elle gagnait l’ensemble des sous-bois. Un feu de broussailles peut-être ? Les yeux lui piquaient et son cheval manifestait une évidente nervosité. Jaouen gagna la lisière au plus vite et il comprit.

    Au loin, une épaisse colonne noire de fumée montait du manoir en flammes. La bâtisse brûla toute la nuit. Au matin, il n’y avait plus rien. Rien que des cendres fumantes. Jaouen était désespéré. Il était revenu à son point de départ, si ce n’est que le cercle de cendres était plus vaste.

    Et comme il fouillait sans conviction, cette étendue de cendres en quête de quelque objet sauvé du brasier. Il songea à regret au plaisir ressenti u nan plus tôt, à la vue des pépites découvertes dans cette même poussière du passé qu’il piétinait. UN an ! Un an tout juste ce soir !!! Et pourquoi la Crezée de Trécilien ne serait pas, cette année encore, leu de célébration du bel hiver !!! Jaouen n’avait plus d’autre bien que son cheval. Il monta en selle, se mit en route pour le pays mystérieux de Brécilien.

     

    Ils traversèrent la campagne du pays Gallo, franchirent vallons et collines. Ils avaient pour compagnons le soleil rasant d’hiver et des airs de violons évoquant quelques balades éperdues au cœur des landes grises.  Aux portes de Brocéliande, malgré la fraicheur du soir, le cheval écumait, son cavalier était fourbu.

     

    Joyeux le cocher des forges de Paimpont chantait l’Angélus. Jaouen abandonna son cheval pour continuer à pied. Après avoir emprunté au garçon d’écurie une lanterne, un seau de fer et quelques vêtements élimés, il salit ses mains à la manière de charbonniers. Ceci fait, il tourna le dos à l’étang des Forges et s’enfonça dans la forêt longeant le ruisseau de Trécilien.

     

    L’air du soir embaumait les arbres mouillés. La petite lanterne convenait fort bien à cette nuit de Noël. De son pas régulier, Jaouen brassait l’épais tapis de feuilles mortes. Parfois son pied butait, râpait sur d’invisibles racines, un gros caillou mouillé. Il suivait le chant discret du ruisseau pensant l’avoir perdu ... Pour le retrouver  plus loin grâce au son clair d’une courte cascade. Il erra un temps infini en quête d’une lueur, l’éclair d’un brasier. Il s’arrêtait souvent, l’oreille tendue avec l’espoir de quelques chants diffus, de musiques étranges ...

    Mais il n’y avait rien à entendre. Rien d’autre que les bruits de la nuit, si familiers aux charbonniers. Rien de plus que l’impact clairsemé des larmes de pluie suspendues aux arbres tombant au sol.

    Au cœur de cette incertaine veillée de Noël, une église  lointaine invitait à la messe de minuit.

    La bûche d'or


           Pour qui cherche le merveilleux, se perdre en Brécilien, c’est trouver son chemin. Et comment mieux  se perdre qu’à voir surgir un grand cerf monté par un elfe légère, agrippée à ses bois ... Et l’improbable équipage de disparaître dans les taillis suivi d’un lièvre portant sur son dos un individu étrange, pipe au bec, coiffé d’un haut de forme à grelots.

    - Dépêchons-nous ! Dépêchons-nous ! rouspétait ce dernier, les réjouissances auront débuté sans nous.

     

    En trois bonds tous disparurent dans une même direction. Jaouen n’eut pas le temps de s’étonner. Il s’empressa de les suivre guidé par les bruissements qu’il percevait encore et au chant clair du grelot. Bientôt, il perçut des notes de  musique. Des notes lumineuses. Elles venaient à lui, errant dans l’air du soir. Elles flottaient dispersées. Elles étaient cent. Elles étaient mille à virevolter comme autant de lucioles dorées dans la ramure invisible des arbres. Et plus Jaouen approchait, plus les notes suspendues illuminaient la nuit. Il marchait au cœur de mélodies légères et les sylphes et les nymphes marchaient dans ses pas. Il entra dans la clairière comme dans un rêve retrouvé. Au centre, un  brasier s’élevait en une large colonne de feu. Des flammes de toutes les couleurs jaillissaient et les rondes des danseurs évoquaient un théâtre d’ombres révélant les silhouettes de créatures fantastiques.

     

    Son chapeau malmené entre les mains. Jaouen s’avança non sans crainte. Il fut tout de suite emporté dans une farandole, puis par une autre. Personne ne paraissait tenir compte de sa condition d’humain. Il passait de main en main. On lui saisissait le bras. Tournicoter dans un sens ... Virer de l’autre.

     

    La bûche d'or


      Les gigues endiablées se succédaient sans que Jaouen ne puisse s’en extraire. Il était pareil à l’imprudent tombé dans la mer du haut des falaises, prisonnier de tourbillons d’eaux écumantes, balayé sans fin par des vagues déferlante sur la côte. Lui, Jaouen, n’allait pas se noyer, juste mourir d’épuisement. Combien de malheureux avaient ainsi péri de s’être aventuré en terre magique, condamnés à danser jusqu’au chant du coq noir. Au coq gris disparaissait la folle compagnie, au chant clair du coq blanc, le téméraire gisait sans vie.

    Jaouen chancelait, ses jambes fléchissaient ... Il y eut soudain une grande clameur.

     

    Le Dieu des chênes venait de paraître. Majestueux. L’être de bois vint prendre place face au foyer. Et comme il esquissait le geste de s’asseoir, sur un trône invisible, de son corps d’écorce sèche grandirent branches et racines allant s’ancrer dans le sol formant ainsi un trône végétal digne d’un roi. L’énorme tête noueuse toisa l’assemblée féerique et malgré une absence apparente d’yeux elle exprimait une grande satisfaction du bon déroulement des festivités. La clameur redoubla d’intensité avant de retomber d’un coup. Le Dieu des chênes venait de remarquer la présence de Jaouen il le fit venir à lui.

    - Encore toi, donc !

     

    Le souffle court, Jaouen balbutiait. Les pieds en dedans, le regard baissé, il se montrait confus de cette nouvelle intrusion, justifiant à nouveau sa présence inopportune par un manque d’attention à l’égard de sa fouée. Cette nuit encore, le mauvais sort l’avait désigné pour veiller la meule de bois. Cette nuit encore, il s’était endormi ... Au réveil, la meule ne fumait plus. Si par bonté, il avait pu profiter de quelques tisons ardents ... Sept ou huit ... Peut-être une dizaine. Le temps était si humide.

     

    - Une douzaine de bonnes braises ne seraient pas de trop ? Le feu aurait ainsi toutes ses chances de reprendre au plus vite ? Sans vouloir abuser. J’ai avec moi un baquet de fer d’une bonne contenance.

    - Ainsi, donc ta fouée s’est à nouveau éteinte. Tu fais un piètre charbonnier ... Et bien soit, pique dans le feu charbonnier, Pique dans le feu et tire les bûches que tu veux ...

     

    Déjà, Jaouen avait en main, un tisonnier qu’il planta vivement dans le rondin le plus proche. Et le Dieu des chênes d’ajouter comme une sentence ....

    - Nous verrons si tu dis vrai ?

     

    La bûche d'or



     

    Jaouen crut vaciller ... Il se ressaisit et sortit un premier tison du feu. Il jeta celui-ci dans son baquet de fer puis en tira un second rejoignant le premier. Lorsqu’il pique le troisième ... Lorsqu’il piqua le troisième ..., il tenta vainement de le ramener à lui ... Rien n’y faisait ! Jaouen s’arc-boutait, tirant de toutes ses forces tant qu’il pouvait ! Par quelques mauvais sorts la pièce rougeoyante ne bougeait plus. La chaleur du foyer devenait insupportable. Elle lui chauffait la face, le brûlait au point qu’il voulut lâcher le pique, fiché dans la bûche incandescente, mais ses mains, ses deux mains semblaient rivées au tisonnier ! Des flammes commençaient à lécher le métal  chauffé ... Autour du brasier, l’ensemble des peuples de la forêt  dansait, sautait en de larges cercles, emporté par la folle musique où se mêlaient trompes et cornes, lyres et bombardes, violes et balafons  et personne n’entendit Jaouen, tant la clameur festive était grande.

     

    Au matin une brume diaphane couvrait la Crezée de Trécélien. En son cercle subsidiait un cercle de cendres fumantes. Un peu à l’écart, dans une herbe mille fois foulée, un vieux seau versait sur le côté. Son contenu, quelques morceaux de bois, finissaient de s’y consumer.

     

    Une légende rapporte qu’à cet endroit, un chêne a poussé. Il a grandi, il s’est épanoui, au milieu de la Crezée de Trécélien.

     

    La vérité est tout autre. Y’en a qui disent avoir vu au plus profond d la forêt, une bien étrange silhouette. Elle hante depuis des siècles les sous-bois de Brocéliande.

     

    Certains évoquent une créature longue effilée, pareille à un homme, si ce n’est sa peau pareille à l’écorce des arbres, noueuse, crevassée. Ses bras et ses cheveux évoqueraient de longues branches tortueuses. Cet être mystérieux rôde erre et se lamente doucement. Si on ne le voit pas, on peut l’entendre, on peut l’entendre au son creux d’un baquet de fer qu’il traîne avec lui. Chaque fois qu’il heurte une racine, un  rocher le bruit se propage et résonne bien loin dans la forêt.

     © Le Vaillant Martial

     


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