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    Arthur Pendragon, roi des Bretons, était un guerrier hors pair mais aussi un homme impulsif, sans pitié, à qui rien de devait résister.

    Or il tomba follement amoureux d’Ygerne, femme de Gorlois, le duc de Cornouailles.

    Et puisqu’elle refusait ses avances et que son époux l’avait mise en sécurité derrière les hautes murailles de Tintagel, Uther déclara la guerre à Gorlois.

    Mais, guerroyer  ne calma pas ses ardeurs et sa grande frustration...

    Fou de rage, l’idée folle d’avoir recours à la magie finit par germer dans son esprit obsédé.

    Il fit donc appel à son conseiller Merlin l’enchanteur qui l’avait déjà aidé par le passé. Le magicien mit alors au point un stratagème...

    Ainsi grâce à un puissant sortilège, le roi Uther Pendragon usurpait l’identité de Gorlois, et le temps d’un soir, pourrait se rendre à Tintagel et assouvir, enfin son violent désir pour Ygerne.

    Cette nuit-là, le duc tomba dans une embuscade et mourut à des lieux de Tintagel.

    De cette mystification, naîtra Arthur Pendragon...

    Merlin vit en lui, le seul capable d’unifier les peuples, et exigea qu’on lui remit l’enfant en paiement de sa magie.

    L’enchanteur confia Arthur à un homme de confiance, Antor, simple et loyal, afin qu’il l’élevât et lui enseignât l’art de la chevalerie.

    Ainsi, Arthur et Keu, le fils aîné d’Antor, grandirent comme des frères, loin des complots et de des menaces de Tintagel.

    Et puis, le roi Uther Pendragon mourut et la Bretagne resta sans souverain.

    Arthur, devenu un beau jeune homme, poursuivait alors sa formation de chevalier en tant qu’écuyer auprès de son frère de lait, récemment adoubé.

    Et lorsqu’on annonça la tenue d’un grand tournoi pour désigner le nouveau roi, Keu voulut y participer, bien sûr.

    La veille, une mystérieuse épée était apparue plantée dans une enclume et le bruit courut que quiconque l’en extrairait deviendrait roi.


     

     

    Le royaume entier – ou presque – s’y essaya...

    Sans succès.

     Pendant ce temps, le tournoi battait son plein et bientôt, ce fut le tour de Keu de prouver sa valeur. Mais son épée demeurait introuvable, vol ou  oubli, peu importe, quoi qu’il en fut, Arthur, en bon écuyer, devrai trouver une solution. Ainsi, il improvisa et, le plus simplement du monde, se saisit de cette étrange épée plantée dans cette non moins curieuse enclume.

    Il ignorait qu’il s’agissait d’une épée particulière.

    Une épée plantée là, par Merlin

     Ainsi, malgré lui, le jeune Arthur démontra qu’il était bien l’élu qu’attendait l’enchanteur et devint de ca fait dans l’instant, le roi des Bretons...

    Le moment était venu pour Merlin de réapparaître dans la vie de son protégé et de révéler ses origines royales.

    Arthur dut tout de même répéter son exploit plusieurs fois avant d’être adoubé et, finalement accéder au trône.

    Malgré l’allégeance immédiate de la majorité des seigneurs, ce ne fut pas chose aisée car nombres de clans bretons, ceux du Nord en particulier, ne voyaient pas d’un bon œil le fait d’être gouvernés par un si jeune chevalier sorti de nulle part.

    Installé dans le magnifique et somptueux château de Camelot, devenu son fief, le jeune roi eut très vite l’occasion de faire ses preuves.

    En effet, un géant du nom de Pellimore, roi des îles, terrifiait la population et défiait quiconque passait à sa portée. Après qu’un jeune chevalier, tout fraîchement adoubé, fût revenu gravement blessé, le roi décida de régler le problème lui-même.

    Mais lors d’affrontement, son épée, vola en éclats sous les puissants coups du géant et Arthur ne dut sa survie qu’à la Magie de Merlin.

    Après quelques jours de convalescence, le magicien conduisit son protégé en une contrée insolite et mystérieuse. Ils traversèrent alors une inquiétante brume et arrivèrent sur les berges d’un grand lac où dansaient d’étranges reflets.

    Le moment était venu pour Merlin... De mener Arthur en Avalon.

    Les eaux frémirent alors et une épée fendit la surface lisse du lac.

    La main qui la tenait était gracieuse et blanche comme le lait et lorsque la Dame fut toute entière sortie de l’eau, Arthur resta coi devant son extraordinaire beauté. Merlin la fixait de son intense regard.

    Toute d’or vêtue, elle s’avança vers un Arthur médusé.

    Sans un mot, Viviane, la Dame du lac, remit Excalibur au jeune roi tout tremblant.

    - Elle n’est pas de ton monde, alors, avant de mourir, tu devras la rendre aux eaux sacrées d’un lac et je serais là pour la reprendre....

    Après qu’Arthur ait juré, elle regagna les profondeurs – insondables – de sa demeure – et disparut.

    Désormais armé d’une épée forgée par les fées, le légendaire règne du roi Arthur pouvait commencer.

    Parti aider Léodagant le roi de Carmélide,  à lutter contre les Saxons, Arthur tomba follement amoureux de sa fille Guenièvre.

    Le mariage fut célébré à Camelot et ce fut le plus fastueux et le plus beau mariage que la Bretagne ait jamais connu.

    S’ensuivit une période de douze années de paix et de prospérité, tandis que le roi Arthur s’entourait peu à peu des plus grands chevaliers du royaume et que naissait la confrérie des chevaliers de la Table Ronde.

    Un jour, un jeune chevalier, comme tant d’autres, se présenta à la cour. Il se nommait Lancelot du Lac, fils du roi Ban de Bénoïc, et ses grandes qualités chevaleresques firent aussitôt grande impression sur le roi Arthur et une grande amitié naquit immédiatement entre les deux hommes. Après moult actes de bravoure, il fut d’ailleurs déclaré le plus grand chevalier du monde.

    Tout serait allé pour le mieux, dans le meilleur des mondes, si Lancelot n’était pas aussitôt tombé amoureux de la reine Guenièvre et si cette dernière ne lui avait pas rendu la pareille. Leur amour adultère resta discret quelques temps, mais ce genre de secret finit toujours par être percé à jour.

    Lancelot réussit à se racheter aux yeux de son ami le roi en sauvant à plusieurs reprises Guenièvre de la convoitise de scélérats, notamment du perfide Méléagant, qui l’’avaient enlevée.

    Ainsi le Calme revint à Camelot.

    Mais Morgane, la demi-sœur d’Arthur, nourrissait une haine farouche envers celui qui lui avait ravi l’amour de sa mère Ygerne.

    Devenue une grande magicienne, elle se présenta un jour à la cour de Camelot sous les traits d’une jeune fille pure et innocente.

    Les amours adultères de Lancelot et Guenièvre n’ayant pas cessé, Arthur se laissa réconforter et aimer par la douce pucelle.

    Cet amour ne dura qu’une unique nuit, mais le mal était fait et cette rencontre naquit Mordred.

    Un jour, l’un des chevaliers de la Table Ronde assista à une surprenante scène dans le château de Pellès, le roi pêcheur, et cela bouleversa la destinée de Camelot.

    Il y  vit passer devant lui une procession silencieuse de jeunes gens porter une coupe, une épée blanche nue et une lance ensanglantée.

    Venait de naître de la quête du Graal.

    Ainsi, les chevaliers les plus purs, Gauvain, le neveu d’Arthur, Perceval et Galaad entrèrent dans la légende.

    Arthur et Lancelot, aux âmes entachées de trop péchés, restèrent quant à eux, spectateurs de cette belle  épopée...

    De son côté Guenièvre fut accusée de mille perfidies et trahisons mais Lancelot réussit l’exploit de toujours la sauver. Lassé par ses infidélités répétées et désormais connus de tous, Arthur la fit même condamner au bûcher. Mais, Lancelot provoque le roi en duel et en sortit vainqueur.

    Une fois de plus Lancelot sauva la reine et une fois de plus, Arthur pardonna son épouse.

    Mais tout cela ne pouvait durer éternellement et le jour vint ou Lancelot fut définitivement chassé par le roi. Guenièvre ne fut plus jamais la même.

    Arthur se réfugia alors dans les guerres et conquêtes en Gaule et confia, naïvement son royaume à son neveu, fils de Morgane.

    Mais Mordred, élevé dans la haine et la perfidie convoita Guenièvre et s’empara du trône de son oncle.

    Découvrant cela, Arthur rentra aussitôt en Bretagne.

    La guerre fut déclarée.

    L’affrontement était inéluctable.

    Encore de nos jours, on se souvient de la bataille de Calann...

     

    La confrontation entre les hommes de Mordred et les chevaliers du roi Arthur fut d’une violence inouïe.

    Beaucoup de chevaliers tombèrent

    Presque tous en fait.

    Ce fut le dernier combat livré par le roi Arthur.

    Mordred et le roi s’affrontèrent, le père tua le fils et Arthur fut gravement blessé.

     

    Dans un souffle, Arthur, mourant, demanda à l’un de ses chevaliers survivants, Girflet de jeter Excalibur dans le lac tout proche.

     La main de Viviane, la Dame du Lac, surgit alors des eaux calmes et saisit au vol la légendaire épée, pour l’emporter, à jamais, dans les profondeurs glacées.

     Peut-être hantée par le remord, Morgane, accompagnée, accompagnée de ses sœurs les fées, emporta le corps de son frère sur l’île d’Avalon.

     Et sur un lit d’or, il s’y endormit, tandis que son royaume s’écroulait...

    De ce profond sommeil reviendra-t-il un jour ?

     

    © Le Vaillant Martial 


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    Morgane

     

     

    ... Et je me souviens ...

    - Je suis Morgane, reine d’Avalon, magicienne et prêtresse celte, déclarai-je.

    Fille du roi de Cornouaille et d’Ygerne, je fus élevée, à la mort de mon père par Uther Pendragon.
        Je fus initiée aux arts, aux sciences et à toutes les magies par
    Merlin L’Enchanteur lui-même, qui devint mon mentor.

    Mais très vite, nos opinions sur l’avenir de la Bretagne divergèrent et nos chemins se séparèrent.

    Alors que je tentais par tous les moyens de sauver le culte de la déesse-mère et par là-même, l’âme celte, Merlin s’évertuait à soutenir mon frère Arthur dans sa désespérante entreprise de christianisation à travers la quête du Graal.

    Condamnant, ainsi la sagesse druidique à sombrer dans l’oubli...
        Aveuglée par le déclin de ce savoir ancestral, je ne vis pas s’obscurcir mes pensées et mes actes.
        Ces sombres années pesèrent lourd sur mon destin.

    Grâce à un sortilège, j’allais même à m’unir à mon frère Arthur dans l’ultime espoir que le fruit de notre union, notre fils Modred, sauverait le culte Celte.

    Ainsi, pour tous, je devins la déesse des ténèbres et de la mort...
        Je n’ai pas voulu ce qui advint.
        J’aimais mon frère.
        J’aimais mon fils
        Lors de la bataille de Camlann, après un combat acharné, tous s’entretuèrent.
        Et mon cœur se déchira.

     

    Dans une ultime tentative de rédemption, j’accompagnais mon frère jusqu’à sa dernière demeure, l’île d’Avalon, je me fis alors guérisseuse, je devins reine de cette prodigieuse île et gardienne de la dépouille du roi Arthur.

    Mais cela ne suffit pas.
        Ivre de chagrin, titubant sous le poids des remords, je m’abandonnais aux noirceurs de la culpabilité.
        L’amour et le soutien de mes sœurs ne suffirent pas je sombrai.

     

     

    À présent, toutes mes sœurs avaient levé les yeux et toutes m’écoutaient avec attention.
        Je repris.

    - Pendant de longues années, je cherchais le moyen de ne plus souffrir.

    Le moyen de ne plus me revoir, encore et encore, fermer pour toujours les yeux de mon frère...

     Par ma faute
        Je pris une nouvelle apparence, celle d’une vieille femme et je me fis appeler Ada. Je parcourus ainsi tout le pays en tentant de
        me racheter, de faire le bien...En toute humilité.
        Mais cela ne suffit pas.

     

    Je partais de plus en plus longtemps, de plus en plus près de la frontière.
        A la frontière de nos contrées.
        A la frontière de la raison.
        Car de l’autre côté, j’étais anesthésiée.
        Je parvenais à oublier un peu...
        Et c’est ainsi qu’un jour, je décidai de ne plus revenir.
        En quittant l’île d’Avalon,
        En quittant ce monde,
        Je quittais mon frère
        Ne pouvant m’y résoudre totalement, dans ma folie, je scellai son cœur dans un petit caillou très ordinaire, gris lisse et rond.

     

    Le temps a passé.
        Lentement,
        Inexorablement,
        Laissant dans son village la trace de son passage.

     

    Le temps a passé.
    Et j’ai fini par oublier qui j’étais réellement.
    Et je suis devenue vieille. Ada, qui marche à trois temps.
    Ainsi lorsque ce galet très ordinaire tomba de ma poche, moi Ada, je n’y prêtai pas attention.

     

    Pourtant je perdis le seul lien qui me lait encore à notre monde :
    Le cœur de mon frère.


    - De l’autre côté, je vécu à un rythme étrange. Toujours vieille et toujours Ada. Régulièrement, je m’endormais pendant quelques décennies  Toujours vieille et toujours Ada. Régulièrement, je m’endormais pendant quelques décennies au creux d’un arbre, invisible aux yeux de tous. Et puis je me réveillais et je m’imprégnais doucement de l’air du temps. Alors je reprenais le cours de ma vie, simple et modeste. Qui se soucie d’une vieille femme qui marche le long des routes ?

    J’aurais pu vivre ainsi éternellement...
    Mais le destin en avait décidé autrement.
    Car, un jour, il a fallu que je ramasse un simple caillou...

     

    Mes sœurs s’étaient rapprochées de moi. Certaines pleuraient
    -
    Tu nous as réellement manqué. Morgane, notre reine.

    Nous nous étreignîmes longuement.

    - Mes sœurs, avant de célébrer nos retrouvailles, il nous reste un rituel important à accomplir.

    Elles acquiescèrent, séchèrent leurs larmes et reprirent leur place dans le cercle.

     Je sortis le petit caillou, orné, désormais de cinq signes géométriques. Je comprenais à présent... Les éléments s’étaient gravés à chacune de mes initiations.

    La terre et Ymirée, le Végétal et Ezelwen, l’Eau et Aylinen, l’Air et Inwynn et, pour finir le Feu et Ysgarane.
        Je sortis également la boîte que m’avait offerte Aylinen.

     Le petit caillou dans une main et l’écrin de nacre dans l’autre, j’entamai le chant du souvenir, suivi en chœur par les dames d’Avalon.

    Le vent souffla de plus belle.

    Lancinante et puissante, la mélodie nous pénétra jusqu’aux tréfonds de notre être... Elle nous envahit toute entière. Grave et profonde, elle nous fit vibrer à l’unisson, nous enveloppa, nous transporta à la fois jusqu’au cœur de la matière et au-delà de nous-mêmes.

    C’était si beau que cela faisait mal.
        Nous n’étions plus qu’une seule voix, unique, forte, puissante, qui montait crescendo jusqu’à...
        Jusqu’à ce que s’ouvrent les mémoires,
        Jusqu’à ce que les pierres nous parlent....

     

     Leurs voix retentirent en moi comme le tonnerre.
        Brusque, herculéennes.
        Les forces telluriques rugirent, puis, se turent brutalement.
        Je les reçus comme un coup de poing en plein ventre.
        Je vacillai.
        Elles avaient délivré leur message, avaient fait volte-face, pour se figer, à nouveau, dans l’immuabilité de la matière originelle.

     

    Je repris mon souffle.

     

    Je contemplai le galet gravé...
        Tant de puissance en une si petite chose.
        Tant de signification dans une pierre si ordinaire.
        Pourtant, mon petit caillou, gris lisse et rond, était la clef.

     

    La clef de mon retour.
         Je repris mes esprits avant de délivrer mon message

    - Ce n’est pas un hasard si nous nous retrouvons toutes enfin ici et maintenant.

    Jamais je n’aurais pu retrouver le chemin du retour seule.
        Mais le cœur d’Arthur que j’avais scellé dans cette pierre,
        M’a rappelé à lui.

     

    Tout d’abord parce le temps des larmes est révolu.
        Je dois cesser de vivre dans le passé, et dans la culpabilité
        De mes erreurs fussent-elles monumentales.
        Il est temps de demander pardon
        À mon frère.

    Je suis revenue dans un pays de femmes...
        Pour l’amour d’un homme.

     

    Mais, au-delà de mon destin personnel,

     

    Le temps de la déesse-mère s’achève.
        Le temps de la dualité est révolu.
       Unissons la lune au soleil,
        L’ancien au nouveau.
        Séchons nos larmes.
       Nous avons trop pleuré.

     

    La déesse-mère, Gaïa, est mourante.
        Mère-Nature va mal.
        Unisson le païen à l’orthodoxe.
        Unissons le féminin au masculin.

     

    Jadis Lune et soleil se sont affrontés,
        Dans une lutte de pourvoir toute aussi fratricide qu’inutile.

     

    Le temps du renouveau est venu.
        Et l’espoir de renaître.

     

    Le petit caillou devint chaud et les symboles s’illuminèrent.
    À cet instant même, la dalle de l’autel bougea légèrement. Le granit devint peu à peu tourmaline, rubis puis, finalement cristal.

    Enfin, il disparut.

     

    Le tombeau était ouvert.

     

    Je me penchai
    Et déposai le petit caillou du roi Arthur.

     

    Pardonne-moi mon frère.
    Pardonne-moi.

     

    Tandis que les dames d’Avalon entonnaient le chant sacré du renouveau, je caressai son visage, toujours aussi beau...

    - Puisses-tu par ce rituel, enfin reposer en paix.

    J’ouvris alors la boîte de nacre, déposai la petite graine, la larme d’Ondine et l’écaille de Mélusine sur le galet sculpté et soufflait sur l’ensemble.

    Les quatre éléments réunis, le petit caillou alors comme un bouton de rose, pour se transformer  en une fleur aux mille pétales écarlates, embrasant toutes mes offrandes. Il tournoya sur lui-même puis s’éleva dans les airs.

     

    Au même moment tout en douceur, comme dans un rêve, la même fleur, mais bleue, sortit de ma propre poitrine. Stupéfaite, je vis les deux fleurs entamer une danse subtile et harmonieuse. Bientôt, elles tournèrent à toute allure, et, très vite, je ne fus plus en mesure de les distinguer l’une de l’autre.

    Après quelques instants, elles finirent par se séparer à nouveau. Cependant, elles possédaient toutes deux autant de pétales bleus que de rouges.

    Puis, dans un dernier éclair, elles pénétrèrent à nouveau nos cœurs respectifs.


     

    - Petit frère....
      Repose en paix.

     

    Au-delà de la mort, tu m’as insufflé ta force.
    Désormais, nous sommes unis à jamais...
    ... Pour que renaisse le monde celte.

    Une incroyable sérénité m’envahit, annonciatrice d’une ère nouvelle.
    L’ère du Soleil et de la Lune.

     Je fus Ada, vieille femme qui marchait à trois temps,
    Un petit caillou, gris, lisse et rond dans la poche.
    Désormais je suis Morgane.
    Porteuse du cœur du roi Arthur.

    Porteuse d’espoir.

     

    Jadis, sombre et trouble...
    Aujourd’hui, sereine et unifiée.

     

    Il me reste beaucoup de chemin à parcourir
    Et tant de choses à accomplir.
    Avec l’aide de mes chères sœurs, les dames d’Avalon,
    Jamais nous ne cesserons d’œuvrer pour que la déesse-mère s’unisse au dieu cornu.

    Et dans le cœur des hommes,
    Je place la lumière du Soleil et de la Lune.
    L’âme et le cœur de Morgane et Arthur.

     

     

     

    © Le Vaillant Martial 


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  • L’Homme sans nom

     

    V

     

    oici l’histoire d’un méchant homme qu’on ne nommera pas, car citer un nom est déjà un souvenir. Il avait tout d’un ours, poilu comme lui, aussi grand et aussi fort, et mauvais comme personne de surcroît.

    Braconnier, il vivait de la vente de son gibier aux villages avoisinant la grande forêt, à l’orée de laquelle il avait bâti sa masure.

    On ne l’aimait guère, pas pour son activité quelque peu illégale, en ce temps-là c’était toléré et il fallait bien vivre. Mais il avait la réputation, d’ailleurs les soirs de beuverie, il s’en vantait assez, de faire souffrir inutilement les animaux : chevreuil, lièvre ou faisan qu’il prenait dans ses pièges, les laissant agoniser des jours entiers.

    Ainsi pendant un certain temps du fait de sa triste renommée, personne ne s’inquiétait de plus le voir dans le patelin.

    Au bout de quelques jours pourtant, les rumeurs, allèrent bon train. Certains s’interrogèrent sur sa disparition.

    Quelques hommes décidés partirent au fin fond de la forêt à sa recherche. Ils ne mirent qu’une demi-journée à le retrouver, ils le regrettèrent bien assez...

    Un peu plus tard, on les vit revenir au village traînant une carriole, dans laquelle on devinait un corps recouvert d’un drap. Les hommes racontèrent à l’assemblée comme ils avaient trouvé le braconnier, mort, déjà raide dans les bras de l’Ankou.

    C’était assez bizarre, somme toute, qu’un homme aussi expérimenté puisse mourir de cette façon, pris à son propre piège...

    Il en avait partout, et de toutes sortes, surtout des pièges à mâchoires qui lui avaient broyé tous les os de des membres.

    On eut une rapide pensée pour son agonie, faut bien, et on se perdit en conjectures.

    Certains pensèrent bien à un règlement de compte, ça en avait toutes les apparences. Mais qui pouvait bien haïr le bonhomme à ce point, bien qu’il le méritait ?

    « Personne, à part peut-être les animaux ! », lança un plaisantin voulant faire de l’humour.

    La plaisanterie fit long feu. Un silence lugubre s’installa, certains se regardèrent entre eux.

    Mais pratiquement tous portèrent leurs regards vers la sombre forêt dont on apercevait le faîte.

    Il y a des choses qu’il vaut mieux oublier, on mit le maraud dans une boîte en sapin et on fit taire les commères.

    © Le Vaillant Martial 

     

     

     


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  • Le Tombeau des Géants...

     

     

       On l’appelle aussi la « Roche à la Vieille ». Non pas qu’une vieille sorcière est amené ces lourdes pierres en ce lieu pour leur faire voir du pays. Dame non, ça, c’est une autre histoire ! La « Roche à la Vieille » parce qu’il fut une époque, pas si éloignée, cette sépulture était visitée par une vieille femme, assez grande, malgré qu’elle fut aussi voûtée que ridée. De longs cheveux jaunis lui tombaient aux pieds de part et d’autre d’un visage creusé.

    Elle apparaissait à la fin de l’hiver, avec un petit bouquet de jonquilles cueillies çà et là, éparses dans les bois environnants.

    La vieille avait le pas fatigué, comme si elle marchait, depuis si longtemps. Elle semblait venir du fond des âges. Au pays elle nourrissait les ragots les plus invraisemblables. Certains anciens affirmaient l’avoir vu tout aussi vieille, du temps de leur propre jeunesse. Et les anciens des anciens rapportaient le même récit.... Et d’autres plus vieux encore avaient transmis le souvenir de cette femme mystérieuse, dont on murmurait à la veillée, qu’elle fréquentait le Tombeau des Géants depuis ...

    Depuis le temps où la terre de Bretagne portait son nom....

    Le royaume de Logres. Le croiriez-vous. Elle était vieille, la vieille.

    Le royaume de Logres « qui fut jadis la terre aux ogres ». Ainsi, désignait-on le royaume du roi Arthur. Ces contrées étaient habitées autrefois par des géants sauvages. S’ils écumaient surtout le territoire de Bretagne. Cinq ou six enjambées leur suffisaient à franchir la mer et à gagner l’Armorique. Ils y semaient alors le trouble, écumaient villes et villages. On raconte que de puissants coups de massues sont à l’origine des Monts d’Arrée. Au terme de leur colère, ils  s’en allaient ravager d’autres contrées, laissant traîner derrière eux leur gourdin tout hérissé de menhirs. Les traces profondes de l’arme redoutable marquaient le sol telle la herse d’une charrue. Ces sillons ont creusé le lit des rivières qui arrosent aujourd’hui nos campagnes. Il fallut donc s’employer à chasser ces créatures.

    Parmi les combats épiques, il est celui du roi Arthur. Lui-même dut affronter l’un de ces colosses. Le terrible Dinabuc avait enlevé la fille du roi Hoël. La belle étouffait sous l’étreint e de son ravisseur lorsqu’ Arthur les rejoignit au sommet du Mont Saint-Michel. Peut-être d’un saut, le géant espérait-il rejoindre l’île de Bretagne, trouver un refuge dans les landes isolées, tout au nord du pays !... Il n’en eut pas le temps. D’un premier coup d’épée Arthur lui coupa sa grande barbe hirsute, puis d’un second trancha l’énorme tête de son adversaire, elle partit rouler pour se perdre dans la mer.

    Ainsi Arthur libéra-t-il le pays du joug d’un oppresseur redoutable.

    Et cet autre roi des Isles du Nord, charpenté comme un bœuf. Cette force de la nature avait mené ses troupes à l’assaut du roi de Carmélide, animé du vigoureux désir de lui ravir sa fille, Guenièvre ...

    On chanta longtemps le combat de Tristan, qui défia et transperça Morholt, lequel exigeait un tribut annuel de six cent jeunes parmi ceux de la cour du roi Marc’h.

    Combien de vaillants héros ont affronté ces géants féroces lesquels ont fini par être vaincus tel Harpin de la montagne, couvert d’une peau d’ours ou Esclados le Roux, tous deux défait par Yvain le chevalier au lion. Est-ce lui, Esclados le Roux, redouté gardien de la fontaine de Barenton qui repose ainsi sous le tombeau des géants.

    Longtemps demeura la légende d’une sépulture où reposait un pareil colosse tant ces dimensions étaient imposantes.

    Jusqu’au jour où des hommes eurent le désir de percer le mystère de ces pierres si anciennes couchées là, sur le sol. Y’en a comme ça, il faut qu’ils sachent. C’est une obsession. Ils ont besoin d’éclaircir tous les mystères du monde. Les hommes grattèrent à proximité des premières pierres, ils fouillèrent, sondèrent, mesurèrent... Ils voulaient ne rien ignorer de ce monument autour duquel régnait une activité à réveiller un mort !

    Rien ne fut trouvé, rien de plus que des petits bouts de morceaux de cela... Silex et poteries brisées. Toutefois quelque chose avait dû être étrange, dans l’harmonie de ce lieu d’éternel repos, quelque chose d’important ! Parce qu’au terme de l’hiver qui suivit les recherches des « hommes qui veulent savoir », la vieille ne vint pas ! Et l’année suivante non plus. L’esprit de la vieille avait disparu.

    À la tombée de la nuit, pour qui a l’oreille attentive, il arrive parfois qu’outre les histoires, le vent draine la plainte des amants perdus. À moins qu’il s’agisse du soupir douloureux de la Dame Blanche dont l’esprit hante toujours l’alentour des étangs de Trécesson.

    Y’en a qui disent.. Ce qu’il faut entendre, c’est la plainte secrète de celui dont on trouble le sommeil, il y  peu, au tréfonds du tombeau des géants.

    © Le Vaillant Martial

     

     


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  • Iseult

     

     

     

     

     seult vint au monde princesse.

    Fille du roi d’Irlande, elle était d’une grande beauté et sa longue chevelure blonde n’avait pas d’égale.
        Mais Iseult n’était pas qu’une princesse.
        Non.
        Car Iseult avait un don.
        Onguents et décoctions n’avaient plus de secrets pour elle depuis longtemps. Car Iseult était guérisseuse.

     

    Toute jeune déjà, d’instinct, elle savait le petit plus qui ferait d’un simple breuvage une potion miraculeuse.
        Et, tout naturellement, sa mère qui toue reine qu’elle fut, était versée dans l’art des simples, lui enseigna tout ce qu’elle savait. Mais l’élève dépassa bien vite le maître et en grandissant, la réputation de la jeune fille dépassa les frontières.
        On venait de très loin pour la voir.
        Et elle faisait des miracles.

     

    Un beau jour, alors que la reine admirait la mer agitée qui s’étendait aux pieds de son beau château, s’éleva jusqu’à elle la plus merveilleuse mélodie jamais entendue. Se penchant par-dessus l’épais rempart, elle aperçut, allongé dans une barque délabrée, un jeune chevalier en bien triste état et qui, avec l’énergie du désespoir, jouait sublimement de la harpe.

    Elle le fit chercher et Iseult, tout naturellement, se mit le soigner.

     Délirant  le jeune homme parla de monstre abattu, de poison et du désespoir qui le poussa à s’embarquer sur ce bateau de fortune, sans voile et sans rame. Seul, avec comme uniques compagnons ses armes et sa harpe, il avait, semblait-il, laissé sa vie entre les mains du destin. Destin qui fit bien les choses puisqu’il le mena auprès la douée et merveilleuse Iseult.

    Le combat avait dû être et rude, car le chevalier était sérieusement commissionné, mais pour la jeune fille c’était un jeu d’enfant ... Par contre, sans son intervention, poison qui coulait dans les veines du jeune homme l’aurait assurément tué.

     Ce qu’ignorait Iseult, c’est que ce beau chevalier venait d’occire Morholt, le frère de sa mère, la reine. Certes, il était géant et terrorisait toute la Cornouailles, mais le jeune inconnu eu l’étonnante prudence de prendre un nom d’emprunt lorsqu’il se présenta.

     Après une courte convalescence, et beaucoup de remerciements, il reprit la mer pour rejoindre son oncle, le roi Marc’h.

    Il était la seule famille qui lui restait ...

    La route du retour fut bien monotone et le jeune chevalier laissa son esprit vagabonder au gré du temps et du vent. La mer et les longs voyages sont propices à ce genre de chose. Et sa vie déjà bien triste mais non moins épique, lui revint en mémoire.

    Sa mère Bleunwenn, la sœur de Marc’h, avait épousé Rivalen, le roi de Loonois ; Alors qu’elle était enceinte, son époux fut trahi et tué par l’un de ses rivaux et, folle de chagrin elle mourut à son tour trois jours après avoir donné naissance à leur enfant.

    Juste avant de rendre l’âme, elle l’embrassa tendrement et murmura son nom ... Tristan.

    Ainsi, il porterait le chagrin de sa mère au plus profond de son être.

     

    L’enfant fut élevé par le maréchal Rohalt, qu’on appelait le roi-Tenant du fait de sa grande loyauté envers Rivalen, le père de l’enfant. Pour éviter que le rival assassin, le duc de Morgan – qui venait de prendre possession du château de Rivalen – ne tuât le nouveau-né, Rohalt le fit passer pour l’un de ses fils et l’aima comme tel..., d’ailleurs ; Puis à l’âge de sept ans, son père adoptif le confia au maître-écuyer Governal qui fut chargé de parfaire son éducation. Ainsi, il lui enseigna le maniement des armes, mais aussi les arts, comme le chant, la musique et tout particulièrement la harpe.

    Mais un jour profitant de la naïveté de Tristan, des marchands norvégiens l’enlevèrent. Pourtant, persuadés que l’incroyable tempête qu’ils venaient d’essuyer – et qui les avait presque tués – n’était autre que punition pour ce rapt, ils l’abandonnèrent sur les côtes de Cornouailles.

     

    Après une longue période de découragement bien légitime pour un si jeune homme, Tristan se reprit et s’enfonça dans les terres.

    Il finit par rencontrer des chasseurs et, après les avoir impressionnés, ils cheminèrent ensemble jusqu’au beau château du roi Marc’h, Tintagel.

    Le roi remarqua bien vite que ce garçon était bien plus que le fils d’un marchand, ce qu’il prétendait être. Sa dextérité au maniement des armes, et sa connaissance des arts trahissaient une éducation de bien plus haut rang. Marc’h respecta le besoin de secret du jeune homme et, bien qu’ignorant tout l’un de l’autre, ils se prirent d’amitié. Si bien que le roi en fit son homme-lige.

    Lorsque fou d’inquiétude pour son fils adoptif bien aimé, Rohalt se rendit à Tintagel  pour ses recherches, toute la vérité fut enfin faite.

    Après que le roi Marc’h l’ait adoubé, Rohalt ramena donc Tristan dans son pays, l’Écosse.

    Là-bas, aguerri par ses aventures, le jeune chevalier défia le meurtrier de son père, le duc de Morgan, et récupéra les terres qui lui revenaient de droit.

    Par soucis d’équité et par amour pour son oncle. Tristan décida de donner ses terres reconquises à Rohalt et, accompagné de son fidèle Governal, prit à nouveau la mer pour retrouver Marc’h à Tintagel.

    Et c’est là qu’il tua le géant Morholt ...

     Oui ... l’histoire de Tristan, pourtant si jeune encore, était déjà très aventureuse. Il portait bien son nom.

    Debout sur le pont du bateau qui le ramenait en Cornouailles, il regarda s’éloigner cette Irlande venteuse qu’il ne reverrait peut-être jamais.

        Il songea à cette reine qui le sauva des eaux.
        Il songea à cette surprenante princesse qui lui sauva la vie ... Les retrouverait-il un jour ?

    La fin du voyage se déroula sans encombre et, de retour à Tintagel Tristan ne démérita pas. À tel point que son oncle, sans enfant, envisageait très sérieusement d’en faire son héritier.

    C’était sans compter sur la jalousie des seigneurs de Tintagel qui poussèrent le roi à se marier pour, enfin donner une descendance directe au royaume.

    Marc’h finit par céder et se résigna, alors à prendre épouse.

    Pour repousser l’inéluctable, il décréta qu’il se marierait à celle à qui appartenait le long cheveu d’or déposé le matin même par une hirondelle.

    Tristan se souvint alors de la splendide chevelure d’Iseult et, naïvement, en fit part à la cour.
        Pressés d’éloigner le jeune chevalier, les barons le désignèrent pour être l’émissaire du roi auprès de cette blonde princesse.
        Ainsi, à peine arrivé en Cornouailles, Tristan reprit la mer pour l’Irlande.
        Tel était son destin.

    À son arrivée en Irlande, il apprit qu’un terrible dragon enlevait une jeune fille chaque nuit. N’écoutant que son courage, il défia la bête. Le combat fut acharné, et, de justesse, le jeune chevalier parvint à vaincre l’affreuse bête. Malheureusement, son trophée, la vénéneuse langue du monstre l’empoisonna.

    La reine qui avait promis la main de sa fille à quiconque terrasserait le dragon, eut vent du combat.

    Et après avoir déjoué la traîtrise d’un autre chevalier qui voulait s’attribuer les mérites de la mort du monstre, elle fit envoyer sa fille Iseult auprès du preux chevalier qu’on disait blessé.

    Une fois sur place, la jeune fille eut quelques difficultés à reconnaitre le chevalier qu’elle avait déjà soigné quelques mois auparavant, tant il était blême. Pourtant une fois de plus, elle fit des miracles.

    La mort devait attendre ...

    Lors des soins, la jeune femme ne put s’empêcher de remarquer une entaille très spécifique dans l’épée de Tristan, qui correspondait très exactement à la blessure de son oncle le géant Morholt.

    Elle comprit aussitôt que le jeune chevalier l’avait tué. Pourtant, elle n’en dit rien. Elle savait ce qu’avait promis sa mère et ce jeune homme était vraiment très beau ...

    Pourtant, lorsque Tristan lui expliqua qu’il était l’émissaire de son oncle, elle accepta tout de même d’épouser le roi Marc’h, afin de sceller l’entente cordiale entre l’Irlande et la Cornouailles.

    Iseult était une princesse et les princesses, en ce temps-là, faisaient souvent preuve d’abnégation ...

    Iseult avait fait ses adieux à ses parents et à sa famille et les au revoir avaient été douloureux.

    La jeune fille avait regardé sa mère, agité son mouchoir jusqu’à ce qu’elle ne pût plus rien distinguer. Son père, plus pudique, était rentré au château bien plus tôt. Brangien, sa suivante toute aussi bouleversée que sa maîtresse, n’avait eu d’autre réconfort.

    Debout sur le pont, de sa belle chevelure dans le vent Iseult craignait de ne plus jamais les revoir, pas plus que son Irlande natale d’ailleurs.

    Elle sentit ses larmes couler sur ses joues blanches et se laissa aller à son chagrin.

    C’était pourtant une merveilleuse journée d’été ... Surtout pour naviguer. Il faisait veau et chaud, pas un nuage à l’horizon ne menaçait le voyage et le vent les poussait vers le large.

    Tristan, lui, avait l’agréable sentiment du devoir accompli. La satisfaction d’avoir trouvé la future épouse de son oncle, et surtout, la fierté d’avoir débarrassé le monde d’un monstre sanguinaire, lui emplissaient le cœur de bonheur.

    Seule la tristesse de la jeune fille venait entacher cette douce joie.

    Alors, il se dit qu’un peu de conversation lui changerait les idées, il se dit aussi qu’aborder la belle sans un petit prétexte serait un peu difficile pour lui car, bien vaillant chevalier, il n’en était pos moins un jeune homme timide.

    Il faisait chaud, il avait soif et il se dut qu’elle aussi. Mais proposer simplement de l’eau à une princesse, cela ne se faisait pas. Du moins, ce fut ce qu’il se dit.

    Il alla donc voir Brangien – qui s’était ressaisie – et lui demanda conseil. Après tout, qui mieux qu’elle connaissait Iseult ? Prévoyant celle-ci avait préparé des fioles de boissons désaltérantes et la servante tendit l’une d’elle au chevalier.

    Son joli petit flacon finement ciselé en main, Tristan aborda enfin Iseult.

    Mais troublée par ces adieux difficiles – car elle aussi avait laissé toute sa famille en Irlande – Brangien fit une erreur.

    Une terrible erreur. Elle s’en aperçut tout de suite, mais c’était trop tard.

    Elle avait donné à Tristan le breuvage que la reine avait confectionné à l’intention du roi Marc’h et de sa fille Iseult. Ainsi, même s’il était affreux et repoussant, sa fille en tomberait amoureuse, et serait malgré tout heureuse. Car en fin de compte, le bonheur de son enfant chéri était tout ce qui comptait aux yeux de la reine.

    Seulement, sous les yeux d’une Brangien tétanisée, la princesse venait de boire ce philtre d’amour avec la mauvaise  personne : Tristan.

    Feignant de s’enquérir de maîtresse, la suivante subtilisa le flacon et le jeta à la mer.

    C’était inutile, bien sûr, mais elle ne trouva rien d’autre à faire sur le moment, si ce ne fit, que de contempler, totalement impuissante, les premiers effets du philtre.

    La fiole au fond de la mer, elle pensa un moment à se taire, mais elle aimait sa maîtresse et ne pouvait pas lui mentir un instant de plus.

    Mais Tristan et Iseult s’étaient immédiatement rendu compte qu’il se passait quelque chose. Surtout Iseult qui connaissait bien l’art des charmes.

    Brangien avoua s faute mais cela ne changea rien.

    Les deux jeunes gens tentèrent de résister, surtout Tristan qui se sentait fautif de désirer si follement la future épouse de son oncle, mais personne n’est plus fort qu’un enchantement.

    Ainsi, avant même d’avoir atteint les côtes de la Cornouailles, Tristan et Iseult avaient succombé à la folle et déraisonnable passion qui s’était emparée de leurs cœurs et, inévitablement, devinrent amants.

    Leur destin était scellé et nul n’aurait pu le prédire.

    Le roi Marc’h accueillit Iseult comme une reine et les noces furent célébrées avec faste et magnificence, comme il se doit d’un mariage royal.

    Pour se racheter, au prétexte d’une pudeur de jeune fille et à la faveur de la pénombre, Brangien offrit sa virginité au roi et l’honneur d’Iseult fut préservé.

    La passion des jeunes amants demeura secrète pendant plusieurs mois, mais certains savent lire les signes qui ne trompent pas, surtout les félons, les perfides et comploteurs toujours à l’affut de la moindre faille qui pourrait servir de sombres desseins.

    Ainsi le nain Frocin et quatre barons particulièrement jaloux, décidèrent d’informer le roi de ses amours interdites. Sûr la loyauté de Tristan, Marc’h ne les crut tout d’abord pas. Mais devant l’insistance de ses seigneurs, finalement, il consentit à éloigner son neveu quelque temps.

    Les félons, se doutant que les amants ne résisteraient pas à l’envie de se voir une dernière fois et, accompagnés du roi, ils tentèrent de les surprendre. Mais Tristan, ayant aperçu le roi dans un reflet de la fontaine ou Iseult et lui étaient assis, fit de rendez-vous torride, une simple et innocent causerie.

    Cependant, après un nouveau piège tendu par les barons félons, Tristan et Iseult furent confondus et le roi les condamna à mort. Tristan serait brûlé sur la place publique et Iseult vouée à une fin plus lente mais tout aussi horrible, serait confiée à un groupe de lépreux. Telle fur la sentence !

    Mais Tristan réussit à convaincre ses geôliers de le laisser prier une dernière fois dans une petite chapelle et réussir à échapper à leur surveillance.

    Puis le jeune chevalier, aidé de Governal, son fidèle maître-écuyer, libera la belle Iseult.

    Ainsi, après, moult rebondissements, les deux amants s’enfuirent et trouvèrent refuge dans la forêt de Morois. Là, ils vécurent tant bien que mal dans des abris de fortune les plus isolés possibles et seul leur amour permit d’affronter ce terrible exil.

    Pourtant malgré toutes ces précautions, l’un des hommes du roi les retrouva.
        Lorsque Marc’h arriva sur les lieux, les amants étaient endormis l’un à côté de l’autre, l’épée de Tristan entre les deux.

    Le roi y  vit une preuve de leur innocence et décida de les épargner. Cependant il tint à laisser un témoignage de son passage et échangea son épée avec celle de Tristan et sa bague avec celle d’Iseult.

    À leur réveil, effrayés d’avoir été retrouvés, les deux amants prirent à nouveau la fuite et se réfugièrent au pays de Galles.

    Mais cela ne pouvait pas durer éternellement.

    Iseult regrettait sa vie d’avant et Tristan se sentait terriblement coupable de sa trahison envers son oncle.

    Ils finirent par consulter l’ermite Ogrin dans l’espoir fou qu’il trouverait une issue. La solution tomba comme un couperet : Tristan devrait trouver la force de laisser partir Iseult afin qu’elle rejoignit son époux légitime. Lui, devrait s’exiler à tout jamais.

    La mort dans l’âme Tristan et Iseult reconnurent que  c’était bel et bien la seule chose à faire.

    Avant de séparer, Tristan confia son chien de garde Husdent à Iseult, qui lui offrit à son tour son anneau de Jaspe.

    Le roi Marc’h accepta de reprendre Iseult auprès de lui – non sans que la virginité de la belle Dame lui fit miraculeusement prouvée – et elle fut reçut en Cornouailles comme la reine qu’elle était.

    Discrètement, Tristan continua çà veiller sur sa belle, notamment lors d’une nouvelle épreuve, soufflée par les félons au roi Marc’h, où elle devait jurer que jamais autre homme que le roi ne l’avait prise dans ses bras. Elle jura que, hormis le roi Marc’h et le pèlerin qui venait l’aider à passer le gué, nul ne l’avait tenue dans ses bras. Le pèlerin en question n’était autre que Tristan déguisé.

    Iseult ne se parjura pas et son honneur fut sauf.

    Tristan pouvait donc rentrer à la cour du roi

    Et les incorrigibles amants reprirent leurs rencontres et s’aimèrent à  nouveau en cachette. Mais cette fois le roi les surprit et chassa définitivement son neveu.

    Ainsi Tristan s’exila définitivement et trouva une terre d’accueil en petite Bretagne.

    Après avoir porté main forte au roi Hoël, lors d’un conflit armé, il se lia d’amitié avec son fils, Kaherdin.

    Ce jeune chevalier avait une sœur, Iseult aux blanches mains, et, parce qu’elle était d’une grande beauté, qu’elle portait ce nom si cher à son cœur et parce qu’il  fallait bien se résoudre à tourner la page, Tristan finit par demander la main de la belle au roi.

    Pourtant, prétextant un vœu de chasteté – fait suite à une bataille prétendument gagnée grâce à une prière à la Vierge Marie – et bien qu’un an fut passé, il n’avait toujours pas honoré la jeune mariée.

    Lorsque le frère de la jeune épouse bafouée l’apprit, il voulut aussitôt passer Tristan par le fil de l’épée.

    Et, devant la fureur de Kaherdin, Tristan dut se résoudre à raconter sa triste histoire et à avouer qu’il en aimait une autre.

    Devant tant de souffrances et d’épreuves, Kaherdin décida que son ami avait été suffisamment châtié et pardonna à Tristan.

    Il l’accompagna même en Cornouailles et l’aida à voir Iseult en cachette. Mais devant les soupçons qui pesaient sur elle et la surveillance accrue à laquelle elle était désormais condamnée, les deux amis finirent par rentrer en petite Bretagne.

    Ainsi, Tristan retourna guerroyer et fut, une fois de plus blessée gravement, cette fois, par une lance empoisonnée. Et une fois de plus Iseult la guérisseuse était en mesure de le sauver d’une mort certaine.

    Il demanda donc, à Kaherdin d’aller jusqu’en Cornouailles et, si elle le voulait bien, de ramener Iseult auprès de lui pour qu’elle le soignât.

    Ils convinrent que si elle acceptait, la voile du navire de retour serait blanche et qu’elle serait noire en cas de refus.
        Son beau-frère prit la mer et brava vents et marées pour rejoindre les côtes de Cornouailles à temps.
        Tristan
    en était sûr, si son ami était aussi bon marin qu’il le prétendait, il arriverait à temps et sa belle et douce Iseult viendrait à lui.

     Mais, dans les châteaux, les murs ont des oreilles ....
         Même les reines finissent par savoir les choses.
         Et la sourde colère d’Iseult aux mains blanches, femme humiliée et folle de jalousie, n’eut pas d’égale.

    Pourtant la reine ne laissa rien paraître et soigna son époux blessé avec une apparente grande bienveillance. Elle se proposa même pour faire le guet ...

    Et lorsque le bateau de son frère fut enfin visible à l’horizon, elle déclara tout simplement à son époux alité que la voile était noire ...

    Tristan mourut dans l’instant.

    Lorsqu’Iseult mit le pied sur la terre Bretonne, elle eut un mauvais pressentiment. Elle se précipita auprès de son bien-aimé et gravit quatre à quatre les marches de la chambre de Tristan.

    Devant le corps sans vie de son amant, elle s’allongea auprès de lui et mourut aussitôt de chagrin.

    Tristan était né dans la tristesse et mourut dans la tristesse.
        Tristan et Iseult furent ramenés en Cornouailles, près du château du roi Marc’h, Tintagel.
        Les deux amants furent inhumés, l’un près de l’autre ...

    Dans la nuit qui suivit, l’on dit qu’une ronce poussa entre les deux cercueils.

    Par trois fois, on la coupa, et par trois fois elle repoussa,  plus vigoureuse et plus belle qu’auparavant, si bien que le roi Marc’h ordonna de ne plus jamais y toucher.

    Ainsi Tristan et Iseult demeurèrent, enfin unis à jamais.

    - Tragique histoire où jalousie et pardon se mêlent....

    - Troublante et déchirante, oui... commença la fée songeuse.

    - J’ai le profond sentiment que cela ne donne jamais rien de bon lorsque la magie se mêle des affaires de cœur, et qu’à vouloir forcer le destin, on déclenche des désastres. De telles tragédies adviennent-elles dans le monde des fées ?

    - Pas tout à fait... Nous avons tellement conscience de ce qui nous entoure, de tout ce qui est vivant, que nous ne pouvons pas vraiment nous consacrer à un seul et unique être. Si ce n’est la terre, bien sûr. Comprends-tu ?

    - Pas vraiment, je l’avoue

    Elle me sourit.

    - Bien les pierres ont parlé... À présent, peux-tu sortir ton petit caillou de ta poche ?

    Je le fis de bonne grâce.

    - Observe bien sa texture. Touche-le. Je vais – Il me l’a dit – que tu l’as longtemps tourné dans ta main, mais as-tu réellement saisi sa nature ? Observe sa  solidité, son énergie si parfaite, qui circule dans cet ovale irréprochable, comme si, perpétuellement, il renaissait à lui-même.

    Il t’apprend à toucher le monde. Unis dans ton esprit à sa matière. Sens les deux énergies fondamentales danser en lui, en toute conscience et qui affirment ce qu’il est : un petit caillou gris, rond et lisse. Un simple petit galet pourtant, clef des mondes, clef de ton passé, de ton cœur et de ton âme.

    Il est la clef qui t’apprend à voir les peurs cristallisées en toi et à les dissoudre avant qu’elles ne deviennent foyers de désordre et de mal-a-dit.

    Il t’apprend à ne faire qu’un avec notre terre. Jusque dans ses plus intimes détails. Il t’apprend à prendre conscience de tout...
        Pour tout respecter.
        Même l’infime.
        Même l’insignifiant.

    Même un petit caillou, gris,  lisse et rond.
        Vois en lui ton frère.
        Vois qu’il signe ra renaissance en ce monde.

     

    Sous, mes yeux, mon petit caillou devint de plus en plus sombre puis vira au rouge.
        Rouge lave et puissant.
        Rouge rubis, secret, enfoui  au plus profond de la Terre.
        Rouge sang, qui coule dans nos veines et, parfois, de nos cœurs blessés.

     

    - Ainsi ont parlé les pierres. Va où le vent te mène, ma sœur.

       Sur ce, elle... s’évapora.
       Comme dans un rêve.

     

     A l’instant même, mon petit caillou redevint gris. Je restai déconcertée en ce moment. Quel étrange personnage que cette petite Ymirée ... Peut-être était-elle encore là à m’observer ?

    Je contemplai à nouveau son étonnant galet. Je notais alors une petite gravure que je n’avais jamais remarquée. Une sorte de triangle barré d’un trait horizontal. Spontanément, alors qu’il n’y avait de sens bien sûr, je le considérai comme ayant la pointe en bas.

    Je passai le doigt sur le glyphe. C’était encore chaud...

    - Petit frère...

    - J’y déposai un baiser et le rangeai soigneusement dans ma poche, en fermant le rabat avec précaution. Trop précieux pour risquer de le perdre.

    - Ne sachant pas quoi faire après une telle expérience, je jetai un dernier regard aux menhirs et je repris ma route.

    Vers nulle part, vers l’inconnu. Vers mon destin...

    Dans l’après-midi, je m’étais arrêtée pour me rafraîchir un peu, lorsque je vis surgir près de moi une petite troupe de lapins et de gerboises.

        

    J’étais cachée derrière un arbre et tout ce petit monde ne semblait pas m’avoir vue tant ils étaient affairées. L’un deux aux oreilles singulièrement expressives, retint tout particulièrement mon attention. Attentif au moindre bruit, il me fit l’effet d’une mère veillant sur sa progéniture. En guise de petits,  toute une ribambelle de gerboises sautillait autour de la maman guetteuse.

     

    Bien sûr, tous étaient ailés ! Je finis par comprendre qu’il devait s’agir d’une sorte d’école et les gerboises étaient en cours de pilotage, en quelque sorte... Je crois bien que le sujet portait sur les difficultés d’atterrissage ! Ainsi les roulés boulés, les dérapages non contrôlés et écrabouillage en en règle se succédèrent, pour ma plus grande joie.

    Je me régalais du spectacle mais, heureusement, le professeur mit fin à sa leçon... Avant que je ne démasque par mes gloussements étouffés.

     

    Je riais encore, lorsque je fis un rencontre encore plus surprenante.

     

    Un dragon miniature....   . Il tenait plus de l’hippocampe que du dangereux reptile, d’autant que le plus délicat scintillement de ses ailes dans les rayons du soleil lui conférait un aspect plutôt féerique.

    Il semblait très affairé, mais je ne us définir quelle activité l’absorbait de la sorte.
        Décidément, il régnait sur cette journée, une atmosphère  particulière irréelle même, où tout semblait possible.

    Le reste de la journée se déroula comme un rêve éveillé déployant ses ailes géantes, vaporeuses et somnolentes sur mon esprit. Entre brume et réalité.

    Méditant inlassablement les paroles d’Ymirée et caressant sans cesse mon petit caillou, j’arrivai en fin de journée sans m’en rendre compte, devant un mur d’herbes hautes.

    Encore dans les pensées, je me frayai un passage entre les joncs et je débouchai sur les rives d’un minuscule lac. Le soleil couchant recouvrait ce véritable petit écrin de nature d’un manteau doré, irréel...

    Des centaines de miroirs avaient avoir été lancés à la surface de l’eau et brillait de mille feux, illuminant littéralement le paysage. C’était incroyablement beau. Féerique.

    Je m’agenouillai et me perdis dans ce spectacle. Je restai là jusqu’à ce que la nuit me surprenne et je me contentai alors de me lover dans les herbes et de m’y endormir paisiblement.

     Le réveil fut tout autre... Un concert de croassements de grenouilles et pépiements en tout genre me réveillèrent trop tôt à mon goût. 

     C’était bruyant d’une mare à l’aube ... J’étais transie de froid, j’émergeai donc tant bien que mal, dans cette cacophonie matinale, tandis qu’un crapaud de belle taille tentait de ma faire la conversation.

     

      ... Je n’étais pas d’humeur.

     La journée commençait mal.

    Je devais faire quelque chose. Je décidai de prendre un bain pour m’éclaircir les idées. Je n’aimais pas me dénuder. Mon vieux corps racorni et rabougri faisait peine à voir. Mais j’étais seule alors ...

    Un orteil à peine mouillé, je sentis aussitôt une vibration anormale dans l’eau. Je le retirai immédiatement.

    La surface du lac demeura pourtant lisse comme un miroir. J’avais peut-être rêvée. Après tout je n’étais pas encore bien réveillée. Circonspecte je laissai passer un peu de temps. Je fis bien.

    Car une tête émergea de la surface. Lentement, très lentement une créature émergea de la surface. Ses cheveux, incroyablement longs, épousaient les courbes de son splendide dos, sensuel et lascif. C’était lascif.

    Lentement, très lentement, elle se retourna.
        Si j’avais été un homme, j’en serais instantanément tombé amoureux. Pour la vie


        Ses yeux noirs se plantèrent dans les miens. Comme on ferre une proie. Lentement elle s’approcha. Comme on ajuste sa cible.
       Mon cœur se mit à battre plus fort. De peur et de joie mêlées. J’étais à sa merci.
        Elle  leva le visage, ferma les yeux un instant et prit une longue inspiration.

    - Alors petite chose flétrie, que fais-tu dans mon royaume ?

    Je déglutis.

    - Je ... vous lais juste..., balbutiai-je.

    Elle me sourit. D’un de ces sourires, énigmatiques et sombres, qui en disent trop ou pas assez.

    Je déglutis à nouveau.

    - Tu n’as jamais rencontré d’Ondine, on dirait. Les filles de l’eau te font peur ?
    -
    À vrai dire, je ne sais pas si vous allez m’embrasser ou me manger, osai-je après m’être remise de mes émotions.

    Elle éclata d’un rire sonore et retentissant.

    - Tu me plais petite femme.

    Elle m’étudia ostensiblement.

    - Beaucoup d’impuretés dans ton cœur. Peurs et angoisses.

    Elle approcha sa beauté à couper le souffle de mon petit corps chétif. C’était insupportable. Je remerciai à nouveau les dieux de ne pas être un homme.
        Elle me lécha le visage. Je m’évanouis.
        Je me réveillai dans ses bras, le corps plongé dans l’eau. Rivé sur moi, ses yeux obscurs, presque occultes, me déchiffraient, me décryptaient, démêlant les écheveaux de mes émotions les plus funestes et les plus secrètes. Pétrifiée, je ne bougeais pas d’un cil.

    - Écoute ton cœur.

     Écoute le battre dans sa poitrine. Métronome de ton être, incroyable machine de vie, il est là pour toi. Ne le fait pas souffrir inutilement sous le poids de tes sentiments passés, lourds d’émotions négatives.

     Ouvre ton cœur et sèche tes larmes.
        Larmes sucrées de tristesse,
        Larmes salées de peur,
        Larmes acides de peur,
        Larmes amères de colère,
        Le temps des larmes est révolu.
        Pardonne.

    Aux autres.
        Mais surtout...
        Pardonne-toi,*Car le temps des sourires est venu.

     Lave ton cœur.
        Tu as trahi. On t’a trahie. Cela n’a pas d’importance.
        Tu as souffert et tu as fait souffrir. Peu importe. C’est du passé.
        Tourne-toi vers le présent et les cadeaux que la vie t’apporte déjà.

    Avant d’ouvrir tes mémoires, avant de savoir qui tu étais, tu dois pourvoir regarder ton passé sereinement, et pour cela, il faut que tu te débarrasses des pensées négatives qui te polluent et forment le sac invisible que tu traînes perpétuellement avec toi.

    Allège-toi.
        Allège-toi... Et transforme-toi.
        Transforme-toit, consciemment et avec amour.
        Avec amour.

    Mais à présent meurs.
        Elle déposa un baiser sur les lèvres gelées et m’entraîna sous l’eau avec elle.
        Ma dernière heure était venue.
        Je me noyais.

    Meurs.
        Et renais à toi-même.
        Dans les eaux de ce lac, œil de la Terre, demeure des Ondines, renais à toi-même.
        Renais à toi-même et purifie-toi.

    Tandis que sa voix résonnait dans ma tête, je sentis tout corps trembler.
        La glaciale morsure m’envahit et pénétra tout mon être.
        Désormais, je n’avais plus froid.
        J’étais le froid

    Noir, profond, sépulcral.
        Et mes larmes coulèrent. Invisibles, larmes parmi les larmes.
        Et toutes mes douleurs remontèrent à la surface.
        Celles de la petite fille que je fus, ici et ailleurs.

    Elles me transpercèrent comme autant de dagues acérées trempées dans le poison
        de la rancœur, de la colère et des regrets.
        Tristesse absolue.
         Il pleuvait en moi.

    J’étais brisée en dedans. Cassée, fracassée, déchirée. Poupée disloquée sous le poids de la souffrance.
        Il pleuvait en moi.
        Pluie salvatrice, rédemptrice.

     Écoute la complainte des Nymphes qui chantent pour toi. Elles content l’histoire de celle qui ne sut pas se laver de ses erreurs et qui se perdit dans les profondeurs des eaux et de son âme. Écoute l’histoire de Dahut....

     

     

    © Le Vaillant Martial 


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  • Le Miroir aux fées


     

    I

     

    l’ était une fois le charme d’un étang. Un étang dérobé à la vue de tous. Un écrin d’eau claire, protégé des vents par l’épaisse forêt alentour et le vallon escarpé au creux duquel il était blotti.

    Il était une fois sept sœurs. Toutes des fées.

    Ensemble, elles demeuraient au sein d’un château bâti dans les profondeurs de cet étang paisible. Elles avaient décidé de s’y réfugier, fuir la cupidité des hommes toujours plus avide d’un monde qu’ils souhaitaient dominer. Les sept sœurs vivaient ainsi ignorées du commun des mortels, et pour s’assurer qu’elles ne fussent jamais découvertes, et avec elles ; cet art de la magie qu’elles maîtrisaient, elles firent serment de ne jamais sortir hors de l’eau, qu’après le coucher du soleil.

    Elles mettaient ainsi à profit les heures invisibles de la nuit pour gagner la berge et jouir pleinement de la forêt sans craindre d’y rencontrer âme qui vive.

    Et tandis que les humains s’abandonnaient à la fantaisie de rêves incertains, chacune des sept fées se consacrait à parfaire son savoir, dans la discipline qui lui était chère. La plus jeune bénéficiait de l’enseignement de ses aînées. Tour à tour, elle était initiée à la compréhension des étoiles, la science des plantes et des potions, celle des enchantements. Elle apprenait à comprendre les murmures du vent, se nourrir de la mémoire des arbres, ne rien ignorer du langage des animaux... Elle s’imprégnait de tant de secrets, sa curiosité ne semblait connaître aucune limite.

    Passèrent les années, mille ans peut-être


     

    La jeune fée avait tout acquis des mystères de la nuit, et si elle prenait toujours plaisir à suivre ses sœurs en de longues errances nocturnes, c’est avec regret qu’elle accueillait le chant du merle annonçant les premières lueurs de l’aube.

    Comme les journées paraissaient longues et interminables au fond de l’eau. L’impatiente restait assise derrière la fenêtre la plus haute de la plus haute tour, le regard perdu vers la surface à contempler les chatoiements bleutés mêlés aux éclats argentés que renvoyaient les poissons paresseux.

    La jeune fée demeurait à rêver de la surface interdite, noyée dans de secrètes pensées. Soudain, elle vit au-delà du miroir une forme imprécise se mouvoir le long de la berge. Un pêcheur ? Il arrivait parfois que certains hommes du dessus vinrent caresser l’espoir d’un beau poisson frétillant, au bout de leur ligne, en vain !

    À l’insu de ses sœurs, la petite facétieuse s’empressait alors d’aller cueillir quelques bouquets d’algues poisseuses et autres semelles de cuir reposant au fond de l’eau, elle les accrochait ensuite avec délicatesse, à l’hameçon indésirable. Elle se préparait à renouveler cette bonne farce lorsqu’elle vit se dessiner la silhouette d’un cheval. L’animal semblait s’approcher et d’un coup son museau perça la surface. De la berge, la bête s’abreuvait.

    Derrière sa fenêtre losangée, la jeune fée se mit à rire, de ce rire clair qu’ont les fées. Elle s’amusait de ce spectacle insolite quand elle crut percevoir une autre forme au côté du cheval. D’un coup il y eu un grand éclat d’eau scintillant de mille bulles dans le soleil éblouissant. La jeune fée, les yeux grands ouverts, eut un petit recul d’étonnement... Elle découvrit une longue silhouette sortir de cet amas, luminescent. À contre-jour  un corps s’ébattait, là-haut. Il nageait avec grâce et souplesse...

    Les fées n’en sont pas moins des femmes, et le contraire est aussi souvent vrai. On imagine aisément le trouble de la plus jeune des sœurs. Elle resta longtemps à regarder tandis que montait en elle l’ardent désir de s’approcher pour y voir d’un peu plus près. Mais... La jeune fée avait prêté serment. Elle se résolut à rester au sec, derrière sa fenêtre, à regret.

    La nuit qui suivit, elle accompagnait sa sœur, l’aînée de toutes. Ensemble, elles filaient en un vol léger par-dessus la forêt, sous les étoiles. Elles vinrent se poser parmi les plus hautes branches des chênes des Hindrés.

    Là-haut, on avait le sentiment de pouvoir décrocher un morceau de lune tant elle semblait proche. Il n’y avait qu’à tendre la main.

    - Pourquoi ne pas profiter des bienfaits du soleil ? La nuit nous a beaucoup enseigné. Le jour pourrait nous apporter tout autant. Peut-être plus encore.

    - Ma jeune sœur, je devine ton désir de connaître cet autre aspect du monde, découvrir ce qu’il pourrait nous offrir. Cependant, il te faut accepter l’idée que nous n’y avons plus notre place. C’est une époque révolue, nous devons l’accepter.

    L’affaire était entendue, il n’y avait pas y revenir. Au matin les fées gagnaient leur merveilleux palais de l’au-delà, gagnant chacune leurs appartements respectifs. Elles ne reparaitront qu’au crépuscule. Pourtant cette fois-ci encore, la jeune décida qu’il en serait autrement. Une fois assurée de savoir ses sœurs aînées endormies, sur la pointe des pieds, elle gagna une petite salle ronde aux étagères couvertes de pots et de fioles mystérieuses. Là, perchée sur la plus haute marche d’un escalier branlant, elle chaparda un flacon mis à l’écart... croyait-on ! Une étiquette jaune indiquait « Poudre d’escampette ». La jeune fée en prit un soupçon dans le creux de sa main, se concentra aussi fort qu’elle fermait les yeux et... se lança la poudre au-dessus d’elle-même. Comme à chaque fois une poussière argentée se répandit en un léger nuage. L’instant d’après la fée avait disparue.



     

     

    Si elle était coutumière de ces échappées diurnes, la jeune insouciante avait décidé que ce jour elle ne se contenterait pas de rester à nager au fond de l’étang. Tel Icare s’approchant du soleil, elle monta vers la surface se promettant d’à peine la caresser. Juste nager à fleur d’air et peut-être, peut-être l’espoir d’une rencontre imprévue !...

    Il était si bon de braver l’interdit, éprouver les chauds rayons du soleil dans cette eau claire inondée de lumière. Elle ondoyait, frisait le miroir aux fées, se longs cheveux d’or évoquaient une éblouissante comète aquatique... Le long hennissement d’un cheval vint interrompre ces ébats gracieux. Surprise la fée perça la surface sans plus de précaution. Sur la berge juste devant elle, était un jeune prince au regard ébahi, il tenait en main la bride d’un cheval, indifférent au spectacle de cette improbable naïade.

    Alors... alors la fée, intrépide qu’elle était s’autorisa une petite entorse au serment prêté avec ses sœurs. Elle sortit de l’eau. Une soudaine brise légère vint sécher les voiles délicats de son vêtement, ses cheveux aussi. Ils dansaient dans ce vent mystérieux, chatoiement dorés dans le soleil d’été.

    Au vu de cette apparition le prince sentit son cœur chavirer. Tout prince qu’il était, il n’en était pas moins homme, l’inverse n’étant pas souvent vrai. Il tomba immédiatement sous le charme de la jeune fée. Ensemble ils restèrent assis au bord de l’étang.  La toute pétillante posait mille questions sur les attributs du jour. Le prince répondait avec courtoisie au plus juste des attentes de la belle. Ainsi la journée s’écoula avec douceur...et bien trop vite vint le soir.

    Les ultimes lueurs du couchant arasaient la crête du vallon. La jeune fée fit promettre au jeune homme de revenir dès le lendemain, heureux à l’idée de ces prochaines retrouvailles.



     

    Lorsque la fée revint au château, ses sœurs se réveillaient tout juste. Elles trouvèrent leur cadette d’humeur bien joyeuse. Elles en vinrent à soupçonner la jeunette de quelques écarts. Les pommettes de ses joues, habituellement si pales, avaient rosi. Ses cheveux semblaient plus rayonnants que d’ordinaire. ;. Comme s’ils avaient profité à outrance des caresses d’un soleil généreux. Il n’en fallait pas plus pour les convaincre que leur cadette avait rompu son serment et s’était autorisée une échappée au grand jour. Ne pouvant nier plus longtemps, la jeune fée finit par avouer. Transportée par son enthousiasme, elle révéla tout de sa rencontre avec le jeune prince, allant jusqu’à confier la promesse d’un nouveau rendez-vous. Il avait tant de choses à lui apprendre. Ses aînées ne l’entendaient pas de cette oreille. Elles entrèrent dans une grande colère où se mêlaient reproches, lamentations, crainte des conséquences à venir... La décision fut prise d’enfermer cette insouciante dans ses appartements, portes et fenêtres scellées par un puissant enchantement. Le matin suivant elles se rendirent elles-mêmes au lieu du rendez-vous. Il fallait agir avant que ne s’ébruitât, chez les hommes, la rumeur d’une présence féerique jusqu’alors ignorée.

     

    A l’heure convenue, le prince arriva tout guilleret, il chantait quelque ritournelle joyeuse accompagnée par le pépiement d’oiseaux virevoltants.


     

    Le cheval à l’arrêt, son pied n’avait pas touché terre qu’il vit fondre sur lui six fées enragées, de vraies harpies ! Elles lui tombèrent dessus sans crier gare ! En un instant le malheureux passait de vie à trépas. Témoin d’une telle violence, le val se figea dans un silence soudain. Il se répandait dans le sous-bois à la façon du tonnerre lorsqu’il roule dans la vallée... Le grondement d’une forte grêle dont on perçoit l’approche avant d’en éprouver la violence. Là, c’était un silence de plomb qui se propageait sur l’ensemble de la forêt. Les arbres eux-mêmes avaient cessé de bruire... C’est dire : Tout au fond de l’étang,

    La jeune fée séquestrée sentit peser sur elle ce poids terrible. Sa peine s’effaça au profit, d’une vive inquiétude. Su puissant fut-il, l’enchantement des portes ne résista pas longtemps à sa magie. Deux trois formules, une pincée de poudre d’escampette eurent tôt fait de la libérer. Elle jaillit hors de l’eau tandis que ses sœurs se préparaient à couper le prince en petits morceaux, l’éparpiller ainsi aux quatre coins du monde, qu’il ne pût témoigner ce qu’il avait vu.

     

    De Tréhorenteuc à Paimpont, de Comper à Trécesson... De Rennes à la mer d’Iroise, chacun trembla dans les chaumières, pensant subir les affres d’un orage terrifiant. Le ciel se couvrit  d’un vent dévastateur. Ils filaient tournoyant en un tourbillon monstrueux couvrant villes et campagnes sous d’épaisses ténèbres. Les navires, les arbres, les dolmens... tout était emporté. Et le ciel, toujours plus sombre, se mit à pleurer des nuées de tristesse, il déversait sa colère. Alors la foudre jaillit, d’une violence extrême et un impact unique, boule de feu aveuglante.


     

    La tourmente dévastatrice s’apaisa aussi vite qu’elle était apparue. Pareil à la dalle d’un caveau funéraire, un couvercle de plomb recouvrait le val, s’épandait un crachin empreint de douleur. Il s’accrochait, chargeait chaque rameau, chaque branche, chaque feuille. Il tapissait mousses et brins d’herbe d’autant de larmes de souffrance.

    La jeune fée, le visage durci, barré de mèches ruisselantes, restait agenouillée devant le corps sans vie de ses sœurs et du jeune prince. Elle prit finalement une serpe, une serpe d’or et d’un coup sec, froidement...

     

    Elle trancha le cou de ses aînées. Dans une coupe du même métal, elle recueillit un peu de sang de chacune mêlé au sien. Après qu’elle eut mélangé, elle en versa quelques gouttes entre les lèvres pâles  de son bel mai... Et le sang de ce dernier coula à nouveau dans ses veines. Il revenait à la vie.  Folle de joie, la jeune fée le serra contre elle, le couvrant de baisers. Transportés par cet amour naissant, ils quittèrent ce lieu de triste mémoire. Le prince demanda la belle en mariage et l’épousa. La jeune fée n’eut plus à se cacher du jour dont elle apprit tout ce qu’elle voulut, et plus encore.

    Quant aux sœurs, elles furent mises en terre sous une sépulture de pierre dominant le val, à subir le cycle du soleil, jusqu’à la fin des temps. Le reste de leur sang se déversa de leur corps inertes pendant sept jours et sept nuits, imprégnant de ce fait roches et collines, étangs et ruisseaux sur l’ensemble du pays.

    Voici pourquoi en Brocéliande, la pierre de schiste a cette couleur rouge dont se teinte l’eau vive. Rouge du sang des six sœurs, mortes là-bas, aux abords du Miroir aux fées.

     


     

    © Le Vaillant Martial 


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  • La Fontaine de Barenton ...


     

    C’est une fontaine aussi facétieuse que merveilleuse. Par son nom déjà, elle cherche à nous égarer. Barenton ou Berenton, parfois Bellanton. Elle se cache de qui désire l’approcher, au détour de sentes incertaines courant la lande de Lambrun la rieuse. L’adage nous met en garde :

    « Chercher Barenton, c’est accepter de se perdre. »

    Une chose est à sa voir. A la difficulté  de trouver la fontaine se mesure la récompense de ce que l’on pourrait y découvrir. Il faut choisir entre deux guides. Celui dont on sait où il mène, le chemin est marqué et bucolique à souhait. Le pas est alerte alors avec le bâton de marche en main. On se sent conquérant à franchir les montagnes du Menez are. Les oiseaux piaillent joyeusement dans le feuillage de la belle saison. Les yeux sont émerveillés par les parterres fleuris. Les buissons d’aubépines bourdonnent de centaines d’abeilles, le soleil miroite dans les feuillages... Tout est facile ...

    Si facile. Mais la balade et vaine. Il est d’autres forêts pour se déplacer en troupeau. En Brocéliande, braves gens, on ne se promène pas, non, on ne se promène pas. On part en errance, on s’égare, on se perd. Et pour ce faire, mieux vaut choisir l’autre guide, le guide qui n’existe pas. Il aura l’apparence qu’aura bien voulu lui donner l’imaginaire.



     

    « .. Accepter de se perdre » : quitter ce détestable chemin tout tracé. Emprunter le plus étroit des sentiers, s’engager au creux d’une sente oubliée... Dame ! Déjà, le terme augure certaines espérances satisfaites. Quoique... Peut-être ne faut-il rien espérer. Au contraire, ressentir un soupçon d’inquiétude. Se laisser gagner par l’appréhension d’un soleil décroissant, d’une brume naissante, le soudain bruissement d’une fougère, là-bas... Il faut sentir monter la crainte ce que l’on aimerait voir. Se laisser emporter dans un songe éveillé.

    Alors peut-être la fontaine de Barenton révélera-t-elle le secret de qui la fréquente. Telles ces fées, leur voile porté aux vents, penchées sur l’onde miroitante de la fontaine merveilleuse. Elles aiment vraiment tant s’y prélasser, lissant leur chevelure dorée dans la paresse matinale d’un soleil de mai. D’autres plus sibyllines, préféreront la douce pâleur de la lune, et les chants et poèmes que l’on pourrait entendre ne seraient pas les mêmes selon que ce soient des fées du jour ou de la nuit. Mais le plus souvent, à l’approche d’un intrus, elles s’évanouiront. Ne restera que l’indicible murmure de leur présence fanée.

    Il fut un temps, où, sans chercher à les surprendre, garçons et filles en âge d’épousailles, venaient consulter la fontaine pour connaître leur destinée. Ils y jetaient une fine aiguille... Si jamais l’eau faseyait, si  le frissonnait comme sur le point de bouillir, on disait d’elle qu’elle riait. C’était alors pour qui l’avait questionné, l’heureux présage d’un mariage prochain. Lorsque la réponse était favorable, mieux valait ne pas s’emporter en de grandes effusion joyeuses. Ou si tel était le cas, prendre garde ne pas chahuter avec l’eau de la fontaine comme le font parfois les jeunes gens insouciants.

    Car nul n’ignore aujourd’hui....

    Barenton à un autre pouvoir, pouvoir enchanteur dont l’origine s’est affranchie de la mémoire des hommes. Barenton fait naître la tempête....

    Joint à la fontaine se trouve un perron appelé Pierre de Bellanton. Il suffit d’y verser quelques gouttes prélevées dans l’eau claire. Sitôt fait les perles de la vie sont les perles de la vie sont absorbées par la pierre. Ne reste que des traces humides. Elles s’imprègnent, s’étalent à l’image des nuages dans le ciel soudain assombrir. On sent la fraîcheur se répandre et le vent forcir, commencer d’agiter la cime des arbres malmenés. On les entend rouler dans toute la forêt... Puis vient la pluie violente. Elle se déverse en grandes nuées chargées de grêle, et le ciel de s’envelopper d’épaisses ténèbres au point que l’on pourrait penser la nuit venue.

    Est-ce cette violence des éléments qui valut jadis à la fontaine qu’elle disposât d’un gardien ?



     

    La légende rapporte... Il fut un temps où provoquer pareil rituel pouvait coûter la vie du téméraire désireux de mettre cette fontaine à l’épreuve. À peine l’inconscient brisait-il l’onde pure pour prélever au creux de sa main un peu d’eau....

    Le pas lourd  d’un cheval rompait la quiétude du sous-bois. Les oiseaux cessaient de chanter, le renard et la belette se terraient au fond de leur terrier et tandis que le ciel se couvrait d’épais nuage, le frémissement d’un naseau résonnait dans l’ombre des bosquets. S’avançait bientôt la silhouette inquiétante d’un lourd chevalier. Il ne possédait aucune arme héraldique, aucune bannière. Noire était sa monture. Noir le Heaume qu’il portait en tête dont on ne sut jamais quel regard filtrait dessous... À supposer  qu’il y en eût en. Tant de mystères hantent Barenton.

    Comme celui-ci.



     

    Je le tiens d’un ancien forestier, Jakez, je crois, qu’il s’appelait. Un vieux gars rabougri aux cheveux blancs comme neige, tout aussi tordu qu’un chêne. Et tel un chêne, il semblait avoir pris racine à sa manière qu’ont les habitués, au bout du comptoir d’un petit café, au centre bourg de Paimpont. Faut dire qu’il avait tout pour s’y plaire, arrosé comme il l’était. C’est là un soir, à la faveur d’une bolée de cidre fermier qu’il m’a conté son histoire, une histoire étrange ...

    Jakez avait passé sa journée à couper du bois au-delà de « Folle Pensée », un hameau situé dans cette partie de la forêt orientée vers le couchant. Il était seul, donc, sur le chemin du retour, besace et gourde vide au côté, sa cognée à l’épaule. Il empruntait un sentier tortueux bordé de roches moussues. C’était l’automne, son pas long de forestier s’enfonçait dans le tapis moelleux des feuilles mortes, Brocéliande était encore vêtue d’or, lumineuse, malgré l’heure tardive. L’humidité du soir s’élevait du sol en un voile diaphane ayant pour effet de noyer peu à peu le paysage forestier dans des formes imprécises. De loin en loin, les arbres s’estompaient en d’étranges silhouettes, presque inquiétantes. On aurait pu craindre la proximité d’un autre monde... La vérité n’était pas si éloignée.

    La sente sinueuse le menait bientôt en un lieu de circonstance, parmi ces endroits où l’on passe une frontière invisible. Celle de royaumes où la raison bascule.

    Il arrivait à Barenton. On devinait la présence d’une fontaine à la disposition des pierres ceinturant l’étroit bassin duquel montaient avec lenteur des langues de vapeurs humides. Elles glissaient, fantomatiques, se répandaient sur le sol, remontaient entre les racines entremêlées des arbres éthérés. Alentour, le brouillard dérobait au regard le détail de la forêt. Et le jour décroissait. Avant de poursuivre plus en avant, Jakez voulut prendre un peu d’eau.

    Dans le lointain, il y eut l’écho voilé d’un chien aux abois comme il n’est pas rare d’entendre à la fin du jour au creux d’une campagne silencieuse.

    Jakez venait de s’accroupir sur le rebord de la fontaine pour y remplir sa gourde. L’aboiement se muait en une longue plainte, une plainte déchirante, à la manière des loups. Le chien, là-bas hurlait à la mort. Jakez s’interrompit dans son mouvement. Il restait la bouche ouverte, sans presque respirer, l’oreille tendue. Il perçut alors le grondement sourd de chevaux au galop... Le sol se mit à résonner d’une course en approche. Ils venaient de Barenton. Qui donc, à pareille heure, pouvait courir les sous-bois ?... Et le hurlement de ce chien sinistre au loin !

    Sans en comprendre la raison, Jakez sentit une peur irraisonnée monter en lui. Il se précipita à l’écart, gagnant quelques fourrés suffisamment feuillus pour s’y cacher. Tapi sur la pente d’un fossé, il osait un œil et scrutait en vain l’épaisseur du brouillard... Il n’y avait rien, rien que le vide d’un paysage disparu. Et pourtant Jakez, figé comme un bois mort, sentait la terre trembler sous lui comme si une troupe venait à lui passer dessus. Mais il ne voyait rien et pourtant la terre grondait ...

    Soudain un grand cerf surgit dans le brouillard, un grand cerf blanc dans le jour finissant. Ses bois semblaient couverts d’or. Une flèche avait percé son flanc et sa robe immaculée se tachait de sang. L’animal traqué passa devant Jakez en trois bonds. Malgré sa blessure, il franchit la fontaine d’un saut aérien pour disparaître comme il était apparu irréel.

    Dans un fracas de tonnerre, des cavaliers jaillirent à sa poursuite déchirant le voile brumeux, horde surnaturelle d’un autre temps ! Les lourds chevaux noirs écumaient sous l’effort de cette chasse éperdue. Leurs cavaliers vêtus à la mode médiévale étaient debout, vissés dans leurs étriers. Arcs bandés, pique tendues. Leurs longs manteaux sombres filaient au vent d’une course folle.

    Les visages d’une pâleur spectrale laissaient paraître à l’emplacement du regard, deux trous aussi profond que la nuit. Le premier de ces fantômes portait une couronne en tête.


     

    Et tandis qu’il disparaissait avec ces compagnons au plus profond des mystères de Brocéliande, une note lugubre les accompagnait dans leur errance éternelle.

     

    Puis ce fut tout, de nouveau le silence


     

    Jakez resta figé, allongé sur la pente du fossé, la main fermée sur le manche de sa cognée. Il gardait le souffle court, le visage noyé dans l’humus. Son cœur battait fort dans sa poitrine... Il grimaça pour lui-même, contractant tous les muscles de son visage... Ce n’était pas Dieu possible !... Il commençait à faire sombre, le brouillard complice de cette étrange vision, semblait vouloir disparaître. Du moins s’étirait-il, perdant de son épaisseur. Encore saisi d’émotions, Jakez se redressa avec fébrilité. Il regardait autour de lui, la tête comme une girouette... Il restait seul.

    © Le Vaillant Martial  

     


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  •  Myrddin dit « Merlin l’Enchanteur »

     

    Son histoire est à l’image du personnage, tout aussi insaisissable que l’eau, l’air ou le feu. Une histoire comparable au fleuve dont la source incertaine se perd au tréfonds de vastes forêts inconnues, à moins que ce ne soit au cœur d’infranchissables montagnes brumeuses.

    Dans le labyrinthe silencieux d’obscures bibliothèques parmi les rayonnages oubliés, il est des textes anciens qui racontent ... Ils rapportent comment, à la faveur d’une nuit sans lune, Le Diable lui-même, en quête d’un mauvais tour, s’introduit au sein d’une abbaye endormie. Après qu’il ait traversé le cloître, erré dans la pénombre de couloirs déserts, le malin pénètre dans la chambre d’une jeune nonne. Elle est aussi naïve que belle et profitant d’une chandelle demeurée éteinte, le sulfureux cornu, se glisse dans la tiédeur du lit pour abuser de l’innocente ....

    Et ce qui doit être fait est fait.
        Le Diable parvenu à ses fins s’en retourne comme il est venu, juste une ombre glissant dans la nuit.
        Passent les semaines ...
        Doucement le ventre de la femme s’arrondit
        Passe les mois ...

    Dans la nuit des temps, un enfant voit le jour. Son corps est tout couvert de poils, semblable à celui d’un animal. Les différents noms qui lui seront attribués ont pour origine la diversité des terres qu’il traversera au cours de ses voyages solitaires. Ici, au bout des falaises, il sera Myrddin, ailleurs dans  les landes perdues, Merzhin, plus les terres du sud, Merlinus ... Et combien d’autres encore. Mais pour la légende, pour la légende il sera connu sous le nom de Merlin, Merlin l’enchanteur ».

     

    De son mystérieux père, Merlin reçoit en héritage l’acquis de toutes ces choses du passé. De sa mère, la connaissance et la compréhension de l’avenir.

     Sur les parchemins jaunis relatant son histoire, il est dit qu’à la première minute de la première heure du jour de sa naissance, Merlin maîtrise la parole avec l’aisance d’un homme plein de raison.

     

    Il est dit de sa pensée qu’elle est vive, aiguisée tel le fil d’une épée tranchante.
        Il est, à propos du temps qui passe, qu’il n’a aucune emprise sur lui, car Myrddin est à la fois aujourd’hui, hier et demain.
        Il est dit grand maître dans l’art de la magie et des métamorphoses. Ici, c’est un enfant dont on ne se méfiera point. Là-bas c’est un vieillard vénérable, enclin d’expérience et de sagesse. À volonté, il peut paraître femme ou homme, animal ou chimère.

     Son savoir est aussi grand que le monde est vaste.

     L’histoire dit ... L’histoire dit qu’un sénéchal des plus fourbes, Vortigen, convoite le trône de Bretagne. Par le jeu des armes et du complot, ce seigneur perfide s’empare de la couronne et se proclame roi. Uther Pendragon, l’héritier légitime, prend la fuite. Il gagne le continent qu’il aborde en « Petite Bretagne » Vortigen vit dans la crainte de son retour. Il se méfie de chaque voile pointant à l’horizon. Pour affirmer sa force, il commande que l’on bâtisse une tour. Une tour si massive qu’elle résiste aux assauts les plus fracassants, si haute dans les nuages qu’elle en demeure imprenable. Il est une colline nommée Dinas Emry. On y bâtit la tour. Peu à peu, elle dresse sa fierté dans le ciel. L’épaisseur de ses murs, la taille des pierres utilisées laissent à imaginer sa prochaine toute puissance. Mais un matin, un matin qu’elle doit toucher les nuages, la terre se met à trembler !!! Elle tremble d’une telle violence que ses hommes ne peuvent tenir debout. Le tout vacille ... Elle vacille et s’effondre comme le ferait un fragile château de cartes.

     Sans perdre de temps, Vortigen le despote ordonne que reprennent les travaux. On échafaude un nouvel ouvrage, plus solide. La base est large, les fondations plus profondes. Jour après jour, une nouvelle tour s’érige. De nouveau, elle toise la campagne alentour, les bois, les villes et les villages... Bientôt, on atteint une  hauteur comparable à la première. Mais à nouveau le sol gronde, la terre se met à trembler... De nouveau l’édifice oscille... Avant de s’écrouler sur lui-même.

     

    Une troisième tentative connaît un sort identique. Les architectes se concernent. Ils ont beau penser, mesurer, calculer, prendre en compte la hauteur du terrain, la vitesse du vent, celle de l’hirondelle en vol, qu’elle soir africaine... européenne. Ils n’y comprennent rien. Murmures et chuchotements laissent courir le bruit d’une grande malédiction !...

     

    Des quatre coins de l’horizon, Vortigen convoque devins et astrologues parmi les plus puissants. Tandis que les uns lisent dans les entrailles, d’autres consultent les étoiles. On brûle des parfums pour en interpréter les volutes de la fumée. Tous se concertent. Si la cause des échecs successifs reste floue, tous ont lu dans les oracles... Ils ont vu l’arrivée prochaine d’un grand rival. Un « enchanteur » aux pouvoirs considérables. Mages et devins redoutent ce futur concurrent. Ensemble, ils manigancent pour le supprimer et conseillent le roi dans ce sens. Si leur souverain souhaite que la tour s’élève au-dessus des nuages, la terre d’om elle s’érigera doit être nourrie par le sacrifice d’un jeune garçon né de père inconnu !

     

    Et justement, il en est un qui se livre de lui-même sans attendre d’être découvert. Ce jeune garçon est Myrddin. Myrddin connait tout du passé et de l’avenir. Il connait tout des mystères du monde. Au roi, il s’adresse à mots choisis, lui confie savoir pourquoi la construction ne peut aboutir. Tous se moquent et rient de tant de prétention. Tous, excepté, Vortigen.

     

    Lui seul écoute avec gravité les paroles du jeune Myrddin :

    - Sous nos pieds, à quelques profondeurs de cette terre que vous avez décidé de bâtir, coule une rivière cachée. Sur chacune de ses rives, deux rochers se font face. Deux rochers, sous lesquels reposent deux dragons. Ils dorment là depuis de siècles. Le premier est aussi blanc que neige, le second plus rouge que le sang. Lorsque le poids de la tour pèse trop sur eux, ils se réveillent, se meuvent et font trembler la terre. Il te suffira de creuser, révéler au grand jour cette rivière souterraine. Détourne le cours de cette eau noire et assèche son lit. Alors je te le prédis ; les deux dragons abandonneront leur retraite.

     

    Ainsi commande Vortigen. Des centaines d’hommes s’éreintent à piocher, creuser, jour et nuit, nuit et jour jusqu’à trouver la rivière annoncée par Myrddin. À force de travaux, son cours est détourné et bientôt, le sol frémit, s’ébranle, des failles apparaissent, se ravinent avant de s’ouvrir béantes...

    Deux têtes monstrueuses jaillissent des entrailles de la terre. Les cous se tordent, se tendent. On dirait deux serpents gigantesques. La frayeur est immense, chacun veut prendre la fuite. Les chevaux hennissent, se cabrent, roulent sur leurs cavaliers. L’affolement se répand comme une cague sur la grève. Les visages prennent le masque de la terreur. On se bouscule, on se piétine... Avec la vivacité de l’éclair, la gueule des deux monstres se jette sur les mages et les devins épouvantés. Les uns sont saisis, broyés, avalés, les autres périssent sous la flamme d’un feu dévastateur. Ainsi Myrddin se débarrasse de ces adversaires à la vision trop courte.

     

    Dans un terrible face à face, les deux dragons se défient du regard... Ils se lancent l’un contre l’autre dans un combat d’apocalypse. La terre se couvre d’une ombre épaisse. Coups de gueule, coups de grilles, les queues s’enlacent, fouettent balaient les forêts et les villes sous l’emprise d’un feu ravageur. Les battements d’ailes tonnent sur l’ensemble du pays jusqu’au bord du monde. Le terrible combat dure tout le jour, se prolonge sur nuit zébrée de flammes, la lune, les étoiles n’osent se montrer. Au matin suivant, le soleil lui-même reste caché. On le devine, bas, rasant l’horizon. Et toujours les deux dragons de s’affronter dans un combat à mort.

    Au soir du deuxième jour, enfin, le dragon blanc semble vaincu. Il va périr sous le coup de mortelles blessures. Dans un ultime sursaut, il crache un dernier feu terrassant son adversaire en d’horribles souffrances. Et tandis que la bête de sang se consume, l’autre, couleur de neige, lentement va s’éteindre.

    Ainsi s’achève le temps des dragons

     

    Vortigen offre à Myrddin de rester à ses côtés. Le souverain  voit en ce jeune garçon un conseiller de tout premier ordre. Myrddin refuse. Cependant il révèle à l’usurpateur le sens symbolique du combat mené par les dragons. Le rouge figurant Vortigen, le blanc Uther Pendragon. Les deux se rencontreront en combat final, l’un ayant raison de l’autre quant à son droit à la couronne.

    Ce qui est écrit est écrit ...
        Et Myrddin de prédire le retour d’Uther désireux de reprendre ce trône qui lui est dû.
        Et Myrddin de prédire aussi la fin de Vortigen, l’usurpateur prisonnier des flammes de son château assailli par Uther.

    Alors Myrddin se retire dans les bois. Il va bâtir sa légende. Et le destin de suivre son cours. Aux mois succèdent les mois, comme les feuilles aux branches des arbres. Il est un nouveau roi. Uther Pendragon. À ses côtés se trouve Myrddin, « l’enchanteur », son unique conseiller.

    Face à la mer celtique, il est un château, le château de Tintagel. Dressé sur le flanc d’abruptes falaises ravinées, arasées, battues par le vent d’ouest, l’endroit résonne du craillement noir des corneilles, di cri des oiseaux de mer, de la fureur du vent et des vagues ravageant la côte déchiquetée. Dans ce château isolé du monde. Gorboët, duc de Cornouailles y préserve Ygerne, sa belle épouse, des convoitises du roi Uther.

    Pendant qu’en d’autres lieux, les troupes du Duc affrontent en de furieux combats celle d’Uther, Uther Pendragon pénètre dans le château de Tintagel. Grâce à la magie diabolique de  Myrddin, Uther roi de Bretagne porte sur le visage les traits de son rival le Duc de Cornouailles, il porte son armure, il porte ses couleurs !!!

    A la faveur de  ce machiavélique sortilège, Uther rejoint la duchesse de Cornouailles qui croit voir en lui, son fougueux époux de retour d’un épuisant combat. Et tandis qu’au loin, dans le tumulte de la bataille, trépasse le véritable duc, Uther abuse d’Ygerne tant désirée. De cette étrange union va naître un enfant, un enfant au nom d’Arthur. Au premier jour de sa vie, Arthur sera emporté par Myrddin dont il recevra, un temps son éducation, loin de la folie des hommes, au plus profond de la forêt.

     

    Les années troubles succèdent aux années troubles. Myrddin, semble avoir disparu du monde. A la mort d’Uther Pendragon, le pays de Bretagne tombe dans le chaos.

    Il est un trône vacant, une terre sans roi.
        Il est d’autres convoitises.
        Il est une épée fichée dans la roche.
        Il est écrit : « Celui-ci, qui parvient à la brandir, devient roi de Bretagne. »
        Il est des tentatives, des seigneurs plein d’espoirs ... Il est des espoirs sans lendemain.

     

    Un matin, aux premiers jours du printemps, un jeune garçon se présente devant le « roc à l’épée ». Tout autour, une bruine matinale tapisse le sous-bois. La rosée perle sur des huttes éparses et autres cabanes de fortune. Elles ont été aménagées par les curieux pour assister venus assister aux échecs successifs des barons et des chevaliers désireux de tenter leur chance. Devenir roi de Bretagne.

    Sorti de nulle part, le jeune garçon au visa bien fait n’a guère plus d’allure qu’un simple écuyer.

    De-ci de-là, quelques têtes ébouriffées émergent de sous les bâches détrempées... On baille, on se gratte, on se donne du coude et s’interpelle, amusé du spectacle à venir. « Par Saint-Georges, en voici un qui ne doute de rien ». On connait déjà la fin. Sans prêter attention aux moqueries, le garçon quelconque empoigne l’épée. Un instant  il reste là, le bras tendu, hésitant, sa  main refermée, serrée sur la poignée ... Puis il tire. Alors les yeux s’écarquillent, les bouches restent bées, les souffles coupés... Dans un bruit d’acier caressant le granit, la lame se dégage de l’emprise du rocher ! Et comme l’épée est tendue à bout de bras, le soleil glisse sur le fil de cette lame libérée. Aux yeux de tous, le jeune homme brandit Excalibur ! Il est l’élu. Il devient roi. Arthur Pendragon, roi de Bretagne.

     

    Il est un royaume retourné.
        Il est des chevaliers, Yvain, Perceval, Jaufré ...
        Il est une Dame, Guenièvre, elle devient Reine, épouse d’Arthur.

     Il est un autre chevalier de tous le plus vertueux. Lancelot du lac, fils du roi de Ban de Bénoïc, et de la reine Elaine. Lancelot du lac, héritier du royaume d’Armorique.

     Il est une forêt dont il est issu. Une foret aussi profonde que le lac où Lancelot, au matin de sa vie, fut enlevé par la Demoiselle fée Viviane. Cette forêt est celle de Brocéliande. Un écrin de mystères et de merveilles. Une partie du monde protégée de l’autre. Là, dans l’ombre épaisse des taillis vivent les dryades et les nymphes protectrices des lieux.

     

     Merlin se plaît à ressentir la présence magique de ces êtres invisibles, si délicats, si timides. Il aime à se retirer parmi les arbres, les enserrer tels de vieux amis retrouvés, se mêler à leur écorce, écouter la mémoire des racines du monde et, devenu arbre lui-même, méditer, loin des intrigues et de la fureur des hommes. C’est là en Brocéliande que l’Enchanteur se ressource, s’égare au hasard des sentiers bordés d’euphorbes ou de jonquilles, s’abandonne à la flânerie de ses pensées.

     Il porte l’apparence de son humeur. Monté sur un cerf ou cerf lui-même, tel un roi en son royaume de verdure, il peut être un vieillard courbé sous son lourd manteau de laine élimé, marchant à l’aide d’un bâton torsadé. Et le bâton de siffler et de se lover à son bras s’il le demande ...  il peut être un jouvenceau laissant courir ses doigts agiles sur les cordes d’une lyre avec pour seul compagnon d’écoute un rayon de soleil traversant le feuillage joueur.

    Merlin ne serait-il pas ce berger auprès de ces moutons. Parfois il n’est qu’une ombre, un souffle dans les feuillages, une feuille qui tremble par une journée dépourvue de vent. Mais le plus souvent, le plus souvent, il révèle une silhouette étrange. Il est cet homme sauvage, évoquant un faune sur son domaine. Il porte sur la tête deux bois qui ont poussé, deux rameaux de pommier, le pommier l’arbre de la connaissance lié à l’immortalité.

     À l’identique de cette chevelure, cette ramure prend la couleur du temps. Pas le temps qu’il fait, non point... Celui qui nous regarde passer. Le temps lié au fil des saisons. Merlon rôde, ainsi « couronné » être sylvain, mi-homme, mi- arbre. Un merle blanc l’accompagne dans ses errances forestières. L’oiseau se pose parfois sur ces « cornes » insolites et il siffle. Il siffle et l’Enchanteur lui répond. Mais le merle est aussi l’œil et l’oreille de Merlin. Il sautille sur la branche des chênes de l’ancestrale forêt. Puis s’envole haut dans le ciel. Il va se poser sur le rebord d’une fontaine, collecter les récits chantés par l’eau claire. Le merle blanc traverse les mers, rallie  la plus haute tour d’un château lointain, là-bas, quelque part, sur un trumeau de  fenêtre... Le merle écoute, il voit. Le merle blanc rapporte tout de ses voyages. Il est l’autre conscience de Merlin.

     Les pères des plus vieux chênes se souviennent... C’est beau jour de mai. L’Enchanteur chemine aux abords de « Folle-Pensée », la forêt entière résonne du chant tapageur des oiseaux célébrant le renouveau du printemps. Partout ce n’est que parterres fleuris, clairsemés de papillons colorés. De jeunes pousses se dressent d’entre les racines moussues de leurs vénérables aînés. Et merlin d’éprouver l’ardent désir d’imiter cette nature pleine de jeunesse. Le temps d’un souffle il se métamorphose, se redresse. Le visa se lisse, les traits s’affinent, des mèches brunes et bouclées s’allongent sur ses épaules. Le regard dérobe au ruisseau l’éclat de son eau vive.

     

    C’est un élégant jeune homme, fort de toute sa vigueur qui traverse un rayon de soleil baigné de poussière dorée des pollens en sus pension. Il respire, les yeux clos, ressent la brise si douce, si légère. Et la brise de lui offrir chaque senteur de ce pays d’ombre et de lumière... Elle accompagne le chant secret d’un ru, courant en une succession de cascades jusqu’à la campagne humide. Et les deux murmures enlacés de laisser l’illusion d’un chant sibyllin...  Un chant porté par une voix légère, si douce... Une voix ? Est-ce possible en ce lieu isolé ? Qui peut ainsi chanter ? Est-ce une ondine lascive, une damoiselle fée ? Et le chant clair continue de s’étendre, se répandre, marié à celui des oiseaux du vent et de l’eau. Il est pur, semble un présent du ciel. Il évoque l’éclaircie après l’ondée, la beauté insaisissable de l’arc en ciel désignant le trésor caché de mondes souterrains.

     

    Merlin s’avance dans les volutes cristallines de cette mélodie céleste. Ce n’est pas un chant, c’est un charme qui se diffuse dans les profondeurs ombreuses de la forêt... Son cœur s’emporte soudain. Assise sur le rebord d’une fontaine, coiffée de chaume, se tient une jeune fille d’une beauté égale aux lieux qu’elle occupe. Elle pourrait être la nature personnalisée. L’Enchanteur est troublé par cette vision irréelle tant elle est parfaite. Le délice de ses traits ceints de longs cheveux chatoyants, le teint frais, la grâce de sa tenue. Merlin reste un temps, fasciné à écouter cette voix enchanteuse avant d’oser quelques pas.

     

    Presque à regret, il se reprend et sort de l’ombre, avance vers cette nymphe délicieuse. Leurs regards de se croiser. La jeune fille n’est même pas effarouchée par ce visiteur inattendu ... Imprévu ? Elle continue de chanter, ses yeux azur plongés dans ceux de Merlin.

     

    Il est une fontaine, Barenton.
        Il est une relation courtoise entre deux jeunes gens qui se cherchent, se découvrent...
        Il est une jeune femme ayant reçu le joli nom de Vivianne.

    Elle habite avec son père, un riche manoir solitaire dont les murs sont baignés de belles eaux  bordées d’arbres majestueux.

    Vivianne a pour mère une fée, une fée qui la dota à sa naissance de trois pouvoirs précieux.

     Être aimée de l’homme le plus sage du monde :

    Lui faire accomplir toutes ses volontés sans jamais subir les siennes :

    Apprendre de lui toutes les choses qu’elle voudrait savoir.

     

    - Et vous, mon beau seigneur, quels sont... vos talents ? Demande Vivianne le regard baissé ?
    -
    Toutes sortes de choses, et plus encore répond l’Enchanteur.

    Les femmes, même jeunes, ont ce pouvoir particulier de libérer les langues du poids de leurs secrets.

    - Je pourrais vous bâtir, ici même sous vos yeux, un château garni de tours dressées vers le ciel... La plus haute avoisinerait la lune et les êtres qui la peuple. Dedans, ce château, vous trouveriez des gens pour vous servir et tant de chevaliers vaillants que la place en deviendrait invincible. Une rivière traverserait l’endroit. Elle serait telle que marcher dessus vous serait possible sans risque de mouiller votre joli pied.

     Merlin s’éloigne de quelques pas. Il joint le geste  à la parole. D’une baguette de sureau, il trace un large cercle puis s’en retourne près de Viviane. Au centre de la figure magique paraît une arche de lumière. Son éclat est tel ... C’est à peine si l’on distingue les silhouettes surgir de cette porte merveilleuse. Des chevaliers étincelants comme annoncé, aussi des belles dames et gentils messieurs, des pages et des danseurs, jongleurs et troubadours... Le son joyeux des instruments emporte chacun en de folles farandoles. En même temps, sur la bruyère s’érigent les murs et les tours d’un somptueux château du haut duquel résonnent buccins et trompettes. Au bas des murailles s’étend un jardin délicieux composé d’arbustes taillés de fleurs odorantes rafraîchies par l’eau claire de Barenton.

    Viviane est émerveillée de tant de beauté. Rayonnante, elle frappe des mains, s’enthousiasme des musiciens et des danseurs, du parfum des fleurs, du gazouillis des oiseaux facétieux. Les soies colorées et délicates sont soulevées par la brise printanière... La fête dure tout le jour, jusqu’au dernier rayon de soleil. La nuit tombée, le charme est rompu. Tandis que Vivianne et Merlin se découvrent l’un à l’autre, la belle assemblée disparaît comme elle est venue. Les airs de musique s’évanouissent dans les premiers bruits du crépuscule et la nuit, la nuit couvre de son voile l’ensemble du château, disparaissant à jamais.

    À la demande de Vivianne, ne subsistera au matin suivant que le merveilleux jardin de nature. Ensemble, ils décidèrent de le nommer jardin de joie.

    Au terme de cette heureuse journée, Merlin l’Enchanteur prend congé de sa belle amie. Il s’e va rejoindre Arthur sur l’Isle de Bretagne.

    Passent les hommes et les saisons.

    Ses devoirs auprès du roi étant accomplis, Merlin brûle d’un ardent désir. Retrouver le jardin de joie et sa douce amie.

    Vivianne l’y attend avec l’impatience de sa jeunesse. Elle est encore plus belle qu’au jour de leur première rencontre. Merlin sait tout du passé, il connait tout de l’avenir et pourtant, pourtant il se noie à plaisir dans le regard azur de sa bien-aimée. Il se laisse convaincre de lui enseigner ce qu’il sait de l’art de la magie. Diriger le fil de l’eau, ouvrir la terre en de profondes crevasses. Il transmet le secret des métamorphoses. Instruit sa jeune élève à la compréhension des langages de l’univers, celui des arbres, des animaux, de la pluie ou de la colère du ciel... Un jour, peut-être un soir, Vivianne demande à merlin de lui révéler la manière qu’ont les magiciens d‘alourdir les paupières. Endormir à volonté qui leur plairait.

    - Ceci pour user d’un charme bien innocent sur mes chers parents afin de vous retrouver en toute quiétude.

    Mon père m’emprisonnerait, si il savait nos retrouvailles régulières et je mourrais de ne plus vous voir tant votre présence me trouble, dit-elle en rougissant.

    Merlin, le prophète connait le fond de sa pensée. Il résiste sans plus, aux relances délicieuses de sa bien-aimée.

    Puis de de désir ....


     

    Au retour d’une errance lointaine, il retrouve Vivianne plus belle que jamais. Elle le fête de ses rires, de ses chants, de maintes caresses et de baisers délicats. Merlin la considère, ému. Elle danse autour de lui, si légère, plus belle encore que la plus séduisante des dryades. Elle est un ruisseau posé sur l’herbe tendre d’un pré au printemps. Elle est la brise tiède et parfumée dans les arbres d mai. Ses cheveux plus blonds que les blés découvrent ses blanches épaules... Il est des éternités plus enviables que d’autres.

     

    ... Merlin finit par céder. L’enchanteur enseigne à Viviane les trois paroles, celles qui endorment quiconque les entend murmurer au creux de l’oreille.

    Aux jours complices succèdent voyages lointains. S’ensuivent des retours toujours plus doux. Au terme d’une longue absence, Merlin revient à Barenton tel un jeune homme passionné. C’est la belle époque, celle des églantiers en fleurs. Il porte au front des boucles brunes d’une couronne de verdure ornée de liserons blancs. Viviane le trouve si charmant qu’elle lui témoigne plus d’amour encore.


     

     

    - ... Et le temps m’a paru si long.

    Et les deux de se complaire à cheminer dans le Jardin de joie, se retrouver, se découvrir comme s’ils en s’étaient jamais connus.

    - Mon doux ami. Il y a une dernière chose, de vos pouvoirs, que vous ne m’avez pas apprise et dont je voudrais être instruite.

    - Laquelle ma douce dame.

    - Je voudrais être connaître le moyen d’emprisonner quelqu’un sans que les murs soient de pierre, de bois ou de fer, une prison transparente. Juste par le fait d’un enchantement. Le pourriez-vous, le ferez-vous ?

    Le temps est arrivé. Pour Merlin, il n’est pas d secret. L’enchanteur devine tout de la pensée de Viviane, il sourit avec amour.

    - Ma douce aimée, je vois bien ce que vous voulez. Votre désir est de me retenir à vos côtés pour ne plus avoir à subit ce trop longues absences. Et bien je vous avoue, vous êtes à mon cœur si chère qu’il me faudra bien me résoudre à vous obéir.

    Viviane saute au cou de Merlin le couvrant de baisers.

    - Ainsi renonçant pour ma part à mes chers parents, nous nous appartiendrons entièrement.

    L’enchanteur consent donc à l’accomplissement de cet ultime  caprice. Sur le perron de Barenton au ton d’une secrète confidence, il instruit sa disciple bien-aimée le terrible sortilège d’emprisonnement.

    Or un jour qu’ils se promènent dans les méandres du jardin de Joie, accompagnés de papillons argentés et autres libellules diaprées, ils trouvent un arbuste d’aubépines chargé de mille fleurs blanches. L’air est si tiède et son ombre si fraîche. Le soleil diffus miroite au travers de l’épaisse floraison. L’invitation est si forte... Les deux amants décident de s’asseoir  dessous le feuillage. Merlin repose alors sa tête sur les genoux de Viviane laquelle commence à  glisser ses doigts fins entre les longues boucles brunes de son bel ami. Le chant des oiseaux mêlé au vol d’une abeille, l’ondoiement d’un ruisseau font que Merlin se laisse aller, non sans plaisir, à une douce somnolence. La caresse est si délassante, le souffle de Viviane si paisible ... il est des éternités... Merlin finit par s’endormir. Plongé dans un profond sommeil qu’elle souhaite serein. Viviane pose sur le dormeur une couronne de lys des champs dont la vertu est de chasser les cauchemars, puis doucement elle se lève... Elle se lève et agitant une étoffe de soie dans le sillage de se spas, neuf fois elle tourne autour du buisson d’aubépine. Et comme elle tourne, elle prononce les paroles magiques enseignées par Merlin.

     

    Ceci fait, elle revient s’asseoir près de lui.

    Au réveil, le jardin de joie et le beau paysage de Brocéliande se devient comme au-dedans d’un vieux miroir piqué. Là où il se trouve, Merlin est allongé sur un large lit de fleurs éternelles, prisonnier de l’amour de Viviane, demeurée assise à ses côtés.

    - Qu’avez-vous fait demande la mage.

    - Mon doux ami, lui répond-elle, j’ai mis à profit ce que vous avez bien voulu m’enseigner. Je vous possède dans ce manoir enchanté aux murs de verre. Comme nous l’avons souhaité, nous n’aurons plus à nous quitter. Nous sommes liés à jamais.

    Et la fée Viviane d’enlacer son amant. Il avait choisi.

    Ainsi finit le temps de Merlin l’Enchanteur. Ainsi se termine sa légende pour ce qui est de sa relation avec ce côté du monde, là où vivent es hommes. Cependant, au cœur des arbres séculaires, dans l’onde vive d’un ruisseau, l’esprit du magicien demeure au cœur de Brocéliande. Il faut savoir s’y perdre.

    Lorsque la nuit commence à faiblir, qu’une à une les étoiles s’éteignent dans le ciel, il n’y a qu’à tendre l’oreille... Un merle vient chanter aux premières lueurs du jour. C’est l’esprit de Myrddin., merle prophète.


     

    Si l’on savait écouter, nous pourrions comprendre, nous pourrions savoir, car ce chant, chaque matin, différent, nous dit tout de la journée à venir.

    Qui cherche l’esprit de l’Enchanteur doit savoir se perdre... Il doit savoir aussi écouter.


     

    © Le Vaillant Martial 

     

     


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