• Biologie et Anthropologie

     

     

    Une diversité de noms et de formes ...

    u XVIIIe siècle, en Bretagne, les lutins étaient extrêmement nombreux et divers. Connus sous mille et un noms, ils ne formaient malgré tout qu’un seul et unique peuple. A leurs propos le folkloriste Paul Sébillot[1] passe du pluriel au singulier, il dit « bien que les lutins soient capables de s’attacher aux maisons ou à leurs habitants, et de se plaire à leur rendre des services, c’est une race espiègle, généralement susceptible et malfaisante, et il n’y a point à se fier à leur amitié »

    À la lecture des études et des récits des auteurs, il ne fait aucun doute que la diversité des lutins et créatures identifiées comme tels ne constituent qu’une seule nation, communément reconnue sous les appellations « Petit Peuple », « Lutins »ou « nains ». Leurs véritables noms sont aussi divers et variés que le sont leurs formes, mais cette déroutante abondance de termes et de descriptions en doit pas dérouter le lecteur : tous appartiennent à la grande famille des lutins de Bretagne.

    La diversité des appellations est avant tout due à la richesse des patois et vocables locaux. Chaque région possède sa langue et donc un terme propre servant à désigner les lutins qui l’habitent. L’archiviste René-François Le Men[2], dans un jargon propre à la fonction, met en garde quiconque s’aventurerait en territoire lutin ou se risquerait à leur étude, confrontant le lecteur à la complexité de la situation : «  Les traditions populaires de Bretagne sont celles qui se rapportent aux nains. On peut dire qu’elles sont répandues dans toutes les communes où l’on parle le breton, mais ces êtres mystérieux y sont désignés sous des noms différents suivant les localités.

    Ainsi dans les départements du Finistère et du Morbihan, on les nomme généralement Corrikêt, pluriel de Corrik, diminutif de Corr « Nain », féminin Corrigan « petite naine », pluriel Corriganed, et par abus, sur la limite du Finistère, Corriganed, et même Torriganed. La forme féminine Corrighez, pluriel Corrighezed est moins usitée. Dans tout l’ancien évêché de Tréguier, dans le haut-Léon et dans une partie des Montagnes Noires, surtout à l’est de Châteauneuf du Faou, on les appelle Corrandoun ou Corrandon, «  Nains des (lieux) profonds, pluriel Corrandouende ou Corrondoned, féminin Corrandounez ou Corrandonez,  « Naine des lieux profonds », pluriel Corrandounezed ou Corrandonezed, par abus Cornandonezed. On les désigne encore sous le nom de Paotred-ar-zabbat, « garçon du sabbat », dans le Léon et sous celui de boudiked, dans une partie des Monts d’Arrée ». L’indigeste énumération pourrait compter des dizaines d’entrées similaires, tant les lutins sont nombreux. On y apprend au passage que le nom aujourd’hui répandu de « Korrigan »est utilisé à tort pour qualifier l’ensemble des lutins : ce terme désignait initialement les femmes des lutins en pays bretonnant. Une frontière culturelle oppose la Bass-Bretagne bretonnante et la Haute Bretagne qui parle le Gallo et le Français. Attestée depuis le XVe siècle, cette ligne a évolué au fil du temps, reculant peu à peu jusqu’au Finistère pour disparaître. Au XIXe siècle, époque dans laquelle, s’inscrivent les témoignages, cette limite linguistique s’étend approximativement de la ville d’Étables à celle de Muzillac.

    Outre les divergences linguistiques, la multiplicité des noms est imputable à plusieurs éléments qui révèlent l’étymologie. En premier lieu, elle met en évidence, la nature du lutin. Si la description ordinaire des lutins nous montre des petits êtres malicieux à la figure vieillotte, cette réalité n’est que partielle, car il existe bien des sortes de créatures. Dans la myriade d’êtres « surnaturels » appartenant ou peuple des lutins, prenons par exemple les esprits follets, nains invisibles prenant l’apparence de petites flammes, que l’on aperçoit dans les landes, les marais et les cimetières. À leur propos, Le Men indique : « On appelle Ankelc’her (l’errant, le circulant), à Saint-Pol-de-Léon, Letern-noz (lanterne de nuit), dans l’arrondissement de Quimper, Potr ar sot tan (le gars du tison) dans l’arrondissement de Quimperlé , Keleren dans les autres localités, etc. » Aux côtés des lutins habituels, et des follets on trouve aussi quelques animaux, des esprits malicieux métamorphosés en bêtes sauvages ou domestiques, fréquentant les bois ou les enclos des pâtures pour terroriser les passants. Ils sont connus diversement sous les noms de Marioche, Fersé, Gabino, Veau blanc ou Fausserole, selon les régions. Dans la vaste tradition des lutins, la tradition inclut certaines créatures marines comme les Morgans, Tud-Gommon, Tréo-Fall et Cornandons, des êtres hybrides qui fréquentent les houles. Leurs noms révèlent parfois leur nature ainsi les Dud-vor et Tud-Gommon sont les « hommes de la mer ».

    Lorsque l’étymologie ne met pas en évidence une difformité quelconque, elle s’en remet à l’habitat pour différencier les clans. On sait par exemple que les Tréo-fall fréquentent les rivages et les Morgans préfèrent les profondeurs de la mer, que les Kornikaneds vivent dans les forêts, les Poulpicans dans le creux des vallées et les Crassous dans la fange.

    Certaines tribus sont attachés à un territoire plutôt qu’à un type de terrain : ainsi on apprendra que les Teuz se sont réfugiés dans le pays de Léon, alors que les Korils égaillent les nuits des landes de lanvaux. Le Men donne une idée de la diversité du Petit Peuple en précisant que « chaque chemin creux, en basse-Bretagne, chaque pont, chaque précipice a son lutin particulier » et chacun d’entre eux possède son nom propre...

    Les légendes foisonnent ainsi de noms particuliers comme le Kornandon, Coiffette ou le Teuz-Ar-Pouliet, pour ne citer que les plus connus.

    Il existe une impressionnante variété de formes et d’apparences, c’est pourquoi il faut se méfier de l’image générique et caricaturale. Les uns sont minuscules à l’image des Fions, d’autres sont gigantesques, capables de se faire aussi grands que des géants, à la manière du Collé Porh en dro. Des lutins sont velus d’autres sont imberbes, certains portent des pattes de bouc, d’autre des cornes, les uns sont sauvages et dangereux, vivant nus dans les forêts, tandis que les autres sont aimables et civilisés, vêtus à la manière des hommes dont ils  fréquentent les maisons. Quelques-uns sont solitaires et errants, d’autres vivent en famille ou ne grand nombre, dans de petites demeures chaleureuses et bien entretenues aussi bien que dans des palais immenses. En somme il existe mille noms pour mille visages, et les seuls points communs qui rassemblent ces espèces sont leur essence surnaturelle et leur rythme de vie nocturne.

    Cette communauté de créatures est avant tout le fait des hommes et de leur tradition orale, qui les ont toutes rangées dans un ensemble assez flou. Sébillot note à ce propos : on les nomme Lutins ou Mait Jeans, Follets ou Esprit Follets. Ce dernier nom qui est aussi en usage dans le Morbihan, est employé plus fréquemment dans le voisinage du pays bretonnant qu’en Ille et Vilaine. Mais ce sont là leurs noms génériques, ils en portent d’autres particuliers aux espèces comme le suggère le folkloriste, les lutins peuvent porter des noms directement liés à leurs activités ou leurs fonctions, à l’image des Korils qui sont « ceux qui dansent ». Ils renseignent parfois sur leurs méfaits et les risques qui pèsent sur ceux qui  croiseraient leurs chemins. Le Foulou au faudau est ainsi connu pour « fouler » (ou « fauder ») ses victimes endormies, Les Houpoux sont des « appeleurs » ou hopper qui interpellent les paysans pour les égarer, à la manière des Éclairou qui eux les guident avec leurs lanternes. Certains noms désignent tune capacités extraordinaire, comme c’est le cas de Jetins qui ont la faculté malgré leur petite taille, de « jeter » des menhirs à travers les plaines.

    Sans que les noms s’en fassent nécessairement l’écho, les tribus de lutins se différencient souvent par leurs activités. À titre d’exemple les Teuz aident les humains, tandis que les Maître Jean sont spécialisé dans le soin des chevaux.

    En dehors de ss appellations génériques et des noms de tribus, ou clan, le travail laborieux des folkloristes nous a permis de savoir que les lutins portaient chacun un nom spécifique. Plusieurs sont connus et nous ont été transmis dans les textes. Certains ont été donnés par les hommes pour nommer une créature solitaire c’est par exemple le cas des célèbres Mourioche et Nicole, qui sévissaient en Haute-Bretagne. D’autres sont des prénoms de lutins, entendus et retenus par les conteurs. Près de Roscoff, on se souviendra peut-être de Siphonel et Targel ou du couple formé par Ricaman et Tripadaloup. Près de Lorient, à Riantec et Plouhinec, les sources n’ont pas oublié les noms de Jilofré et Féludoré. Tous ces noms ont une consonance particulière, qui ne ressemble en rien aux prénoms des hommes, pourtant certains portaient des noms de baptême chrétiens. Il y a par exemple  un petit et vieux Pierre sur la commune de Laz et une Martine près de Montours.

    Il existe enfin une masse indéfinissable de créature inconnues ou du moins ne portant aucun nom des hommes. Sébillot le rappelle à juste titre : «  À côté des lutins qui ont leurs noms et leurs fonctions spéciales, il en est d’autres qui n’ont point de noms particuliers, mais qui peuvent se montrer sous les formes les plus diverses, sous celles d’hommes, de bêtes, même parfois prenant l’apparence d’objets inanimés. »

    Toutes ces différences pourraient remettre en doute l’unicité du Petit Peuple, mais leu communauté n’est pas fondée sur l’espèce ou l’origine : elle semble reposer sur le sentiment commun d’appartenance à une même nation.

    © Le Vaillant Martial 

     

     



    [1] Paul Sébillot (1843 -1918) est écrivain et folkloriste. Son travail de compilation, est peu égalé. Il est un des artisans et le directeur de la Société des traditions populaires.

    [2] René François Le Men est un archiviste du Finistère engagé dans la promotion de la langue Bretonne et la transcription orale qui lui est  associée.

    « Première approche des Lutins en BretagneDifférentes Tribus et Peuplades »

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