• A la recherche de la Peur

    A la recherche de la peur


     

      

    Singulière idée que celle qui était venue à Yvonick, le joueur de bombarde : on lui avait parlé de la peur, et comme il ne savait pas ce que c’était, il s’était mis en tête de courir le monde afin de la trouver. Il y avait déjà longtemps qu’il allait par les villages, cherchant aventure, lorsqu’un jour, il arriva dans une lande où pâturaient de nombreux troupeaux. La nuit était encore loin, et cependant, les berges rassemblaient déjà leurs bêtes, afin de les ramener à l’étable. On entendait à tous les échos les claquements de leurs fouets, leurs iouaden retentissantes et leurs appels pressants : « Par ici  Penguen ! Hé là-bas, Glazig : Hâtons-nous, bred-du ! »

     Que diable vous prend-il, les gars ? demanda-t-il. Voyez, le soleil est si haut sur le firmament et les fleurs d’ajoncs se réchauffent si gaiement à ses rayons. Il n’est vraiment pas l’heure de rentrer au village. »

    Les bergers le regardèrent avec surprise : « On voit bien, répondirent-ils, que vous n’êtes pas de la contrée, sinon, vous fuiriez aussi vite que nous. »

    - « est-elle ensorcelée cette lande ? »

    - Pis que cela. Chaque soir il s’y fait un Sabbat infernal. Il y  arrive des morts par les quatre vents, et quand  ils sont réunis, sur le coup de minuit, ils se mettent à jouer la soûle. »

    - Des morts qui jouent à la soûle ! j’arrive à point, voilà justement ce que je cherchais. Ils ont peut-être besoin d’un partenaire. Je reste. »

    Il fallait vraiment qu’il eût du courage. À peine les ténèbres avaient-elles, en-effet, étendu leur noir manteau sur la plaine déserte une le ciel s’éclaira d’étranges phosphorescences. Des lueurs  de feux follets s’allumèrent au ras du sol et il entendit un léger bruit d’ailes, tel un essaim de chauves-souris qui aurait voltigé sur sa tête. Les morts accouraient, armée innombrable et silencieuse, vêtus de longs suaires, et se rangeaient en deux camps. Un crâne humain servait de soûle.

     

    Comme minuit sonnait, l’action s’engagea. Les combattants se heurtaient, leurs blancs linceuls au vent, et leurs ossements entrechoqués rappelaient  le bruit des branches desséchées qui se brisent sous la tempête. Yvonnic tenait vaillamment sa place.

     

    Cela dura des heures et, malgré l’acharnement réciproque, il n’y avait toujours pas de vainqueurs, lorsque la voix claironnante d’un coq retentit au village voisin. Les lutteurs s’arrêtèrent, inquiets.

     

    « Le terme approche, pensa Yvonnic. Voilà le moment de leur faire un tour à ma façon. ». D’un bond il fut sur le crâne, et détalant au plus vite, son trophée entre les mains, il s’élança hors de l’arène.  Mais déjà la multitude des morts s’était ressaisie. Elle se précipitait sur ses talons en cohue pressée. Il sentait sur son visage, les linceuls qui le frôlaient, sur ses épaules décharnées qui s’appesantissaient : la retraite lui était coupée.

     

    « Puisqu’ il n’y avait plus moyen d’avancer, se dira-t-il, je m’en vais les amuser. » Il tira de sa poche, sa bombarde, se l’appliqua aux lèvres et se mit à jouer les airs les plus entraînants de son répertoire. Les morts étonnés, formèrent le cercle, leurs bouches largement ouvertes dans un rictus, une lueur de joie dans « leurs Orbites vides », puis ils se prirent par la main et commencèrent à danser sur la lande une sarabande effrénée. Yvonnick jouait, jouait toujours.

     

    Il joua si bien que l’aube parut, à l’insu des danseurs. Le soleil lança sur l’horizon un premier, puis un deuxième rayon. Alors  il y eut une débandade générale. Ainsi qu’une volée d’oiseaux nocturnes, les morts disparurent et, dans l’immense plainer devenue déserte, Yvonnic demeura seul. Il continua d’aller devant lui.

     

    La route le conduisit vers un bourg qu’il apercevait au loin, derrière la colline. Il n’était pas encore quatre heures du soir et déjà le sacristain sonnait l’Angélus. « Voyons, brave homme dit-il, vous avez oublié de regarder le soleil. Le coq, qui, sur la tour, baigne dans son ardente lumière à l’air de protester contre vous. Pourquoi êtes-vous si pressé ? »

       Le sacristain lui jeta un regard de stupéfaction.

    « Jeune homme, répondit-il, vous devez arriver de loin. Si vous saviez ce qui ce passe dans cette église la nuit, vous seriez  aussi pressé que moi, vous n’attendriez pas les ténèbres. »

    - Comment ? il se passe quelque chose, une fois les portes fermées ? »

    - «  Chaque soir, il vient une foule de trépassés qui remplissent l’édifice jusque dans les recoins, et ils chantent un office si triste que les larmes vous montent du cœur à les écouter. »

    - « La bonne aubaine ! s’exclama Yvonnic : je n’aurais garde de la manquer. Sans compter que j’aurais peut-être l’occasion de rendre des services à qui en aura besoin. Je couche cette nuit dans l’église. »

     Le sacristain le considéra avec les yeux d’un homme qui ne se demanderait s’il n’aurait pas à faire à un fou.

    « Oh si vous y tenez, déclara-t-il, je ne vous empêcherai pas. J’aurai hâte d’avoir demain de vos nouvelles. »

     Demeuré seul, Yvonnick se mit en quête d’un endroit où il dormirait à son aise. Il avisa la chaire à prêcher et s’y installa. Or tandis qu’il se livrait au sommeil du juste, voilà que, dans la tour, l’horloge sonna minuit, et alors la porte s’ouvrit sans bruit, l’église s’éclaira de mille lumières et il vit entrer la procession lugubre des trépassés. Ils s’avançaient en psalmodiant le De profundis, le crâne recouvert d’un capuchon, le corps enveloppé d’un large linceul qui laissait saillir leurs ossements décharnés. Leur démarche était traînante  et dolente, celle de gens qui seraient en proie à une douleur infinie.

     À leur tête, un vieux prêtre coiffé d’une barrette usée et portant sous le bras un bréviaire dont les feuillets jaunis s’émiettaient en poussière, conduisait la procession. Quand ce prête fut près de l’autel, il s’arrêta, revêtit les ornements sacrés et la messe commença, au milieu d’un silence impressionnant. L’assemblée, prosternée dans la poussière priait.

    « Introibo ad altare Dei ! » (Je monterai vers l’autel de Dieu), fit la voix grave du célébrant. Personne ne lui répondit

    « Introibo ad altare Dei ! » reprit-il une seconde, puis une troisième fois. Toujours rien.

     

    Alors, il poussa un soupir désolé et se tournant vers l’assemblée : « Pour l’amour de Jésus Christ, notre Sauveur, s’écria-t-il, s’il y’a ici un homme vivant, qu’il veuille bien m’assister. Sans lui, il m’est impossible d’achever le saint sacrifice. »

     

    Yvonnick se redressa dans la chaire : »Moi, je le veux bien, monsieur le recteur, si vous n’avez personne », et vivement il alla s’agenouiller sur les marches de l’autel.

     

    Jamais messe plus édifiante ne fut entendue. La Kyrie, le Gloria, le Credo furent chantés avec âme : la prière montait fervent vers le ciel.

     

    À mesure qu’il avançait, le visage de l’officiant changeait d’expression. A l’élévation, un sourire de contentement l’éclaire, à la communion, il rayonna de joie, à l’Ite Missa est, une auréole de gloire lui entoura le front, ainsi qu’à chacun de ses assistants. Quand la messe fut finie, il entonna avec allégresse le Te Deum, chant de triomphe des élus que la foule répéta en chœur, puis les portes de l’église se rouvrirent, les fidèles sortirent et le prêtre demeura seul avec Yvonnick.

    -« Que désires-tu pour récompense lui-demanda-t-il après le service immense que tu nous as rendu ? »

    -«  J’ai là, reprit le vieux pasteur, une étole qui ne me sert plus à rien, accepte la. Elle te tirera de peine quand tu le désireras. Avec elle tu auras le pouvoir de mater le Diable, en tous lieu et toujours. »

     

    Yvonnick se confondit en remerciements, remonta dans la chaire et se rendormit. Ce fut le sacristain qui le réveilla en sonnant l’Angélus du matin. « Eh bien, mon gars, interrogea-t-il, qu’as-tu vi d’extraordinaire ? »

     

    « Ce que j’ai vu d’extraordinaire ? répliqua le jeune homme : des morts à savoir où en mettre, une messe qui  a été célébrée par un trépassé et que j’ai dû servir, puisque aucun des assistants n’en avait paraît-il le droit, une procession de fidèles qui, la messe terminée, partaient au paradis, en chantant alléluia. »

     

    Le sacristain joignit les mains : » Mon ami, déclara-t-il, tu as accompli la plus méritoire des actions. Tu as délivré du purgatoire les âmes sensibles de notre vieux recteur et des anciens habitants de cette paroisse. Cet acte te comptera davantage pour ton salut que le miracle le plus éclatant, Loué sois-tu ! »

     

    Mais déjà le jeune voyageur avait hâte de voir de nouveaux pays. Il prit congé du sacristain il cherchait toujours la peur.

     

    Il était déjà loin de la Bretagne, lorsqu’un jour, il se trouva engagé dans un défilé qu’enserraient de hautes montagnes et où les arbres poussaient si serrés qu’il était impossible de voir la lumière du soleil à travers le feuillage. Pour en sortir, il n’avait qu’un sentier de bêtes sauvages, hérissé d’ajoncs, et tellement étroit que deux hommes n’y auraient pas passés de front.

     

    Il s’avançait à tâtons dans les ténèbres se guidant avec peine, quand soudain une voix brutale l’arrêta : »Halte-là ! Place libre ! » Maître Satan en personne était devant lui.

     

    « Place libre, si ça me plaît ! répondit-il, aujourd’hui, je suis pressé, je ne cède à personne. » Et avant que le Malin n’eut le temps  de se mettre en garde, l’étole s’enroulait autour de son cou. Il poussa un rugissement, se débattit, secoua cette chaîne d’un nouveau genre. Vains efforts. Ainsi qu’un mouton qu’on traîne en laisse, il dut suivre son vainqueur.

     

    Yvonnick tenait ferme. Une curiosité cependant  lui venait  à l’esprit, tandis qu’ils cheminaient ensemble dans le sentier : qu’est-ce cet être-là, puisque son étole avait tant de puissance sur lui ?

     

    En arrivant à la lumière du jour, il se retourna, horreur ! Il n’avait jamais rencontré un pareil monstre. Son captif avait des cornes sur la tête, des pieds fourchus et un visage noir à faire peur.

     

    « Où donc, as-tu été cherché ce visage-là ? S’exclama-t-il. Sortirais du de l’Enfer, Crois-tu que j’oserai me montrer quelque part en ta compagnie ? Approche que je te lave ça. »

     

    Un ruisseau clapotait à deux pas. Il lui plia l’échine par-dessus bord. Imprudent ! Le mouvement fut si brusque que l’étole se dénoua. Il n’eut pas le loisir de la remettre. Le prisonnier, libre d’étreinte, se dégagea, bondit en arrière et disparut en un éclair, en lui jetant ces mots : « tu ne t’es pas trompé. Je sortais de l’enfer et j’y rentre le Diable te salue ! »

    Yvonnik s’éloigna tout penaud, désolé d’avoir perdu une pareille proie et jurant, à part lui, que s’il avait raté le Diable il se rattraperait sur les siens.

     

    De l’autre côté des montagnes, il y avait une vaste forêt dont l’entrée était gardée par  une petite maisonnette, dont les murs de branchages et le toit de genêt rappelaient les huttes de charbonniers. Il frappa à la porte. Un homme apparu sur le seuil. Les traits de cet homme étaient emprunts de la plus haute distinction, mais ils portaient aussi les traces d’une profonde tristesse.

     

    « Vous désirez sans doute l’hospitalité, jeune homme dit-il, je serais très aise de vous l’offrir. Malheureusement, elle ne saurait être aussi large que je la voudrais. Je n’ai pas même une chambre à vous proposer. À peine si mes filles et moi avons une place où reposer notre corps. Ah ! Certes, il n’en était pas ainsi autrefois, lorsque j’occupais encore mon château à l’autre bout du bois. »

     

    « Vous aviez un château là-bas et vous l’avez quitté pour cette masure, répliqua Yvonnik, vous aviez donc perdu la tête ? »

    - Non, en vérité, la tête est demeurée saine. Seulement, le château était inhabitable. Une armée de revenants et de démons y ont choisi leur résidence, et chaque nuit, il s’y fait un tel sabbat, on y entend un tel bruit de chaînes, de marteaux, de tels cris, de telles vociférations, on y voit des spectres si effrayants que l’homme le plus courageux s’y sent glacé de terreur. Je défie le soldat le mieux armé d’y résider un quart-d-heure. »

    -J’accepte le défi, reprit Yvonnik. Ce n’est pas un quart-d-heure, que j’y resterais, mais la nuit entière et peut être plus longtemps. »

     Aux premières ténèbres, il était à la porte du château solitaire et s’installait dans la plus belle salle. Il ne devait pas tarder à connaître à quels ennemis il avait affaire. Une multitude d’êtres  diaboliques et de personnages étranges entrèrent soudain par toutes les issues et se mirent à danser autour de lui, une ronde infernale. Sans se départir de son calme, il les regardait faire. Peu à peu le cercle se rapprochait, les doigts crochus se tendaient vers son visage :

    «  Allez ! Allez les malins murmurait-il, ne vous gênez-pas. Rira bien qui rira le dernier. »

     Il y eu de quoi rire en vérité. Au moment où les mains crochues s’apprêtaient à l’appréhender, il tira vivement de sous son habit l’étole du vieux prête et en souffleta le visage des danseurs.

    Quel effet ! Revenants et démons culbutèrent les un par-dessus les autres, puis il y eut une fuite éperdue, les grands diables bousculant les petits, les petits poussant des cris. C’était à qui disparaîtrait au plus pressé. Dieu le père serait intervenu en personne que le résultat n’aurait pas été plus prompt. En deux minutes, Yvonnick restait seul, maître du château. Il l’avait vaillamment conquis, il prétendit en profiter. Après avoir épousé l’une des filles du propriétaire, il s’y installa.

    Vainqueur des morts à la soûle, des revenants  à la danse, du diable lui-même, sauveur des âmes de toute une paroisse, il méritait vraiment le surnom qui lui fut désormais donné, ainsi qu’aux siens, de Gars sans peur, qu’il a gardé.

    © Le Vaillant Martial

    « JuvettePéronnik L'idiot »

  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :


================================== 1- jssants.js (external javascript jsfile) ================================== ================================== 2- jssaints.js (external javascript jsfile) ================================== ================================== -3 sants.html (html file) ================================== JavaScript code/Saint's Day
Breton calendar - Saint's Day : 
...Calendrier français :